‹ Le droit de la guerre et de la paixChapitre 58 sur 294 · LIVRE I, CHAPITRE i. 3J · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE i. 3J

déplaît à Dieu : « Dieu ne peut souffrir la violence ; il ne veut point que nous soyons riches par le vol, mais par (les acquisitions honnêtes. Il faut mépriser la fortune si elle ne vient pas d'une manière légitime. L'air est commun à tous les hommes ; la terre aussi. Il est permis à chacun d'y étendre sa demeure, mais en s'abstenant d'empiéter sur ce qui appartient à autrui. »

5. Le droif naturel est tellement immuable, qu'il ne peut pas même être changé par Dieu. Quelque immense, en effet, quesoit la puissance divine, on peut dire cependant qu'il y a des choses sur lesquelles elle ne s'étend pas; parce que celles auxquelles nous faisons allusion ne peuvent être qu'énoncées, mais n'ont aucun sens qui exprime une réalité, et sont contradictoires entre elles. De même donc que Dieu ne pourrait pas faire que deux et deux ne soient pas quatre, de même il ne peut empêcher que ce qui »cst essentiellement mauvais ne soit mauvais '. C'est là ce qu'Aristote donne à entendre

' Le bien et lemaldiffèreut-ils par des caractères nécessaires, ou seulement par la volonté de Dieu ? Grotius croyait que Dieu lui-même n'aurait pas pu faire que ce qui est bien fût mai, et réciproquement. PuFFE^DORF soutenait au contraire que, si Dieu l'avait voulu, ce qui nous parait criminel aurait pu être vertueux (liv. I, chap. i, n" G). 11 y a, dit à ce sujet, fort à propos, Délime, de la présomption à vouloir disserter sur ce que Dieu aurait pu faire. Ce sont, d'ailleurs, des discussions dont l'utilité, fort contestable en tout état de cause, le serait surtout au point de vue de la législation » {Philosophie du Droit, t. f, p. 70j. Ces questions oiseuses étaient un reste de la scolastique des théologiens. On sait combien de questions bizarres étaient traitées au moyen âge dans les écoles (Voir notamment: D. Thomae, Quœstiones disputata;, t. XII, p. 289, 350, 683; Id., Summ. Tlieol, t. XXII, p. 80,

^ L'opinion de Grotius est, au surplus, conforme à ses principes sur l'obligation morale et le bien en soi. Les partisans de la tbéorie qui réduit ridée du bien à l'idée de la volonté divine, Okkam au moyen âge, Cnusius dans les temps modernes, aboutissent à l'opinion de Puffe.-vdorf. Dieu, en elTct, ne peut pas vouloir le mal. Or, si le bien et le mal dépendaient de la seule volonté de Dieu, conçue dès lors comme parfaitement '• 6

quand il dit qu'il y a certaines choses dont le nom n'est pas sitôt prononcé, que l'on conçoit qu'elles sont vicieuses. Car comme l'essence des choses, dès qu'elles existent, et de la manière qu'elles existent, ne dépend plus d'ailleurs, il en est de même des qualités qui sont la conséquence nécessaire de cette essence ; or, telle est la malignité de certaines actions comparées avec une nature douée d'une saine raison. Aussi Dieu lui-même souffre-t-il que l'on juge de lui d'après cette règle, ainsi qu'on le voit dans la Genèse (xviii, 25), Ésaïe (v, 3), Ézéchiel (xvni, 25), Jérémie (n, 9), Mich. (vi, 2), Rom. (III, G).

6. 11 arrive cependant parfois, dans les actes h propos desquels le droit naturel a prescrit quelque chose, une espèce de changement qui trompe les inattentil's, puisqu'en effet ce n'est pas le droit naturel qui change, lui qui est immuable, mais c'est la chose à l'égard de laquelle le droit naturel a statué, qui subit le changement. Prenons un exemple : si mon créancier me tient quitte de ce que je lui dois, je ne suis plus tenu de lui rien payer, non pas parce que le droit naturel aurait cessé de me prescrire de payer ce que je dois, mais parce que l'objet de ma dette a cessé d'être dû. C'est

indiiïércnte et arbitraire en soi, il suffirait à Dieu de vouloir une chose pour la rendre bonne. Ainsi le vice deviendrait vertu, s'il plaisait à Dieu de le vouloir. Pourquoi ne Jirîiit-on pas alors qu'il dépend de Dieu de faire que l^ cercle soit carré, que le vrai soit faux, que l'être soit le nonêtre? On Voit combien cette doctrine, spécieuse au premier abord, devient, quand on la presse, extravagante et pernicieuse. Le bien commô e vrai sont fondés sur la nature de Dieu, ou plutôt sont Dieu même. Faire dépendre le bien de la volonté de Dieu, c'est faire dépendre l'être de Dieu de son action, c'est dire que Dieu est selon ce qu'il veut, au lieu de dire que Dieu veut selon ce qu'il est; c'est remonter l'ordre des idées et celui des choses. Voir : Am. Jacques, Jules Simon, Emile Saisset, Manuel de Philosophie, p. 313. Il faut louer GnoTius d'avoir compris et soutenu cette vérité. l'- !*• F-

Page 1