LIVRE I, CIIAPITIIE II
dont le sabot n'est pas encore raffermi lance des ruades, et le petit cliien essaie de mordre avec ses dents qui n'ont pas encore de dureté. » L'homme, dit encore Galien (De us, part, i), est un animal né pour la paix et pour la guerre; il n'est pas pourvu d'armes naturelles, mais il a des mains aptes à s'en procurer et à s'en servir (*). Nous voyons que spontanément, et sans l'avoir appris de personne, les enfants se servent de leurs mains en guise d'armes. Aristote dit de même [De part, anim., IV, c. 10) que la main tient lieu à l'homme de pique, d'épée, de toute arme quelconque, parce qu'il peut tout saisir et tenir avec la main.
5. Quant à la droite raison et à la nature de la société, qui doivent être étudiées en second lieu et avec préférence, elles n'interdisent point tout emploi de la force, mais seulement les voies de fait qui sont en opposition avec la vie sociale, c'est-à-dire qui portent attehite au droit d'autrui. Car le but de la société est que chacun soit maintenu dans ce qui lui appartient, par l'effet d'un concours commun et la réunion des forces de tous. Il est aisé de comprendi-e qu'il en aurait été ainsi, quand même le droit que nous appelons maintenant « la propriété, » n'aurait pas été créé, car la vie, le corps, la liberté, auraient toujours été des biens propres à chacun, auxquels on n'aurait pu attenter sans injustice. C'est ainsi que le .premier occupant aurait eu le droit de se servir des choses communes dans la limite de ses besoins, et que celui qui l'aurait dépouillé de ce droit, se serait rendu coupable d'injustice à son égard.
(*) « Le corps de l'Iiomme, dit Cassiodore {de Animd) étant fait de telle manière qu'il n'a point de corne pour se défendre, et qu'il ne peut ni le faire avec ses dents, ni se soustraire par la fuite, comme les autres animaux, la nature lui a donné une poitrine forte et des bras, afin qu'il pût repousser de la main l'attaque dont il serait l'objet, et opposer son corps comme un bouclier. » . Ghotius.
Mais aujourd'hui que la propriété a reçu de la loi ou de l'usage une existence propre et distincte, la chose est devenue beaucoup plus facile à comprendre. J'exprimerai cette idée en me servant des termes de Gicéron : « De même, dit-il, que si chacun de nos membres avait la faculté de penser, et s'il croyait pouvoir se bien porter en tirant à lui la santé du membre voisin, tout le corps s'affaiblirait et périrait nécessairement; de même si chacun de nous s'emparait du bien des autres, et enlevait à chacun ce (^u'il pourrait pour son avantage particulier, la société des honnncs, la vie en coimnun seraient nécessairement renversées; 11 est certes permis d'aimer mieux avoir pour soi-même les choses qui concernent l'entretien de la vie, que de les voir ac([uérir par d'autres, lorsciue la nature ne s'y oppose pas; mais ce qu'elle ne peut soufïrir, c'est que nous augmentions nos moyens d'existence, notre patrimoine, nos richesses des dépouilles des autres. »
G. Ce n'est donc pas agir contre la nature de la société, que de veiller et de pourvoir à ses propres intérêts, à la condition (juc le droit d'autrui n'en reçoive aucune atteinte; et par conséquent l'emploi de la force, lorsqu'il ne viole pas le droit des autres, n'est pas injuste. Gicéron a formulé ainsi cette pensée : « Gonune il y a deux manières de vider un différend, l'une i)ar un échange d'arguments, l'autre par les voies de fait, et comme celle-là est particulière à l'homme, celle-ci aux brutes, il faut ne recourir à la seconde que lorsqu'on ne peut faire usage de la première. » Le même auteur dit dans un autre endroit : « Que peut-on faire contre la force sans la force? » Ou lit dans Ulpien que, suivant Gassius, il est permis de repousser la violence par la violence, que c'est la nature qui donne ce droit, et qu'ainsi il est loisible d'opposer les armes aux armes. Ovide avait dit (jue « les lois permettent