LIVRE 1, Cil ANTRE II
a-t-il pris rexemplc d'un soultlct, injure qui ne compromet pas la vie, qui ne mutile pas le corps, mais qui n'est que le signe d'un mépris dont l'effet ne diminue rien de notre mérite. Sénèque, écrivant sur le sang-froid du Sage, distingue l'injure de l'affront. « La première, ditil, est naturellement plus grave; l'autre est plus légère et n'est sensible qu'aux seules personnes délicates, qui ne s'en trouvent jias lésées, mais s'en offensent. Il y a tant de faiblesse et de vanité dans les esprits des hommes, que pour certains individus rien ne paraît plus insupportable. C'est ainsi que vous rencontrez des esclaves qui aiment mieux être frappés de verges que souffletés. » Le même philosophe écrit autre part : a L'affront est une injure restreinte; on s'en plaint plutôt qu'on n'en tire raison. Les lois ne l'iont jugé digne d'aucune vengeance. » Dans Pacuvius, quekiu'un dit : « Je sujjporte facilement une injure, si elle n'est pas accompagnée d'aflVont. » Un autre dit, dans Gécilius : « Je puis endurer la misère, si elle est exempte d'injure; je supporte même l'injure si elle est sans déshonneur. » Suivant Démosthènes, « il n'est pas aussi pénible pour les hommes libres d'être frappés, (pioique ce soit cruel, que de l'être par mépris. » Le même Sénèque, dont j'ai parlé, ajoute un peu plus bas que la douleur causée par un affront, est une affection produite par la faiblesse du cœur qui se resserre, se sentant touché d'une action, ou d'une parole outrageante.
(S. C'est donc en vue d'une circonstance semblable qu& le Christ ordonne la patience ; et pour qu'on n'objecte pas cette banalité, que supporter une ancienne injure, c'est inviter à vous en laire une nouvelle, il ajoute (ju'il vaut mieux souffrir un second outrage (jue de repousser le premier (*), parce qu'il ne nous en revient d'autre mal
(*) H C'est une licllc victoire, dit Clirysostômc (vu, ad Roman.}, de tlonn r à l'oiTenseur plus qu'il ne veut, et de surpasser par la grandeur
150 LE DROIT DE LA flUERRE ET DE LA TAIX.
que celui que nous nous mettons follement dans l'imagination (*). Tendre la joue^ dans le langage des Hébreux, c'est supporter patiemment, comme on le voit dans Ésaïe (xxx, 6) et dansJérémie (III, 3); v présenter le visage aux affronts, » a dit Tacite, au livre m de ses Histoires (**).
9. Un troisième argument se tire du passage (jui suit dans Matthieu : « Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous sont hostiles et (jui vous persécutent. » Il y a, en ofTot, des personnes (jui pensent([ucles condamnations capitales, ctqueles guerres, sont inconciliables avec cette charité, celte Ijienveillance envers ses ennemis et ceux qui vous haïssent. Mais cette objection est facilement réfutée, si nous considérons les termes mêmes de la loi hébraïque. Il était commandé aux Hébreux d'aimer leur prochain, c'est-k-dire l'Israélite; (***) car c'est ainsi que le verset 17 du chapitre xix du Lévitique, conféré avec le verset 18, nous apprend qu'il faut entendre ici le mot de procliain. Et cependant il n'en était pas moins ordonné aux magistrats de punir de mort les homicides et les autres grands criminels; les onze tribus n'en ont pas moins fait une juste guerre à la tribu de Benjamin pour venger un crime atroce (Jud. xxi) ; David, qui combattait les combats de Dieu, n'en réclama
de sa propre patience, l'étendue même des mauvais désirs d'un tel homme. » Grotius.
■ (*) Clirysostome {De slat. i) dit qu'un alTronl « porte coup ou tombe, non pas selon l'intention de celui (jui en est l'auteur, mais selon les sentiments de ceux qui en souffrent. » Gbotius.
(**) « Tendre le visage » ; cette expression est prise dans le même sens dans Térence {Adclph.). Grotius.
(***) Les prosélytes étaient mis au même rang que les Hébreux; et les lois qui défendaient de nuire à autrui, s'étendaient aussi à ces habitants incirconcis, dont il a été parlé ci-dessus, chap. i, ^ 16. C'est ce «[ue reconnaissent les Talmudistes. (iROTiis.