‹ Le droit des femmesChapitre 4 sur 8 · LA VEUVE · texte numérisé non relu

LA VEUVE

maître. Tout au moins elle en subit la proposition. Et comment s'indigner? Il faut être patiente et résignée. Le pain est à ce prix.

Cependant Touvrière peut changer d'atelier, échapper aux poursuites, entrer dans une maison plus humaine ; mais la femme qu'on appelle « bien élevée j » celle qui a reçu l'éducation bourgeoise du couvent, qui ne connaît pas le travail des mains, ressentira bien plus douloureusement Toulrage et n'aura pas les mêmes ressources.

Encore si elle était, je ne ne dis pas savante, mais instruite; si elle avait une éducation complète, un diplôme, elle pourrait enseigner à son tour. L'enseignement, tout pénible et mal payé qu'il est, l'arracherait à la misère.

Mais qu a-t-elle retenu de toutes ses éludes? La lecture, récriture, l'orthographe et le* quatre règles de l'arithmétique. Au delà , tout est ténèbres. Si elle était religieuse, une lettre d*obédience (quel mot significatif!) délivrée par la supérieure lui tiendrait lieu de capacité, mais comment entrer au couvent avec deux enfants?

Ainsi tous les métiers honnêtes lui sont fermés. Ses mains sont inhabiles au travail^ son esprit est inhabile à l'étude. Et cependant elle a de l'esprit^ elle est jolie, elle est gracieuse, elle tiendrait fort

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bien sa place dans un salon ; mais son éducation ébauchée la réduit à l'impuissance. Elle a tous les désirs d'une femme riche, sans aucun moyen de les satisfaire ^

Par où sortir de cette impasse?

Il n'y a pas d'issue pour les honnêtes femmes. Quant à celles que Torgueil ou la vertu ne retient pas, la voie est tracée. . .

< La prévoyance des sociétés modernes a trouvé on remède; c'est Fassurance sur I9 vie, inslitutioa plus efficace et plus moralisante que vingt trailés de morale et de théologie. Lisez le chapitre qui termine cet ouvrage et qui en forme, pour ainsi dire» la conclusion pratique;

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L'INSTITDTRICE

Le père, charpentier de profession, travaillait au chantier. La mère, giosse femme réjouie, tenait une petite auberge où les paysans s'arrêtent pour dîner les jours de foire et de marché. De quatre enfants, deux étaient morts en bas âge; le troisième, caporal de zouaves, fut tué dans la tranchée de Sébastopol, et toute la tendresse des parents se concentra sur leur fille.

Dès l'enfance elle était d'humeur si douce et si égale, qu'on l'avait surnommée Placide, et que ce surnom devint, avec le temps, son nom véritable. Aussitôt qu'elle sut lire, elle excita l'admiration de son père, qui la regarda comme un vrai puits de sdence, et fit les plus grands sacrifices pour

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25 LE DftOIT DES FEMMES.

achever son éducation. Une vieille femme accariàtre, autrefois religieuse, et qui avait gardé de son premier état le nom de sœur Félicité, se chargea d'enseigner la grammaire ^t Tarithmétique.

Les progrès de Tenfant furent si rapides, grâce aux soufflets dont la maitresso d'école était prodigue, qu en trois ou quatre ans le répertoire scientifique de sœur Félicité fut épuisé, et qu'il fallut recourir à un vieux prirfesseur qui lui-même avoua bientôt que Placide n'était pas moins savante que lui; de sorte que pour l'orthographe, récriture, le catéchisme, l'histoire sainte, les fractions décimales, l'histoire de France et le système métrique, elle pouvait avoii^es égales, mais non des supérieures.

Ajoutez qu'elle cousait et filait comme la reine Berthe aux grands pieds, qu'elle déchiffrait à première vue les quadrilles de Strauss et qu'elle n'en était pas plus fière. Un vrai prodige !

Mais que faire de tous ces talents ?

La mère, qui était glorieuse et qui croyait n'avoir qu'à montrer sa tille pour recevoir vingt demandes eu mariage, fut d'avis que Placide devait rester dans sa chambre, jouer du piano, lire et coudre en attendant, comme Cendrillon, l'arri* vée du prince Charmanti • e

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Cduî-ci rie tarda pas à se montrer. Ce n'était pas, il est vrai, le gentilhomme vivant de ses rentes que la mère aurait souhaité, mais enfin on pouvait s'en contenter. Il avait une imprimerie et occupait quatre ouvriers. Son journal paraissait deux fois par semaine, et plaisait à M. le maire (conseiller général du canton et député de Tarrondissement) ; il faisait Téloge de M. le préfet, il célébrait la bienfaisance de ces deux hauts personnages lorsque, par leur entremise, le ministre de l'intérieur avait accordé un secours de 15 fr. aux incendiés et aux inondés. De plus, il donnait le prix du Wé, 1 état de la récolte, la liste des ventes à l'enchère, celle des noyés et asphyxiés, quatre ou cinq calembours du Tintamarre^ et le compte rendu annuel de la Société de Saint-Vin» cent-de-Paul.

Le journal et l'imprimerie valaient à peu près six mille francs par an. Donc l'imprimeur était un bon parti. Excellent garçon du reste, estimé de tous, laborieux et très-propre à faire le bonheur de Placide.

Ce bonheur durait depuis sept ans lorsqu'un funeste accident troubla la sérénité du ciel. Il plut à M. le préfet de nommer un garde champêtre sans prendre l'avis de M. le député. Il plut à M. le

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député de déclarer la guerre à M. le préfet. II*plut à tous les deux de mêler à la querelle leurs amis communs. 11 plut à M. le député de présenter pour le conseil d'arrondissement un candidat qui déplaisait à M. le préfet. Il plut à M. le préfet d'interdire à rimprimeur d'imprimer les bulletins électoraux du candidat de M. le député. Il plut à Timprimeur, très-perplexe, de consulter sa femme. Il plut à Placide de se prononcer en faveur de M. le député, « car, dit-elle, il est en même temps a maire et conseiller général, il habite le pays et « nous l'aurons continuellement sur les épaules, « nous et nos enfants, tandis que le préfet sera « placé ailleurs avant deux ou trois ans. » Il plut au mari de suivre l'avis de sa femme, qui élait fort spécieux. Il plut à la Providence de déjouer ce sage calcul. Il plut à M. le préfet de faire constater que l'imprimeur avait désobéi à ses ordres. 11 plut à M. le procureur impérial, magistrat zélé, de poursuivre l'imprimeur pour contravention, délit de presse, etc. Il plut à MM. les juges de déclarer que l'imprimeur avait violé toutes les lois divines et humaines, et de le condamner à 2,000 francs d'amende et aux dépens. Il plut à l'imprimeur de faire deux fois appel de ce jugement mémorable et de se faire condamner par trois tribunaux diffé-

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rents,«mais tous trois d'une équité et d'un bon sens au-dessus du soupçon. 11 plut à MM. les avo* cats, avoués, huissiers, greffiers et aulres faiseurs de discours et barbouilleurs de papier timbré de porter à 5,000 francs la note des frais de procédure. Il plut à rimprimeur de payer, mais de continuer pour son compte la lutte contre M. le préfet, n plut à M. le préfet de se reconnaître dans un certain portrait de haut fonctionnaire nasillard qui égaya beaucoup les habitants du chef-lieu, et d'ôter à Tauteur de ce portrait facétieux le privilège des annonces judiciaires du département. Il plut à rimprimeur de rejeter le sage conseil de sa femme qui le suppliait, au nom de leurs trois enfants, de ne pas renouveler, en faisant la guerre au préfet, l'histoire du pot de terre et du pot de fer. Il plut à M. le préfet de menacer l'imprimeur de lui retirer son brevet s'il faisait de prés ou de loin la moindre allusion aux actes de Tadministration ou aux petites infirmités physiques de Tadministraleur. Il plut à rimprimeur de prêter ses presses à M. le député lorsque celui-ci se permit de critiquer les réparations que rarchitecle du département avait cru devoir faire par ordre de M. le préfet dans Thôtel de la préfecture. Il plut à M. lé préfet de dénoncer ce nouveau crime à M. le pro-

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oureur impérial. 11 plut à celui-ci de dénoncer à son tour aux magislrats la licence effrénée de ces folliculaires pour qui rien n'est sacré, ni Tordre, ni la famille, ni la religion, ni le prince, ni le préfet, ni Thôlel de la préfeclure.

Résumé général. L'imprimeur, qui n'avait pas écrit mais signé l'article incendiaire et subversif, fut condamné à trois mois de prison et à cinq mille francs d'amende^ Il fit appel de ce jugement, vit doubler sa peine par les nouveaux juges, et fut saisi à cette nouvelle d'une fièvre typhoïde dont il est sorti presque idiot et dans tous les cas incapable de tout travail.

11 fallut vendre Timprimerie. Le député, cause de tout le mal et sollicité par Placide de payer Tamende ou tout au moins d avancer Targent, ce qui aurait laissé à la famille le brevet dUmprimeur, son gagne-poin, répondit avec un grand sang-froid qu'il était très-peiné du procès, de la condamnation qui avait suivi, et de la maladie de Timprimeur, mais qu'on aurait tort de croire qu'il voulût, lui homme d^ordre dévoué par-dessus tout à l'admimslralion et à la dynastie, se mettre en opposition avec l'une ou avec 1 autre, et qu'ayant fait depuis trois mois sa paix avec M. le préfet, il lui était désormais impos-

sible de secourir de quelque façon que ce fût les adversaires de celui-ci.

Cependant et par souvenir du dévouement que rimprimeur lui avait montré en toute occasion, il consentait volontiers à prier Tempereur de faire grâce de la prison au condamné, et ne doutait pas que Sa Majesté, toujours clémente et généreuse, ne consentît à modifier et adoucir la peine, sinon à faire grâce entière.

A ces mois, Placide se leva :

— Monsieur, dit-elle, ne vous dérangez pas. J'ai l'honneur de vous saluer.

Et elle sortit.

— Après tout, pensa le député, j'en suis débarrassé.

Là-dessus il endossa .son habit noir, noua sa cravale blanche, et alla dîner chez le préfet avec Mgr levêque, M. le général Carcas, commandant la subdivision militaire et M. le receveur général.

Cependant Placide ne perdait pas courage. L'imprimerie vendue lui fournit de quoi payer Tamende. Son mari, hors d'état de travailler, n'était plus qu une charge coûteuse et incommode. Elle obtint un brevet de capacité, un diplôme d*institutrice et ouvrit une école. Quelques bourgeois libé-

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raux, qui ne dépendaient pas du préfet, lui envoyèrent leurs filles et se firent honneur de la protéger. Peu à peu sa douc;eur et sa patience inaltérable la rendirent intéressante. On remarqua sa science qui, sans être extraordinaire, dépassait de beaucoup ce qu'on enseigne au couvent. On admira celle femme courageuse, qui faisait la classe pendant six heures par jour, et pour toute récréation, outre les soins qu'elle devait à son ménage, à ses enfants et à son mari malade, allait donner encore deux heures de leçons particulières à une demi-lieue de la ville.

Mais ses succès devaient s'arrêter là. Trois couvents de religieuses qui se partageaient l'éducation, et, sous des formes dévotes et doucereuses, se haïssaient cordialement, commencèrent à s'alarmer de cette concurrence et firent trêve pour un moment à leurs vieilles querelles.

Un vicaire général fut délégué par monseigneur Tévêque pour examiner et contrôler les principes moraux, la doctrine et la piété de Placide. La pauvre femme supporta cet examen malveillant avec une patience et une modestie qui touchèrent l'examinateur lui-même. Son rapport favorable ne laissait aucune prise au soupçon. Cependant les ennemis de Placide ne se tinrent pa^ pour baltus. Le bruit

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courait toujours que son enseignemenl n'était "pas orthodoxe.

Pour mettre un terme à cette dangereuse persécution, elle alla rendre visite au nouveau maire (l'ancien venait de mourir d'apoplexie), et le pria de lui accorder sa protection. Le maire, ancien capitaine de cavalerie et bon gentilhomme, mais qui se souciait des écoles comme un goujon dune pomme, consentit à présider solemnellement la distribution des prix ; marque de faveur insigne.

Et il tint sa promesse. En quels termes, Dieu le sait! Éloquence administrative, c'est tout dire. Malheureusement, le brave homme avait remarqué la beauté de Placide et sans mauvaise intention en fit réloge devant ses amis. Aussitôt le bruit courut dans la ville que l'ancien cuirassier était amoureux de rinslilutrice. Une bonne âme ajouta que Placide n'était pas insensible. Une autre bonne âme dit que certaine porté s'était ouverte et refermée à des heures suspectes. Puis on parla de rendez- vous donnés sur le bord de la rivière dans une maison de campagne qui appartenait au maire.

Puis on plaignit le sort du pauvre imprimeur qui, au malheur d'être devenu idiot, joignait celui d'être trompé par sa femme.

Puis une lettre anonyme avertit madame la

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lï-.'

H LE DROIT DBS t'SHNES.

inairesse de la trahison de son mari ; et par grand hasard la lellre anonyme disait presque vrai, car M. le maire, fonctionnaire respectable mais sujet aux faiblesses humaines, honorait de ses bontés et favorisait d'une renie de cinq à six cents francs la femme d'un jardinier du faubourg.

Puis madame la mairesse, qui ne connaissait pas ce détail, mais qui se défiait dç son mari, ajouta volontiers foi à la lettre anonyme, et déclara que Placide était une malheureuse, que toutes les femmes honnêtes devaient lui tourner le dos, que ses débauches n'étaient égalées que par son impiété, etc., etc.

De plus, M. le maire, sommé de dire comment il passait la soirée, refusa de répondre à cette question (ce qu'il i^'aurail pas pu faire sans avouer la femn^e du jardinier). Son silence fut regardé commq un aveu accablant pour Placide.

Aussitôt la pauvre femme fut tenue à l'écart comme une pestiférée. Les femmes ne lui rendirent plus son salut. Les hommes, au contraire, affectèrent delà saluer en souriant d'un air vainqueur. Les billets doux commencèrent à pleuvoir chez elle. Puis ses élèves se retirèrent ; son école, ouverte en droit, fut fermée en fait, et la pauvre femme, à peine sortie de la misère, sentit qu'elle allait y retomber.

Sur ces entrefaites, le vicaire général revint, et,

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d*un ton doux mais péremptoire, conseilla de quitter la ville.

— Pourquoi parlif? demanda Placide.

— Pour mettre fin au scandale, ma chère enfant, répliqua le prêtre.

Et alors, avec de doux reproches et des phrases tortueuses, il raconta ou fit entendre tous les commérages de la ville ; puis il conclut en disant qu'un prompt départ était le seul remède, et que si Ton tardait davantage, il faudrait craindre un éclat et peut-être un charivari.

-^ Monsieur Tabbé, dit Placide avec une douce fermeté, je me fie à Dieu du soin de faire reconnaître mon innocence, et je reste ici.

Mais le coup était porté. Aussitôt que Tabbé fut ' sorti, elle se mit au lit avec une fièvre violente* Trois jours après elle était morte. Cette âme d douce, si délicate et ti digne d^un meilleur sort était brisée par la calomnie.

Son mari, toujours idiot, sentit à peine la grandeur de cette perte. Il mendie son pain sur la grande route. Ses enfants, élevés à Thôpital, se Souviennent à peine de leur mère et n'osent en parler. Us lisent dans tous les yeux qu elle était digne de mépris et peut-être finiront-ils par U croire*

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Telle est la justice des hommes.

Les institutrices sont exposées à toutes les haines et à toutes les calomnies. Le clergé, qui les craint et qui leur dispute l'éducation des femmes, ne leur laisse aucun repos, surtout dans les petites villes. Or le propos le plus léger du prêtre devient aussitôt un jugement sans appel. Souvent même la parole n'est pas nécessaire. Un sourire douteux, une réticence suffit pour accabler la malheureuse femme, qui n'est pas défendue conune les religieuses par une corporation intéressée à proclamer son innocence. En quelques jours tout le monde s'écarte, l'école est déserte.

Quel remède?

Un seul. Que les institutions libres forment une association. Qu'elles fassent connaître leurs griefs. Que tous les bons citoyens s'unissent pour les dé* fendre soit contre le clergé, soit contre l'administration qui, depuis quinze ans, a été presque partout la servante du clergé. Que la presse libérale vienne au secours de l'association et ne laisse aucun abus de pouvoir impuni.

Si nous l'avions fait depuis quatre-vingts ans, l'éducation des Françaises serait aujourd'hui complète, et la France aurait un demi-siècle d'avance sur le reste du monde.

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L'histoire suivante est traduite d'une brochure américaine dont on a vendu cinq cent mille exemplaires entre Halifax, capitale de la Nouvelle-Ecosse, et Austin, capitale du Texas. Si le lecteur français est étonné de quelques détails, on le prie de se souvenir que les personnages sont nés de l'autre côté de TAtlantique, et que c'est un sot proverbe que celui qui dit : Tutto il mundo è fatto corne nostra famiglia. Non, le monde entier n'est pas faitcomme notre famille, et quelques degrés de latitude de plus ou de mpins changent bien des choses dans le teint, la couleur, la forme, le caractère et le tempérament des hommes. Cette précaution prise, voici rhistoire.

c Je me nomme Mary Caermathen, et je suis née dans le village d'Andover, à trois lieues de Lowel (Massachusetts), le 15 juin 1846. Mon père et ma mère, d'origine galloise, ont émigré en 1837 et cherché un asile aux États-Unis lorsque lord Graduer, propriétaire de Cradnor-House, fit brûler en un jour cent cinquante cottages pour étendre son pays de chasse. Où l'on voyait autrefois des hommes, des femmes, des enfants et du blé. Ton voit aujourd'hui des pâturages immenses, quarante mille moutons, sept ou huit cents bœufs et un millier de daims. Que la volonté de Dieu soit faite I dit ma mère quand l'intendant de lord Cradnor vint l'avertir qu'il fallait déménager, et que le lendemain elle serait sans feu ni lieu avec ses enfants et son mari.

« Mon père, moins résigné, attendit le lord et l'intendant pendant trois jours derrière une haie, le doigt sur la détente de son fusil. Heureusement, les deux coquins se doutèrent de son dessein, et prirent la route de Londres. Je dis : heureusement, car mon père, vengé ou non, aurait été pendu* C'est la justice des lords.

« Trois mois après, mes parents arrivaient danîs le port de Boston, et mon père eut le bonheur d*a-^ cheter à bon marché, dans le village d'Andover^

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une petite ferme dont le propriétaire allaitchercher fortune avec toute sa famille dans le Missouri. La ferme avait à peu près cent acres *■ de superficie et se composait de terres médiocres, de prairies bien arrosées etd'un petit bois.

a La maison était bien située, sur un monticule que le bois garantissait du vent. Le pays est froid, granitique et ne produit guère que du seigle et du foin ; mais mes parents ne sentirent d'abord^ que le plaisir d'être débarrassés des lords et des intendants.

<x C'est là que je suis née après trois frères et quatre sœurs, et, à vrai dire, je suis la première Américaine de ma famille, caries autres étaient nés en Angleterre; mais il plut à TËternel de bénir encore après ma naissance Tunion de mon père et de ma mère. Aujourd'hui, si nous étions tous réunis à la même table, nous égalerions en nombre les enfants de Jacob.

c A rage de seize ans, ma mère me permit d aller à Lowell et de travailler comme apprentie dans une manufacture de coton*

c( Tout le monde sait que les manufactures de Lowell sont aussi supérieures pour ^excellence des

< Quarante hectareSi

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machines, la moralité et Vinstruction des ouvrières, à toutes les manufactures anglaises et françaises, que la glorieuse Amérique elle-même est supérieure à l'Europe.

a Tout mon bagage se composait de deux robes,

six chemises, une douzaine de mouchoirs, vingt

dollars, une Bible et les pensées du Bonhomme

Richard^ recueillies et mises en ordre par Benjamin

-Franklin.

« Mistress Gertry Comwall, à qui j'étais recommandée parle pasteur d'Andover, me fit le meilleur accueil, et me montra tout de suite la chambre qui m'était destinée. C'était au troisième étage de la maison n** 58, au coin de la sixième rue et delà troisième avenue, à cent pas du temple, à trois cents pas de la manufacture de MM. BameSy Burkey Cairns and G".

c( Dix-huit chambres, toutes pareilles à la mienne, c'est-à-dire blanchies à la chaux et sans autre ornement qu'un lit immense, une table, un secrétaire, une commode et cinq chaises, s'étendaient en enfilade tout le long du corridor. Le second et le quatrième étage étaient semblables au troisième ; mais le premier était occupé par un grand parloir où toutes les ouvrières se réunissent le soir pour prendre le thé, raconter les histoires du jour, et

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recevoir leurs amis Joe, Willy, Georgy ou Fritz.

(X Ce train de vie dura deux ans. Je gagnais dix dollars ^ par semaine, je travaillais huit heures par jour, le dimanche j'allais au temple, je chantais les psaumes, je lisais la Bible, je recevais la visite de mes frères ou de mes sœurs et j'étais raisonnablement heureuse, lorsqu'un soir mon amie PoUy me présenta M. William Burke, de Boston, associé de la maison de banque BarneSy Burke^ Caims and G".

« Ce gentleman n'avait pas plus de vingt-trois ans et passait pour l'héritier présomptif du fameux M. George Burke, armateur de Boston, dont la signature, me dit tout bas PoUy en me poussant le coude, vaut environ 1,500,000 dollars.

a Cependant ce chiffre énorme n'eut aucune influence sur ma conduite. M. George Burke, qui vit encore et se porte admirablement, n'a pas plus de cinquante-huit ans ; je n'ai donc jamais eu la pensée de convoiter sa succession.

« La vraie cause de mon malheur, il faut que je l'avoue, c'est William seul et son éloquence persuasive. Avant lui, je m'étais, comme toutes les autres filles d'Eve, assez souvent regardée dans la glace pour ne pas ignorer que je suis belle ; mais il est le

* Cinquante francs.

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premier qui m'ait fait entendre cette douce et séduisante vérité.

« Un soir du mois de janvier, comme nous venions de danser une gigue dans le parloir de mistress Gertry Cornwall, il s'approcha de moi, et, me serrant la main avec tendresse, il me pria de faire avec lui une promenade en tilbury dans la campagne. Il voulait, disait-il, me montrer un cheval de pure race narragansett qu'il venait d'acheter la veille. J'y consentis avec joie.

« Pourquoi' aurais-je refusé? N'étais-je pas libre de mes actions? N'élait-il pas garçon?

« Cinq minutes après nous montâmes dans le tilbury, il prit les rênes et je vis bien qu'il n'avait pas trop vanté l'ardeur de son cheval. La voiture roulait sur la neige durcie avec la rapidité du vent; mais le froid devint si vif que je me sentais glacée. William, qui semblait avoir tout prévu, s'était muni d'un énorme manteau garni de fourrures, dans lequel il nous enveloppa tous deux, et en même temps que je me sentais réchauffer par ses soins, je ne m'apercevais pas des progrès de notre intimité.

ic Mais pourquoi rappeler son discours? Il me dit qu'il m'aimait. Ne l'avais-je pas deviné? Il jura qu'il n'avait jamais aimé et n'aimerait jamais que moi. N*est-ce pas ce qu'ils disent tous? Il offtût de m'é-

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pouser dès le lendemain, mais en même temps il me fit observer que le vieux M. George Burke, gentleman d'un caractère bilieux, serait certainement offensé qu'on n'eût pas sollicité son consentement, et que, grâce à la loi déplorable qui permet aux parents de déshériter leurs enfants, lui, William, pourrait bien être réduit à ses propres ressources s'il brusquait notre mariage, comme c'était, ajoutat-il en me pressant sur son cœur, sa plus chère, son unique envie. Du reste, il était prêt à tout braver pour faire son bonheur et le mien.

« C'est ainsi que le traître gentleman abusa de ma bonne foi. Sûre de sa tendresse, je ne crus pas nécessaire de le sommer de tenir parole sur-lechamp, et je convins volontiers qu'il fallait d'abord préparer M. George Burke à recevoir sa bru. Hélas! pouvais-je soupçonner l'odieuse perfidie de William?

« A dater de cette soirée, je le regardai comme moû fiancé, et je le reçus à toute heure chez moi et sans témoins. Bientôt même, cédant à ses prières, je le traitai comme un mari.

« Ce ne fut pas pourtant sans prendre quelques précautions dont la première fut d'exiger de lui la déclaration suivante :

a Je donne mon cœur et ma foi à miss Mary

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< Caermatben, et je promets de l'épouser avant le l^'juin prochain.

a Lowell, 15 février 1863.

« William Burkb. x>

a Mais à quoi servent les serments? Vainement je le pressai de le tenir sa promesse. William parut d'abord tout prêt à s'exécuter, puis, sous un prétexte, ayant pris la clef de mon secrétaire, il saisit le billet, le jeta au feu et s'enfuit en riant. Je n'évanouis de douleur et d'indignation d'avoir aimé, un tel misérable.

« Malheureusement je n'avais plus rien à lui refuser, et je m'aperçus bientôt que j'allais devenir mère.

« Je ne fus pas seule à m'en apercevoir, et mistress Gerlry Cornwall me montra bientôt par ses questions qu'elle avait deviné mon malheur. Mais je dois rendre à cette respectable et chère lady la justice de dire qu'elle n'eut pour moi que de la compassion et la sympathie la plus vive. C'est elle qui releva mon courage.

« — Pauvre chère créature, me dit-elle enm'embrassant, comment auriez-vous pu résister à ce scélérat? Comment auriez-vous pu deviner son

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VlfE CHUTE. 45

crime?... Mais il n'en est pas où il croit être. Il Yous épousera, ma chérie, où j'y perdrai mon nom de Gertry Comwall, un nom honorablement porté, j'ose le dire. Et que comptez-vous faire maintenant?

« — Oh ! m'écriai-je, Dieu m'inspirera !

a Quelques jours après j'appris que William était retourné à Boston et qu'il allait se marier avec la belle miss Lucy Cairns, fille de son associé. On ne parlait que de ce mariage à LoweU, et toutes mes camarades se plaisaient à me donner les détails les plus désespérants. Miss Cairns était charmante; miss Cairns avait une dot de trois cent mille dollars ; miss Cairns avait été la belle des belles aux bains de Saratoga, Tannée précédente ; miss Cairns était passionnément aimée de William, etc. Il semblait que le ciel et la terre tournassent autour de miss Cairns pour assurer et compléter son bonheur.

< Je pris alors mon parti. J'achetai un revolver à six coups que je chargeai moi-même et je courus à Boston.

« William, sans vouloir m' entendre, me mit à la porte de sa maison.

« Le lendemain était le jour fixé pour la cérémonie. Au moment où le ministre presbytérien demandait à William s'il consentait à prendre pour épouse légitime miss Lucy Cairns, avant qu'il eût

¥f LE DROIT DES FEMMES.

le temps de répondre, je lui tirai par derrière et à bout portant trois coups de pistolet.

«William tomba gravement mais nonmortellement blessé.. Miss Cairns s*évanouit, on me conduisit en prison. Mais j'étais vengée, le mariage étnit rompu. a Mon aventure fit grand bruit dans tous les Étals-Unis et balança un instant Teffet de la bataille de Gettysburg, qui fut livrée vers le même temps. Toutes les femmes du Nord et du Sud déclarèrent que j'avais bien fait, et les gentlemen des deux partis avouèrent que William Burke était à peine digne de vivre. Mon avocat, M. Robert Carton, esq., Fun des jurisconsultes les plus estimés de Boston, assura qu'il aurait été heureux de m'offrir sa main si par malheur il n'eût été déjà lui-même engagé dans les liens du mariage. Douze vieux gentlemen ouvrirent une souscription de dix mille dollars destinés à payer les frais de mon procès. Seize cents jeunes dames, qui appartenaient aux meilleures familles de Boston, de Lowell, d'Aïbany, de New-York et de Philadelphie, réunirent une somme de vingt mille dollars et m'offrirent un revolver d'honneur ciselé en argent et orné de cette inscription : Kill htm again^^

* Tue-le encore.

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« Comme le revolver ne coûtait guè^e que trois cents dollars, le reste de la somme souscrite fut employé à m'acheter un délicieux cottage sur les bords de THudson, à dix-huit milles de la station de West-Point.

« Le jour du procès j'obtins un véritable triomphe. Les dames agitaient leurs mouchoirs, les hommes criaient : Hurrah ! les jurés eux-mêmes avaient peine à contenir leur enthousiasme. Tous les témoins, hommes et femmes, s'accordèrent pour témoigner en ma faveur, et pour accabler le traître William. Mislress Gertry Cornwall affirma sous serment (la chère âme) qu'elle avait vu et tenu dans ses mains la promesse de mariage de William, quoique je ne l'eusse montrée ni à Gertry, ni à aucune autre personne vivante.

« William, à peine guéri de ses blessures, fut accueilli par des huées. M. Robert Carton, esq., le traita comme il le méritait, et il s'en fallut de peu «que les matelots du port ne le jetassent dans la mer. M. Georges Burke, son père, homme respec- • table et millionnaire, déclara qu'il le déshéritait à tout jamais.

« A ce dernier trait, William, irrité, répliqua :

« — Que le vieux gentleman était à moitié fou , ce qui acheva d'indigner la foule.

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4g LE DROIT DES FEXMfiS.

« Je fus acquittée par acclamation, mise en voiture, traînée en triomphe dans toute la ville et invitée à dîner chez le célèbre général Turnside, avec l'élite de la société de Boston.

« Sans perdre de temps, M. Robert Carton intenta une action en dommages-intérêts contre William, qui fut condamné à me payer une somme de quatre-vingt mille dollars — à peu près les deux tiers de sa fortune personnelle — pour réparer le préjudice causée ma réputation.

« Enfin, le révérend Èlijah Curran, pasteur de rÉglise méthodiste, qui m'avait vue pendant le procès et m'avait favorisée de ses sages conseils, a témoigné le désir d'unir pour jamais sa destinée à la mienne et je n'ai pas refusé cette offre. Nous sommes mariés depuis six semaines et j ose croire que mou cher et bien-aimé Elijah recevra de moi la part de bonheur qu'il mérite. Déjà il aime mon premier enfant comme s'il lui appartenait par les liens du sang, et ne lui témoigne aucune jalousie. ^ Et, en effet, s'il avait épousé une veuve, ne serait-ce pas la même chose?

« Pour moi, je rends grâce à l'Eternel qui sait faire sortir le bien du mal et qui protège toujours l'innocence. »

Ici finit le récit de mistress Mary Curran.

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UNE CHUTE. m

Que' dites- vous de cette histoire ? En France, une fille qui succombe est chassée, poursuivie, vouée d'avance à tous les mépris. Aux États-Unis et surtout dans les États de la Nouvelle-Angleterre, on la relève, on Tencourage, on la soutient, rhomme seul est puni et méprisé. Quelle est la meilleure de ces deux méthodes?

Toute femme, assurément, est responsable de sa chute : mais est-elle seule responsable ?

La loi française, qui n'impose aucun devoir à rhomme, est-elle juste et humaine?

Les jeunes demoiselles qui ont fait un faux pas ne sont pas aussi heureuses en tout pays que miss Mary Caermathen, et les Françaises, par exemple, sont fort mal traitées.

Supposez une jolie fille, née de petits marchands, dans une ville de province, sachant lire et écrire et quelque chose de plus, un peu gâtée par les parents, qui l'admirent à cause de sa grâce et de sa gentillesse, accoutumée par son métier et par la nécessité à faire face tout le jour au public, à recevoir des compliments, à répondre sans embarras, à subir quelquefois des questions indiscrètes (tous les jeunes gens ne sont pas polis, respectueux et délicats) ; supposez que celte jeune fille, toujours

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assise ati comptoir ou derrière la vitrine, devienne le point de mire des regards de tous les oisifs.

Supposez que parmi ces oisifs quelqu'un se fasse remarquer par son assiduité, qu'il soit jeune et même assez beau, qu'il soit riche et bien vêtu, qu'il monte achevai, qu'il ait un tilbury élégant, une maison de campagne, que sa famille soit honorable et connue, qu'elle ait un rang dans le pays, que le cheval soit fringant et plein de feu, que le cavalier le fasse manœuvrer avec quelque aisance ; supposez que le jeune gentilhomme (ou bourgeois, il n'importe) vive noblement, c'est-àdire passe la plus grande partie du jour au café et le reste à la promenade, qu^il ait la voix forte et bruyante, qull donne volontiers du cor dans les bois, qu'il ait compromis quelque femme galante sur le retour (ce qui est le début ordinaire des séducteurs de province), et qu'on ait parlé de lui en cette occasion ; supposez rafin que ce héros ainsi fait jette les yeux sur la jeune fille, et que, par ce langage muet, mais non moins éloquent que l'autre, il fesse entendre qu'il Paime. Qu'arriverat-il ?

\ On peut parier à coup sûr qu'elle sera trésflaltée d'exciter l'attention, et qu'elle regardera fort attentivement le jeune homme, que s'il est bien

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fiait, comme nous l'avons supposé, elle répondra au salut d'abord en baissant les yeux, et plus tard en souriant; qu'il entrera sous un prétexte dans la boutique, achètera du sel, du poivre, des gants ou le premier objet venu ; que la mère étant absente, une conversation s'ensuivra, timide d^abord, puis les jours suivants plus intime ; que la première lettre suivra la première conversation et sera reçue en secret, non sans hésitation ; qu^elIe sera bientôt accompagnée de beaucoup d'autres et qu'on finira par répondre ; que le premier rendez-vous suivra naturellement la première réponse, et que ce rendez-vous, donné furtivement entre deux portes, sera suivi d'un baiser fort innocent.

Vous devinez le reste. Un baiser, comme un malheur, ne vient jamais seul. Il sera suivi d'une multitude d'autres rendez-vous et d'autres baisers. L'une attendra le soir, accoudée sur sa fenêtre ; l'autre passera et repassera souvent, murmurant dans son cœur les paroles de Roméo, car l'amour n'est 9i ancien, ni moderne : en quelque pays que ce soit, il pense et dit à peu près les mêmes choses.

Or, un soir la jeune tille se laisse entraîner, ouvre la porte, et l'amour, innocent jusque-là, devient coupable. On s'étourdit sur les suites ; on

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EN FBANGE. 53

devine à peu près qu'il n*y aura point de mariage^ mais on a déjà fait tant de pas en avant qu'on n'ose plus reculer, qu'on avance encore et qu'on tombe.

A ce moment, les yeux s'ouvrent, on voit la profondeur du précipice, on a l'horreur de lâchule, mais il n'est plus temps. Alors on veut retenir l'amant, on se compromet chaque jour davantage, on laisse voir aux yeux vigilants des voisins et surtout des voisines sa peine et ses inquiétudes. Déjà Ton commence à causer. Un passant attardé a vu ouvrir la porte. Un autre a entendu quelques mois. Un troisième, plus'curieux, s'est mis en embuscade avec une lanterne, attend l'amant au passage, élève brusquement sa lanterne et le reconnaît.

Dès lors tout est public. Un sourd murmure §e répand dans le,s rues, sur les places, dans les carrefours et, grossissant toujours, éclate à la fin comme les cent trompettes de la Renommée.

a — Vous savez bien la petite chose qui était si gentille? Eh bien, on dit qu'elle est...

« — Pas possible I »

Et alors on donne les preuves, on raconte les circonstances...

Madame P..., a la voisine d'en face, » était à genoux, déshabillée à demi, et faisait sa prière

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lorsqu'elle entendit fermer la porte avec précaution. Il était minuit. Est-ce Theure de faire des visites? On se cachait dans Tombre. Est-ce Thabilude des gens vertueux? Au reste, ajoute madame P..., j'avais toujours bien dit que cette péronnelle finirait mal. Elle ne travaillait pas, prenait des airs penchés, souriait aux passants, avait des robes de soie, n'allait jamais qu'à la grand'messe et pour se faire voir. J'avais bien averti sa mère, mais elle m'a répondu sèchement de garder mes avis pour moi. Voyez-vous l'impertinente! Qu'elle s'arrange à présent I

Pendant ce temps, la famille du jeune homme, avertie trop tard, ne se soucie que de mettre fin n'importe comment au scandale. Pourvu qu'il n'épouse pas et qu'il ne donne pas un centime, on lui laisse la bride sur le eou. Si par hasard — ce qui est fort rare — il est honnête homme outrés-amoureux, et s'il veut épouser, on lui coupe les vivres, ou bien on lui donne de l'argent pour aller à Paris; on lui vante les plaisirs de « la capitale , » on excite sa curiosité ; le père, homme grave, magistrat quelquefois chargé de rendre la justice, de protéger le faible, la veuve et Porphelin, se moque des scrupules de son fils : « Va, va, (X elle n'en mourra pas. Toutes se consolent : Cosi

a fan tutte^ comme dit Mozart. Moi-même, dans «mon jeune temps... » Et le vieillard redresse son col de cravate en pensant à ses jeunes années et à ses victoires passées.

Ceci n*est rien encore. Le discours le plus terrible, le plus pernicieux, le plus corrupteur est celui de la mère. Le fils peut douter des succès amoureux et de Texpérience de son père ; il peut rire en lui-même de la fatuité du vieillard ; mais comment douterait-il de la sincérité de sa mère ? « Mon enfant, mon cher enfant, tu es dupe, tu es « le jouet d'une coquine qui voudrait mettre sur a ton dos l'œuvre d'un autre. On. a parlé d'elle « cent fois et tu ne Tas jamais su. C'est Tamour « qui t'aveugle. Tes meilleurs amis l'ont comprocc mise avant toi et se moqueraient de toi s'ils « pouvaient prévoir ton dessein. Tu es jeune, tu « es riche, tu es beau ; par ton père et par le cré- « dit de la famille tu peux faire ton chemin dans « le monde. Vas-tu sacrifier toutes ces espérances « à une fille de rien dont tout le monde se moque, c< qui n'est même pas jolie, et qui peut-être ne « t'aime pas, car elle en a aimé vingt autres avant a toi?»

Souvent même il y a quelque ombre de vérité sous ces insinuations. D'autres se sont présentés avant

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lui, mais ont été repoussés. Est-il un seul homme qui dise volontairement qu'il a aimé et qu'on n*a pas voulu de son amour ? Je ne sais si cet homme existe en Chine, en Angleterre, en Allemagne ou en Cafrerie ; mais en France, non I On ne calomnie pas, on ne ment pas, mais on laisse entendre, on insinue qu'avec un peu de persévérance.. • Par hasard occupé ailleurs , c'est ce qui a sauvé « la pelite. »

Le jeune homme, ébranlé par ces discours et par la crainte du ridicule, séduit par l'espérance de retrouver sa liberté, de voir ou de revoir Paris, de faire « un beau mariage, » content surtout au fond du cœur d'éviter les soucis et les charges d'un ménage clandestin, cède enfin. Il consent à partir. Il part. Il est parti.

C'est alors que la tempête éclate, et l'indignation publique contre l'inforlunée. Que faire ? où se cacher? à qui se confier? Les parents seuls .ignorent tout encore. Heureuse ignorance, trop tôt dissipée ! Il faut en profiter et fuir.

Un court billet, écrit d'un style assez froid, indique l'adresse du jeune homme. Un soir, sans prévenir personne, sans faire d'adieux à sa famille, à peine vêtue, presque sans argent, elle monte en chemin de fer et part pour Pai^is, refuge des in-

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fortunés, ou, si vous voulez, refugium peccatorum* Le scandale redouble à cette nouvelle. Les parents consternés apprennent d'un seul coup tout leur malheur. L'espoir de la famille est détruit. Leur vieillesse est abandonnée, déshonorée. La malheureuse fille ne s'assoira plus au foyer paternel. L'^homme et la femme se regardent en silence, n'osant se communiquer leurs terribles pensées. Le deuil entre dans la maison avec le déshonneur. On ne rira plus jamais. On voit la place vide où elle s'asseyait autrefois et l'on détourne les yeux en pleurant.

Et cependant il faut vivre, il faut continuer son commerce, il faut répondre aux acheteurs, et l'on a la mort dans Tâme. On croit lire dans le regard de ceux qui entrent une insolente curiosité. On devient farouche, désespéré, on ferme sa porte aux amis dont raHection maladroite, croyant panser la profonde blessure, l'élargit et l'envenime. Au bout de peu d'années la mort, seul remède à tous les maux, vient mettre tin à une vie sans espérance.

Elle, cependant, arrive à Paris et va frapper à la porte de celui qu'elle a trop aimé. Quel accueil lui fera-t-il? Pour elle, cet amour était la vie entière. Pour lui, ce n'est qu'une distraction. Il commence

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à goûter le (ruit de la sagesse maternelle. Il veut être libre. Une maîtresse est un lien, plus encore, un boulet. Parmi ses froides protestations et ses caresses, elle devine qu'elle n*est plus aimée, et cependant se cramponne à cet amour évanoui avec la terrible énergie de Têtre vivant qui se sent noyer et qui s'accroche à la branche la plus fragile.

Alors elle sent tout son malheur. Elle se voit négligée, et, bientôt, importune. Elle n'a pas le droit de pleurer ; il faut qu'elle soit gaie de peur d'ennuyer son nouveau maître. Tous les jours elle subit quelque humiliation nouvelle. Elle n'est plus la femme qu'on adorait ; elle est ^devenue le chien iSdèle qu'on fouette et qu'on caresse tour à tour. L'amant est aujourd'hui le maître.

Et le jour ne tarde pas à venir où l'homme excédé de ce triste amour, blessé des secrets reproches qu'il lit dans ces yeux autrefois si doux et si beaux, maintenant ternis par les larmes^ se débat, secoue et brise violemment la chaîne com« mune.

Alors éclatent les cris, les fureurs et leè imprécations, souvent terminées par une réconciliation plâtrée, dernière lueur d'un amour qui s'éteint.

Puis, de part et d'autre, on sent qu'il faut en

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finir. L'amant s'enfuit. La femme se jette à l'eau ou s'asphyxie, ou, — plus souvent, — n'osant pas retourner dans sa famille, ne connaissant plus le travail, découragée de vivre, subit les conséquences presque inévitables de sa première faute et, de chute en chute, tombe au-dessous de tout.

Arrivée là, qu'elle prenne le chemin de la fortune ou celui de Saint-Lazare et de l'hôpital, elle sera vouée pour jamais au mépris public.

Les mœurs américaines sont peut-être trop indulgentes ; mais les nôtres ne sont-elles pas trop barbares ?

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