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Le lecteur est prié de croire que je ne viens pas présenter un nouveau projet de réorganisation de Tarmée. Ce n'est pas que, comme tant d'autres — militaires ou pékins, caporaux de la garde nationale ou maréchaux de France — je n'aie moi aussi làdessus des idées fort arrêtées ; mais enfin je m'en tiens à mon programme, c'est-à-dire à expliquer le droit que les femmes ont de prendre parti dans la question.
Et, comme l'avocat plaide souvent plus mal la cause de son client que ne le ferait le client luimême, je cède volontiers la parole à mademoiselle Nina Forestier, fleuriste, demeurant rue Montmartre, 484 (au cinquième, la porte à gauche), qui
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veut bien me favoriser des confidences suivantes : Monsieur, j'ai dix-neuf ans, je suis fleuriste, et je travaille dix heures par jour chez madame Roquin-Charost, rue la Paix, 80. Je lis fort peu de chose,excepté les articles de M. Timothée Trimm, le meilleur des hommes, qui ne me coûtent qu'un sou, et qui me donnent plus de soixante-quinze centimes de bonheur. J'ai lu quelquefois aussi les aventures du vertueux M. Rocambole, si bien racontées par M. le vicomte Ponson du Terrait, et j'ai frémi des dangers où le jetait la haine implacable de la comtesse Yanda. (Est-ce bien Vanda qui le haïssait? Je n'en suis pas tout à fait sûre. Peut-être au contraire lui sauva-t-elle la vie en poignardant fort à propos le prince Kortichef ? Mais vous devez savoir cela aussi bien que moi.)
a Le choix de mes lectures et le temps que je sois forcée de donner au travail vous disent assez, monsieur, que j'aurais ignoré longtemps le zèle avec lequel vous défendez notre sexe contre les attaques de quelques étourdis et de plusieurs philosophes mal élevés, si le hasard ne m'avait montré le dernier chapitre que vous avez écrit sur la rigueur avec laquelle on traite en France les jeunes filles qui se sont trop abandonnées au penchant de leur cœur. (Je me hâte de vous dire, monsieur, que
je ne suis pas au nombre de ces demoiselles, et que François Barraupied, mon cousin, caporal au 104* léger, n*a jamais eu de moi que de bonnes paroles' et, par-ci par-là, quelques marques d'honnête amitié.)
c< Voici par quel hasard je fis celte découverte (j'entends, monsieur, la découverte de votre chapitre).
« Madame Roquin-Charost m'avait chargée de porter un chapeau tout garni chez madame la comtesse de Noir-Beaucéan, rue Saint- Dominique, 247. Je ne sais pas si vous connaissez la comtesse. Révérence parler, c'est une vieille folle qui ne sait ce qu'elle veut, qui n'a ni goût, ni bon sens, ni politesse, qui met du blanc sur ses joues pour combler les rides, du noir sous ses paupières pour augmenter Téclat de ses yeux et. qui croit qu'on n'en voit rien. Enfin si son grand efflanqué de mari s'en contente, je n'ai rien à dire.
(( Pour revenir à mon sujet, madame la comtesse n'était pas prête à me recevoir. Elle se querellait, je crois, avec M. le comte, qui avait perdu cinq mille francs la veille en jouant contre un Turc, et qui voulait se rattraper sur la toilette de madame* Du moins, c'est ce qu'elle lui reprochait d'une voix si aiguë, que je ne perdis pas une syllable de son
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discours. Je ne sais pas ce que répliqua monsieur, quoique la femme de chambre, qui appliquait tantôt Tœil et tantôt Foreille à la serrure, ait offert de me donner les plus grands détails; mais j'ai les cancans en horreur.
« Au bout d'un instant, je dépliai pour me distraire un journal dans lequel madame Roquin-Charost avait enveloppé le chapeau de madame de Noir-Beaucéan*. C'était VÈpoque^ et je vis avec plaisir que vous blâmez l'injustice et la tyrannie des autres hommes qui rejettent lâchement sur nous seules toutes les conséquences d'une faute qui leur est pour le moins commune avec nous.
a Mais, puisque de vous-même et sans autre motif qu'un pur amour de la justice et de la vérité ; vous avez voulu prendre la défense des femmes, serait^il permis, monsieur, de vous communiquer les réflexions d'une fleuriste? Bien que la politique me soit connue seulement par un impôt mobilier de 25 francs que je paye avec régularité au gouvernement, ou par le mauvais tour qu'on m'a joué en appelant sous les armes mon cousin Barraupied, je crois avoir le même droit de parler de la réorganisation de Tarmée française que si j'avais Thonneur d'être la femme ou la fille d'un colonel, ou, ce qui est bien plus, le colonel lui-
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même. Du moins, c'est l'avis de Barraupied, qui m'a dit bien souvent et me répète ^core sept ou huit fois par semaine que j'ai plus d'esprit dans mon petit doigt qu'on n'en trouverait dans lacarvelle de tous les officiers supérieurs de l'armée de Paris. Vais je ne m'en fais pas accroire et je sais bien qu'il exagère.
« Je ne crois pas avoir besoin, monsieur, de vous expliquer tout au long les raisons que peut avoir une honnête fille de s'opposer à ce qu'on envoie au régiment tous les jeunes gens robustes et bien faits qui sont en âge de porter les armes. Mon exemple vous le fera comprendre aisément.
« Je suis née à Angers le 24 février 4848, et Barraupied (François-Jean-Christophe) était mon voisin et mon aine de trois ans. Le père Barraupied est menuisier de son état et fort estimé dans son quacti^; mais coiome il a dû élever trot» ah et cinq filles, et qu'un remplaçant coûtait deux mille troi^ cents francs en 1865, mon pauvre François, qui est hd homme (pour son malheur, hélas!) se vit forcé de partir juste au moment où il faisait le projet de m'épouser.
« N'est-ce pas une indignité, monsieur 7 Yoilà une honnête fille qui fait de son mieux pendant dix-huit ans pour contenter son père et $a mère.
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pour apprendre un bon métier, pour amasser quelques économies et acheter son trousseau de mariée ; voilà un honnête garçon — un joli garçon — j'ose le dire — qui lui fait la cour en tout bien tout honneur, qui travaille de son mieux pour lui plaire et pour Pépouser, qui la demande en mariage, qui l'obtient (car mon père et ma mère avaient donné leur consentement), et au moment d'aller à la mairie et à l'église, voilà qu'on bat le rappel, qu'on habille mon pauvre François d'un pantalon rouge et d'une veste gris bleu, qu'on lui met un sabre-baïonnette au cété, un fusil entre les mains, qu'on lui dit : Tête droite I lête gauche ! Oblique à droite I oblique à gauche! En avant I marche I et qu'on l'emmène à six mille lieues de là pour faire peur aux Prussiens, aux Arabes, aux Mexicains, aux Iroquois, ou à n'importe qui?
« Et je souffrirais cela en silence! et je ne me plaindrais pas I et je laisserais massacrer mon pauvre cher Barraupied, mon ami, mon soutien, mon frère, presque mon mari, ma propriété enfin I Ah I monsieur, il faudrait être sans cœur et sans âme!...
« Savez-vous ce que j'ai fait, moi? J'ai dit à mon père et à ma mère : On m'emmène Barraupied ; je vais suivre Barraupied. Mon père ne le voulait pas
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(Vabord; mais ma mère a dit: Laisse-la faire^ crainte de pire. Nina est une tionnète fille qui sait bien se conduire. Barraupied est un honnête garçon, peut-être yaut-il mieux qu'elle le surveille de peur qu'il ne se gâte en garnison.
<rPar bonheur, Barraupied n'était envoyé qu'à Paris, de sorte que j'ai pu le rejoindre au bout d'une semaine et travailler à côté de lui. Je dis : à côté, quoiqu'il soit caserne au fort de Vincennes, mais le pauvre garçon ne quitte l'exercice que pour rôder tout le long de la rue de la Paix, regarder derrière la vitre du magasin et m'accompagner jusque chez moi. Du reste, jaloux comme un tigre; mais je n'en suis pas fôchée.
« Mardi dernier, c'était* vers sept heures et demie du soir, il avait en poche sa permission de dix heures et montait sa garde à la porte de madame Roquin-Charost, en me regardant travailler dans rin teneur du magasin. 11 mangeait, comme il dit, son pain à la fumée du rôti, lorsqu'un grand et gros Allemand, fait comme un Prussien, avec de grosses moustaches, des breloques et une canne de tambour-major, s'arrêta près de lui à regarder les ouvrières de madame Roquin-Gharost. Esl-ce moi, est-ce une autre qu'il regardait? Barraupied dit que c'était moi, et, de fait, mes voisi-
nësneme valent pas, à beaucoup près (cest encore une opinion de François). Mais que ce fût ma voisine ou moi> Barraupied se mit en colère comme nn coq et demanda à Tautre pourquoi il s'arrêtait là. Le Prussien, car c'était bien un Prussien à ce que nous avons su depuis, voulut lever sa canne ; mais Barraupied, qui n'est pas manchot, la lui arracha des mains et le jeta dans le ruisseau d un coup de pied. Puis comme le Prussien criait à fendre l'âme qu'il avait la tète cassée ou le bras foulé, les sergents de ville arrivèrent au grand trot pour lui prêter main-forte et saisir le coupable. Mais vous pensez bien que Barraupied ne s'était pas arrêté là pour les attendre, et comme il n'est pas plus goutteux que manchot, il prit le chemin de la rue Montmartre au pas gymnastique accéléré, et m'attendit tranquillement dans ma chambre pour me raconter son exploit, dont nous avons bien ri.
« Mais avec tout cela, monsieur, le temps se passe. J'ai déjà dix-neuf ans et François doit demeurer encore cinq ans au régiment sans compter la garde mobile. Je ne puis pas me marier, moi, et cependant il est bien dur de rester fille quand on est honnête. Et ce n'est pas tout que de rester fille; François voudra-t-il rester garçon? Voilà le
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68 LE DROIT DES Fi;illIES.
plus dangereux. Ici, je le vols tous les jours et je liens au doigt et à l'œil, je Tenapêche d'aller aux bals de barrière avec les camarades, je Toccupe et je Tapaise avec de bonnes paroles ; mais prendrat-il toujours palience ?
« Que faire pourtant? Nous marier? Son colonel le lui défend. Vivre comme frère et sœur à côté Tun de l'autre? le voudra-t-il toujours? n ai-je pas à craindre qu'il s'ennuie et me plante là? Et, dans ce cas, ne serais-je pas exposée à coiffer sainte Catherine? ou du moins n'aurais-je pas perdu tout le fruit de ma patience et de ma sagesse? Que faire, mon Dieu 1 que faire ?
« C'est à cela que nos députés et nos ministres devraieut songer. Car, enfin, mon histoire est celle de six cent mille filles, et encore j'ai pu suivre jusqu'ici mon François. Mais si quelqu'un l'envoie en Afrique, ou Amérique, aux Indes, en Cochinchine, ou plus simplement à Berlin, je vais rester seule et sans consolation sur la terre, car enfin l'on ne me permettra pas de marcîier à la queue du régiment avec les bagages, et si j'en obtenais la permission, à quoi me servirait- elle? Je suis fleuriste de mon méîier. Pourrais-je fabriquer des fleurs artificielles pour les officiers?
« On m'a dit que de savants hommes se plai-
gnent que la population ne s'accroît plus en France et qu'ils en donnent des raisons qui font rougir. Je neveux pas savoir quelles sont ces raisons; mais ne pensez-vous pas, monsieur, que le meilleur moyen d'encourager la population, c'est de permettre à tout le monde de se marier de bonne heure?
Réduisez le service militaire à deux ans, et nous aurons tout de suite des maris et bientôt après des pères de famille. Les jeunes gens, les ouvriers surtout, ne demandent pas mieux que de se ma^ rier. Ils n'ont pas le moyen de payer des filles entretenues comme font les riches bourgeois. Qu'estce qui les retient? La conscription.
a Pensez bien à ceci, monsieur. Toute femme ne demande pas mieux que de vivre honnêtement entre son mari et ses enfants; mais si vous enlevez tous les ans cent mille jeunes gens et si vous les Élites soldats, vous condamnez du même coup cent mille filles au célibat et à tous les désordres qui l'accompagnent. De là toutes ces malheureuses que la faim, la misère ou l'ennui obligent à se livrer au premier venu. De là le désordre et l'infanticide, aujourd'hui si commun, d
Les raisons de mademoiselle Nina m'ont paru dignes d'être présentées au pu blic^
Le sujet que je vais traiter est si délicat, que j^ose h peine y porter la main ; mais on ne guérit pas les plaies d'un peuple en les couvrant d'un voile. Il faut quelquefois SQuder la blessure et faire crier le malade. Si nous répétions chaque matin : La France est un vrai paradis, tous les hommes y sont beaux, grands, forts, courageux, intelligents, sincères, honnêtes et libres; toutes les femmes sont belles, vertueuses et bonnes ; les enfants reçoivent réducation la plus sage et la plus com* plète ; les lois sont excellentes et observées rdigieusement par tous les citoyens; ce refrain monotone et cette ridicule admiration de nousmêmes nous réduiraient d'abord à l'immobilité (car
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L'IMPÂNTIGIDl 7i
pourquoi changer ce qui est parfait ?) et nous con^ duiraient ensuite à une décadence sans remède. &cho|is donc entendre et dire la vérité, même pand elle n*est pas flatteuse pour Torgueil national.
C'est la mode, en Europe, de parler de notre iromoralité. Le dergé de toutes les sectes, furieux contr.e une nation qui n'est ni catholique, ni protestante, ni juive, ni bouddhiste, et qui paye les prêtres sans les aimer, se plaît à peindre la France et surtout Paris comme une immonde Babylone.
Les rois et quelques pédants soudoyés,* qui ont la libre pensée et la Révolution de 1789 en horreur, font chorus avec les prêtres. Les lords anglais, les ducs italiens, les pachas turcs, les hobereaux prussiens et lestprinces du Phanar racontent à qui veut les entendre la bonne fortune qu'ils ont eue de souper au café Anglais avec mademoiselle Anna, Rosa, Maria ou Pécora, figurante du théâtre des Divertissements-Tragiques. Ils sont glorieux d'avoir dépensé quelques milliers de francs en compagnie d'une femme qui faisait le bonheur des cochers longtemps avant celui des princes.
Delà toutes ces vertueuses injures dont les mo* ralistes d'outre-Manche et d*outre-Rhin font retentir leurs diaires et remplissent leurs journaux. On
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croirait que ces braillards n'ont jamais péché, tant ils déclament avec furie contre les vices du prochain. Et cependant Dieu sait que la moitié des filles qui encombrent le pa\é de Paris nous vient d'Angleterre et surtout d'Allemagne. Quant à ceux qui les payent et se montrent avec elles au bois de Boulogne, aux courses et au théâtre, demandez leurs noms. Ce sont presque tous des étrangers. Un Parisien peut avoir une maîtresse, mais il a trop d'esprit et de goût pour l'afficher. Avant tout il ne faut pas se rendre ridicule.
Qu'on me pardonne cette longue préface. Elle était nécessaire. Je .ne voudrais pas être accusé de rabaisser la France aux yeux des étrangers et à ses propres yeux. Je crois fermement que notre moralité est supérieure à celle de tous nos voisins, mais le mal effroyable que je vais signaler n'en est pas moins une honte pour la nation, et il faut à tout prix le guérir.
C'est de l'infanticide qu'il s'agit. Ce crime, le plus horrible de tous et le plus opposé à tous les sentiments de la nature, est devenu aussi commun qu'il était rare aulrefois. — Pour quel motif?
Qu'on suppose une jeune fille qui va devenir mère. Si les parents sont d'honnêtes gens qui Font élevée avec soin, elle sentira d'autant plus vive-
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ment la gravité de sa faute, elle n'osera pas Tavoucr, moitié par crainte, moitié par tendresse filiale, et si le mariage est impossible, elle pensera, c'est certain, soit à se tuer, soit à tuer et faire disparaître son enfant nouveau-né.
Il y a bien des cas qui peuvent rendre le mariage impossible. L'amant peut être marié ; il peut être soldat et retenu pendant sept années sous les drapeaux ; il peut même, s'il a moins de vingt-cinq ans, être arrêté par le refus de sa famille; enfin il peut être et il est souvent un malhonnête homme.
Que faire? Le dénoûment est prévu. La jeune femme, souvent observée par des voisins vigilants et curieux, espère toujours que Dieu fera un miracle en sa faveur ; elle cache sa girossesse, surtout à ses parents; mais enfin le dernier jour arrive, l'enfant naît, et en naissant pousse un cri.
C'est ce cri révélateur qu'il faut étouffer tout d'abord, dût-il en coûter la vie à Pinnocente créature qui l'a poussé. Le père et la mère dorment dans la chambre voisine ; le moindre bruit peut les éveiller ; quelle honte ! Plutôt la mort!
Je n'excuse pas le crime, je l'explique; A mon avis, la femme qui tue son enfant est plus scétè* rate que celle qui tue son père ou son mari ; l'opi* nion contraire est en général celle du jury, mais
il faut réfléchir que la plupart des jurés sont pères ou maris, et que pas un d'eux n est enfant nouveau-né. D'où leur indulgence dans un cas et leur sévérité dans Pautre. Pour moi, je ne crains pas d'avancer ce paradoxe, justifié d'ailleurs par rinstinct de tous les animaux, que nous avons plus de devoirs envers nos enfants qu'envers nos parents.
Si la famille de la jeune femme est pauvre, si la pensée de la misère se joint à celle du déshonneur, le meurtre dcrenfant est à peu près certain. Neuf fois sur dix, la crainte de ne pas pouvoir donner du pain à renfanl décide la mère.
Si, par malheur, au lieu de vivre avec ses parents, elle est au service de quelque famille bourgeoise, le danger redouble. Avant tout il faut vivre. Or, dès que la grossesse est connue, la servante est chassée. Est-ce dureté de sa maîtresse? Quelquefois. Mais les motifs raisonnables suffisent à décider Texpulsion. D'abord il arrive assez souvent que le mari a joué auprès de sa servante le môme rôle qu'Abraham auprès de la jeune Agar ; et dans ce cas, Saràh, justement mécontente, renvoie Agar et Ismaél au désert sans que le pauvre Abraham ose souffler mot. Quelquefois ce n'est pas Abraham qui est le coupable, c'est le jeune filsisaac dont un léger
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duvet ombrage déjà la lèvre supérieure. Scan laie nouveau. Dénoûment tout pareil.
Souvent Abraham est innocent et Isaac aussi ; mais il y a des jeunes filles dans la maison, et il sérail dangereux délaisser sous leurs yeux un tel exemple impuni. On chassera donc la pauvre femme.
Mais si elle est chassée, où trouvera-t-clle un asile et du pain? La grossesse avancée rend le travail pénible ; et que faire d'une femme en couches?
Reste rhô pilai. Les médecins le recommandent volontiers; mais tout le monde sait lliorreur instinctive des pauvres et des malheureux pour ce lieu funeste. On n'y entre qu'à la dernière extrémité, et ceux qui en sont sortis s'en défendent comme d'une mauvaise action. (J'aurais quelque chose à dire sur les causes de celle horreur, mais je me réserve pour une prochaine occasion.)
Enfin la plupart des communes manquent d*hôpilaux ; souvent aussi, quand l'hôpital existe, il est Irop petit, ou encombré de malades ou même (cela s* est vu) employé à d'autres usages; de sorte que la pauvre mère se voit menacée de mourir de froid et de faim avec son enfant au coin d'un bois.
Longtemps d'avance elle a prévu ce triste avenir, la misère, la honte, l'abandon de tous. Elle a
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pris son parti. Elle tue l'enfant à peine né et le cache, mais presque toiyours si maladroitement, qu'elle est bientôt découverte, dénoncée, punie.
Je ne dirai rien du châtiment, qui est rarement trop sévère. Les jurés s'attendrissent aisément sur le sort d'une femme presque toujours jeune, quelquefois jolie, qui demande grâce et supplie, les yeux baissés, et dont le crime enfin n'est pas toujours certain.
Une seule chose m'indigne dans ce triste dénoûment, c'est l'impunité du principal coupable, c'està-dire de l'amant. Ici la loi me semble incomplète. Vous punissez la femme, c'est bien ; mais l'homme? n'aurez-vous aucun châtiment pour lui ? Pourrat-ir tranquillement chercher d'autres victimes?
N'est-il pas le père de l'enfant? N'a-rt-il pas, aussi bien que la mèrcj le devoir de le nourrir ? En lui refusant du pain, ne le condamne-t-il pas à mort aussi sûrement que la mère qui le tue 7 N'estil pas complice- du crime? Et s'il est complice, ne doit-il pas être puni?
Je laisse de côté la morale et la vertu. Ce sont des choses trop hautes pour la loi, dont le but est de régler les rapports des citoyens entre eux et non de leur montrer le chemin du paradis. Je ne demanderai donc pas qu'on force l'homme au mariage.
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Bien qu'on puisse et qu'on doive la plaindre, je ne m'occupe pas davantage des intérêts de la femme. Après tout, elle s'est livrée sans exiger de garantie; elle est séduite ou trompée, mais elle n'ignorait pas les suites nécessaires de sa faiblesse. Elle n'a donc pas le droit de rien exiger pour ellemême.
Mais l'enfant, lui, a tous les droits sur son père et sur sa mère. 11 a même, à mon avis, le droit de les contraindre tous deux au mariage et de laver ainsi la tache qu'imprime à son nom la qualité d'enfant naturel; mais sans être aussi rigoureux, on conviendra que le père doit des aliments à l'enfant, quil soit légitime, illégitime ou adultérin, car la justice veut que le faible soit protégé et qu'il vive.
En Angleterre et aux Ëtats-Unis, la loi ordonnie que le père, quel qu'il soit, fasse une pension à la n)ère, et qu'on donne la qualité de père à celui que la mère aura désigné comme tel.
Le principe de cette loi est juste et sage ; mais l'application est bien difficile, car il arrive quelquefois que la femme a plusieurs amants et qu'elle désigne comme père soit le plus riche, soit même un étranger qui la connaît à peine. Le seul remède serait de permettre au père putatif de prou-
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ver que sa maîtresse avait d'autres amants, et dans ce cas il serait déchargé de toute obligation.
Un autre défaut de cette loi serait de porter le trouble dans beaucoup de ménages. Sarah pourrait faire repentir Abraham d'avoir eu des bontés pour Agar. Mais n'est- il pas juste qu'on achète au prix de quelques désagréments le plaisir d'imiter les patriarches?
Enfin, c'est le seul moyen d'empôcher les infianticides que cause la misère et qui sont les plus nombreux de tous. Qu'on y réfléchisse. Aucune loi sur ce sujet ne peut être parfaite; mais celle-ci me semble beaucoup plus juste et plus raisonnable que cellequi existe. Avant tout, sauvons l'enfant, c'est-à-dire celui qîii ne peut pas se sauver luimême.
Une réforme est nécessaire. Tout le monde sent qu'un tel crime, devenu si fréquent, est le symptôme de quelque grave maladie sociale. Autrefois on tuait les hommes par jalousie, haine, vengeance ou cupidité ; aujourd'hui l'on tue les petits enfants parce qu'ils gênent. Tiiste progrès des mœurs ! L'infanticide est devenu la pâture habituelle des cours d'assises. On ne voit partout que filles mères abandonnées qui jettent l'enfant à la voirie, l'étranglent ou le brûlent. Dernière-
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ment, pour plus de précaution, l'une d'elles a découpé le sien par tranches, Ta fait bouillir dans la marmite et l'a fait manger à ses cochons.
Après quoi, Ton vient pleurer devant le jury, qui accorde généralement « les circonstances allénuanles. »
Le jury a tort; mais la loi est mauvaise. Si la mère pouvait nommer le père et demander une pension pour l'enfant, elle n'aurait pas recours à l'infanticide, dont la misère est presque toujours la cause principale. Dans tous les cas, le jury aurait droit d'être sans pitié pour les coupables, et la crainte de l'échafaud empêcherait le crime.
Quant à moi, je ne vois pas de différence entre l'infanticide et le parricide.
Mais pour que le jury soit sévère, il faut que la loi soit équitable, et qu'elle protège l'enfant contre l'abandon du père aussi bien que contre la cruauté (le la mère.
Craignez-vous l'abus du chantage?... L'objection est spécieuse, il peut arriver souvent que la femme calomnie un homme riche pour assurer à son enfant et à elle-même une pension considérable, mais de quoi n'est-il pas possible d'abuser? La maxime Is jmter est quem nupti3& demonstrant est-elle sans défauts? n'est-ce pas cependant un
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axiome légal sans lequel toute société civilisée serait bientôt dissoute que celui qui attribue au mari tous les enfants qui sont nés, pendant le mariage?
Et d'ailleurs ne peut-on pas exiger de la femme séduite et abandonnée la preuve qu'elle a dit vrai? L'accusé ne pourra-t-il pas se détendre et montrer son innocence ? Et s'il y a calomnie, ne peut-on pas punir sévèrement la calomniatrice?
Ce n'est pas tout. Si la loi n'accorde une pension qu'à l'enfant et non à la mère, quel intérêt aurat-on à calomnier? On ne fait pas le mal gratuitement, surtout lorsqu'il est si dangereux de le faire.
Avant tout, il faut sauver l'enfant. Il faut ôter toute excuse au crime. Par un singulier renversement d'idées, ce petit être innocent et doux est le seul dont on ne se soit pas inquiété. Le législateur l'abandonne à sa destinée, sauf aie venger s'il est tué par sa mère. Il est bien temps 1
Quelquefois on l'épargne, mais il n'en est que plus malheureux. Élevé par une mère avilie et misérable, qui a recours pour vivre au plus bon-* teux métier, insulté tous les Jours par ses camarades de classe ou d'atelier qui lui reprochent sa
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naissance ; aigri par la misère, il s'irrite et prend en haine la société tout entière. Comme un loup maigre et affamé; il cherche sa proie et sa vengeance, et descend par une pente glissante le chemin du bagne. Quel est le plus coupable alors, de lui ou de son père qui l'a abandonné? Ne peut-on pas dire qu'il est entraîné par la fatalité ?
II y a quelques années, un jeune homme de vingt ans, dont la mère avait été séduite et abandonnée, se présenta chez son père, banquier poitevin ou normand, et, le menaçant d'un pistolet, lui demanda de Fargent. Le père refuse et crie au secours ; on désarme, on arrête le jeune homme^ on le condamne à deux ans de prison, et la plupart des gens s'indignent contre ce malheureux. Franchement, quel est le coupable? Laissons là les phrases banales. C'est le droit qui fait le devoir. C'est la tendresse des parents qui fait Tobéissance et le respect des enfants. Quel que fût le fils, le père était un misérable. Il avait semé la honte et le désespoir : il récoltait le crime.
Ces tragédies domestiques ne sont pas rares dans le monde. J'ai connu un brave homme, assez grand personnage (je puis en parler; il est mort "aujourd'hui), qui vécut maritalement (étant jeune) avec une comédienne de province. Il en eut plu-
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sieurs enfants. Plus tard, ayant fait forluiie et s'élant dégoûté de sa maîtresse, il épousa une jeune femme riche et de bonne famille, et il en eut deux filles qu'il aimait tendrement et qui sont mortes le même jour. Le malheureux voulut alors retrouver sa première famille ; mais la comédienne était morle à l'hôpital. Les enfants erraient dans les rues. Ses fils volaient pour vivre. Ses filles... il n'a pas osé les reconnaître, et il est mort désespéré. Qui pouvait-il accuser de son malheur, si ce n'est lui-même? Quelque indigne que fût la mère, devait-il abandonner ses propres enfants?
Car c'est le point essentiel. Il ne s'agit pas ici de décréter la vertu. La loi ne va pas si haut. Elle doit seulement protéger le faible et l'innocent. Assurer la vie et l'éducation de l'enfant, estce trop?. Empêcher l'assassinat de l'enfant par la mère, est-ce un excès de prévoyance ?
La recherche de la paternité est interdite.
Pourquoi ?
Pour qu'un homme honorable, bien posé dans sa ville et dans son cercle, décoré peut-être, ne soit pas exposé à quelque scène conjugale ou à quelque ridicule. •
Mais ce ridicule est si léger en France, que per-
sonne ne songe à s*en défendre, à moins que la femme ne soit laide, vieille, borgne, bancroche ou bossue. Témoin cet octogénaire à qui sa servante avait donné un fils le matin même : a Eh bien, dit-il à ses amis qui riaient, faites-en autant si vous pouvez, quand vous serez à mon âge. »
Combien est différent le sort de la femme ! Pour elle il y va de tout. Aussitôt qu'elle sera mère, elle ne connaîtra plus que la misère et le déshonneur. C'est elle que la loi devrait protéger.
Ce n*est pas la recherche de la paternité, c^est la recherche de la maternité qui devrait être interdite.
Ceci nous conduit tout droit au rétablissement des tours.
Depuis qu'on a supprimé les tours, les infanticides ont décuplé.
C'était une dépense, j'en conviens, mais on sauvait fous les ans la vie à plusieurs centaines d'enfants. Levez un régiment de moins, et vous aurez tout l'argent nécessaire. Mettez à TOpéra moins de marbres, de dorures, de ciselures, de sculptures et de cannelures, et vous empêcherez des cen- »taines de crimes; n'abattez les rues de Paris que deux par deux et non dix par dix, et des centaines
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de mères béniront la bienfaisance du gouvernement
Mais le rétablissement des tours n'est qu'un palliatif. Le vrai remède est ailleurs. Si le père, qu'il soit riche ou non, banquier ou cordonnier, marié ou garçon, est forcé de reconnaître son enfant et de l'élever, le nombre des enfants naturels diminuera bientôt. Tel qui se moque de l'opinion publique sera fort sensible à l'ennui de payer une pension nouvelle pour chacune de ses fredaines. La plaisanterie n'est plus plaisante dès qu'elle fait délier les cordons de la bourse. Je connais tel gentilhomme campagnard qui se vante d'avoir égalé les exploits d'Auguste, roi de Pologne, et d'avoir peuplé ses terres de ses propres enfants. Si chacune des malheureuses paysannes qu'il a déshonorées avait reçu de lui une pension pour son enfant, il aurait été bien vite ramené à la vertu par l'avarice. Mais la loi défend la recherche de la paternité. Les enfants en guenilles rôdent autour du château de leur pire ; et s'ils jetaient à l'eau ce digne gentilhomme, on les conduirait au bagne.
Toutes les lois sont faites pour protéger les forts contre les faibles , les hommes contre les femmes, les parents contre les enfants, les rois
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L'INFANTICIDE. 8j
contre les peuples, les administrateurs contre les administrés. Et ita erit usque ad consummationem sœculorum omnium.
Il faut essayer cependant. Il faut vaincre l'indifférence publique. Il faut montrer au peuple français la justice et la vérité. Il les aimera s'il parvient à les connaître.
« Si nous décrétons Téducation, nous aurons assez vécu,» disait Lakanal à la Convention. Que ce mot sublime soit notre devise. Si nous rétablissons les mœurs, si nous réveillons le génie de la France, nous aurons assez vécu. La vie humaine est courte, et la génération présente a fait jusqu'ici peu de chose pour la gloire de la pairie. Qu'elle se hâte, car les jeunes gens nous pressent et nous poussent, impatients d'arriver à la lumière.
La grande crise est proche, — la bataille que les peuples vont se livrer sur le corps du Turc expirant. Tout le monde cherchera dans la mêlée le drapeau de la France pour s'y rallier ou pour l'abattre. Qu'il soit, comme toujours, au poste de l'honneur et du danger. Si elle doit prendre corps à corps FAUemagne, cette vaste fourmilière ^'hommes, qu'elle réunisse d'avance toutes ses forces; qu'elle secoue sa torpeur actuelle; qu'elle
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redevienne chaste, forte, sérieuse comme au temps de la grande Révolution, et nul n'osera soutenir l'éclat de ses yeux, ni braver l'acier de son glaive. Réformons nos lois et nos mœurs, car les lois sans les mœurs sont lettre morte. Resserrons les liens de la famille, aujourd'hui si relâchés. Que nos livres et nos discours enseignent le respect de la femme, — non le fade et ridicule respect de la galanterie, mais celui qu'on doit à la mère, à l'épouse, à la gardienne du foyer domes^ tique. Donnons beaucoup à la femme ; exigeons beaucoup d'elle. Enseignons-lui la religion de la patrie et de la liberté, pour qu'elle renseigne ensuite à nos enfants. Préparons l'éducation des races futures, et quand le jour viendra d'aller retrouver ces âmes illustres qui portèrent autrefois si haut la gloire de la France, nous partirons avec joie, ayant rempli tous nos devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes et envers la patrie.
C'était dans sa jeunesse un bon bourgeois^ frais, joli, gras et rond. Sa famille était connue dans le pays depuis 1565, époque où Sébastien Copeau, son grand-père, maître tisseur et teinturier de la ville de Gand^ légèrement soupçonné d'hérésie par le duc d'Albe, prit la fuite, vint chercher un asile en France, et du nom de son pays natal fut nommé le Flandrin par ses nouveaux compatriotes.
En Flandre, maître Sébastien aurait été brûlé par les inquisiteurs; en France, il vécut assez paisiblement, s'étant allié par mariage à Marguerite Durouet, fille majeure et légitime de maître Durouet, en son vivant tabellion royal de la ville de Saint- Pardoux. Il est bien vrai que vers 1578, il fut en-
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levé, un soir d'hiver, par la bande du fameux capitaine Maumont Coupe -Gorge, et fut rendu trois jours plus tard à sa famille, moyennant la somme de 500 livres tournois. Encore avait-il un bras cassé et un œil poché. Cependant il se trouva fort heureux de regagner son logis à ce prix, car Maumont Coupe-Gorge, catholique zélé, avait eu la tentation de le faire pendre à la maîtresse branche d'un châtaignier qu'on voit encore et qui a gardé, depuis cette aventure, le nom du capitaine.
Jusqu'en 1793 l'histoire ne dit pas autre chose de la famille des Flandrin, qui s'est fort étendue par tQute la France, et dont on retrouve des membres en Bourgogne, en Picardie, en Guienne, en Limousin. Vers ce temps-là le chef de la famille était Nicolas Flandrin, qui fut procureur-syndic de la ville de Saint-Pardoux, et qui sut traverser la Terreur, le premier Empire et la Restauration sans exposer un poil de sa barbe ou un cheveu de sa perruque. Bien plus, il eut l'adresse d'acheter, moyennant 100 louis en or (espèces sonnantes et trébuchantes) une propriété nationale de 280 hectares, confisquée sur le marquis de la Crouillouse, et que le dit marquis redemanda vainement, en 1814. Sa Majesté Louis XVIII, roi de France et de Navarre, jugea nécessaire au bien de ses peuples,
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h la paix publique et au maintien de la dyna$tieque le marquis delà Crouillouse renonçât à ses prétentions sur ladite propriété nationale, le sieur Nicolas Flandrin étant, sous le titre de député, Tun des plus fermes soutiens du trône et de M. de Villèle.
En revanche, le fils unique du marquis fut nommé d'emblée sous-lieutenant dans la garde royale, ce qui excita Tindignation des officiers bonapartistes à demi-solde qui se réunissaient au café Lemblin. Le sous-lieutenant, appelé « blancbec » en plein Palais -Royal le jour même où il venait de recevoir Tépaulette, voulut riposter à l'épithèle par un soufflet, et fut conduit par le célèbre colonel Dufay, son adversaire, sous un réverbère où l'on mil Tépée à la main.
En deux temps, deux mouvements, le jeune marquis de la Crouillouse fut embroché comme un perdreau, suivant la belle expression des témoins du colonel. Dix minutes plus tard il était mort, et avec lui s'éteignait tout espoir de continuer la célèbre famille des la Crouillouse qui a donné neuf conseillers au parlement de Paris, un maréchal de France, trois brigadiers généraux, sept colonels et vingt-trois chevaliers de Saint-Louis à l'armée, deux intendants à Tadministration, quatre évêques et un abbé de Cluny au clergé.
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Le vieux la Crouillouse mourut de chagrin la même année, et Nicolas Flandrin, autrefois procureur-syndic de la Révolution, présenlemenl député de Sa Majesté, aurait pu prendre le nom et le titre vacont du marquis; ses amis l'y exhortaient, mais il eut la sagesse de n'en rien faire. Prenez le titre et laissez-moi la terre^ disait-il souvent. C'était un vieux piocureur qui savait plus d'un tour, et qui n'aurait pas lâché la proie pour l'ombre.
Son quatrième fils (excusez, lecteurs bienveillants, la longueur de ces détails, mais si vous voulez connaîiro un fleuve, il faut descendre de la source à l'embouchure sans oublier les affluents), son quatrième fils, Ernest Flandrin, celui dont j'écris l'histoire, naquit en 1811, à Saint-Pardoux, département de la Haute-Gartempe,
C'était, comme je Tai dit au commencement, le plus joli jeune bourgeois qu'on pût voir ; taille moyenne, yeux bleus; cheveux blonds et frisés, bouche moyenne, teint coloré, et, ce qui ajoutait à la beauté de l'ensemble, neuf mille livres de rentes solidement assises sur la terre de la Crouillouse. En vérité, c'était un homme heureux.
Toutes les filles à marier le lorgnaient. Toutes les mères ne désiraient qu'un gendre de celte espèce. Tous les pères lui faisaient des avances. On
rinvitait à chasser, à dîner, à danser, à chanter. Sa vie était une fête continuelle.
Il se portait si bien I il était si gai et si bon enfant ! il montait si bien à cheval ! il jouait si bien au bil lard! il perdaitsans se fâcher au whist et à l'écarté! il était si fort à l'escrime! Au pistolet il n'avait pas son pareil.
Il était le fléau de ses amis. Partout où le hasard r introduisait, le monde n'avait de regards que pour lui. Ses trois frères étant mariés, l'attention se portait naturellement sur le seul qui fût vacant. On lui ménageait des lête-5-têle avec des jeunes filles blondes ou brunes et bien dolées. Il aurait pu épouser, s'il Tavait voulu, la lille de M. le préfet; mais il ne le voulut pas, et, de désespoir, elfe épousa M. le receveur des contributions directes qui est aujourd'hui receveur général je ne sais où. La sœur du vicomte de Parsac ne Taurait pas refusé, mais il eut la dureté de ne pas s'offrir.
Plus tard elle s'est résignée. Aujourd'hui c'est la femme d'un directeur de l'enregistrement.
C'est ainsi qu'il marchait dans la vie, soutenu, précédé, suivi d'un murmure flatteur. Point de nua^e dans son ciel. Nul point noir à l'horizon. Partout des grâces et des sourires. Tant il est
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beau, grand, sage, magnifique, généreux, illustre, rhon^me qui n'a pas besoin de travailler pour vivre !
Je ne parle pas des bonnes fortunes de chaque jour, de madame C..., qui conjugua près de lui le doux verbe <x aimer, » de madame 0..., dont on a tant parlé, et surtout de celle jeune et sentimenr laie Allemande qui se fit enlever par lui et conduire à Paris. Chère et innocente créature ! elle était née sur les bords riants de la Sprée, comme M. de Bismark, et son cœur était tendre comme un petit agneau qui tette*^ encore sa mère. Et cependant ringrat l'abandonna. Mais consolez-vous : elle épousa par la suile M. le comte Cornélius Cranerberg, ancien envoyé de Sa Majesté prussienne auprès de la dièle de Francfort.
Ainsi le cruel faisait partout des victimes, et quand on le pressait de prendre un parti, de mettre fin à la frayeur des pères et des mères, il répondait simplement :
« Je suis riche et je suis libre. J'ai deux chevaux à Téeurie, Tun pour la selle et l'autre pour le tilbury; je sors et je rentre quand je veux. J'ai de bon vin dans ma cave. S'il me plaît de dîner chez des amis, tout le monde s'empresse de m'inviter. S'il me plaît de recevoir mes amis chez moi, je n'ai
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qu'à faire un signe. Tant que je ne serai pas marié, les femmes et les filles me regarderont avec envie, espérant toujours me faire sauter le pas. Mais si j'ai le malheur de céder à leurs instances et de faire un choix, je rentrerai dans la classe commune. J'aurai une femme, des enfants, mille soucis. Il faudr% songer au bonheur de l'une, à l'avenir des autres, mesurer mes dépenses, subir des remontrances, avoir sur les épaules toute une famille étrangère, beau-père, belle-mère, beaux-frères, belles-sœurs, petits-cousins et le reste.
« Sïma femme est plus riche que moi, elle voudra être et sera nécessairement mailresse au logis. Elle parlera de sa dot et voudra tenir les clefs de la caisse. Si elle est pauvre ou si elle n'est pas plus riche que moi, il faudra réduire mon train de maison, vendre un de mes chevaux, acheter du vin d'Auvergne, renoncer à voir mes amis ; ou bien il faudra entreprendre un commerce, une industrie.
« Mais quelle industrie? On ne devient pas fabricant de cotonnades sans avoir fait un apprentissage. Serai-je avocat? J'ai mon diplôme, c'est vrai; mais je ne connais Cujaset Papinienquede réputation. Le Code civil m'ennuie, la procédure me fait bâiller ; et quel métier que d'écouter huit heures par jour les doléances des clients et de
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0i LE DROIT DES FEMMES
plaider sur le mur mitoyen ou sur les biens paraphernaux !
« J*aime mes aises. Le dos au feu, le vçnlre à table, voilà ma devise. Je ne parle jamais politique. Dans un journal je ne lis que la liste des noyés, asphyxies, écrasés, et la chronique judiciaire quand elle est bien faite, ouïes procès scandaleux. Après tout, c'est un goût assez naturel et^qui ne fait de mal à pei sonne.
a Pour gagner quelque argent il ne me restera donc qu'un moyen, c'est de demander aune placen au gouvernement. Grâce aux services que feu mon père rendit à Louis XVI, à la Fayette, à Robespierre, à Barras, à Napoléon, à Louis XVIII, àM. Decazes, et en dernier lieu à M. de Villèle, j'ose dire que je suis bien en cour et que je trouverai partout des protecteurs.
c( Mais que vais-je demander? où ferai-je antichambre?
« Ce n*est pas à trente ans qu'on cnlre dans la marine ou dans l'armée. La diplomatie, qui ne demande (à voir ceux qui l'exercent) que l'art de mettre sa cravate, est réservée à de plus grands seigneurs que moi. Il faut être duc, marquis, comte ou baron pour se faire présenter à Windsor, à SchœnbrunnouàPéterhof. Je pourrais, il est vrai,
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emprunter le litre du dernier marquis de la Crouillouse, car le nom suit la terre, et j'y serais autorisé par d'illustres exemples; mais quelle honte de renier mon père, le brave procureursyndic, qui eut la bonté d'acheter la propriété du marquis au péril de sa propre tête, car sans Valmy, Jemmapes, Wattignies, Fleurus et Zurich, les Bourbons seraient certainement rentrés en Fiance et n'auraient pas faitgrâceaux acquéreurs de biens * nationaux!
« Restedonc l'administration. Sous-préfet? Oui, c'est un poste assez convenable. Peu de travail. Point de responsabilité. Mettre sous enveloppe les lettres des maires de l'arrondissement, voilà tout. Mais que d'ennuis en temps d'élection! Et quelle chute si quelque sot candidat, riche et bien pensant, bien vu des ministres, vient se jeter dans mes jambes et si je suis chargéde le faire réussir!
« Tout bien considéré, se marier à ce prix c'est s'attacher une pierre au cou et se jeter au plus profond de la rivière. »
Aujourd'hui Désiré Flandrin est vieux garçon. Sa fortune a diminué, car neuf mille livres de rente, même en province, ne valent plus que les deux tiers dece qu elles valaient en 1830. Parmi les anciens amis, les uns sont partis pour l'atitre
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monde, les autres onl pris de nouvelles habitudes, car l'âge refroidit l'amitié aussi biçn que l'amour. Le vieux château de la Crouiliouse est morne et solitaire; les jeunes gens n'en connaissent pas le chemin et les vieillards l'ont oublié. Çà et là, pendant l'automne, un chasseur égaré vient demander l'hospitalité — rare bonne fortune. Le percepteur seul est resté fidèle; nulle part il n'est mieux reçu et ne dîne plus à l'aise.
Le vieux garçon grisonne et bâille. Ce n'est plus le temps où les jeunes filles se disputaient ses regards. 11 fait aujourd'hui la cour à sa cuisinière, et par malheur il a trop réussi. Marthe est maîtresse au logis. Marthe a les clefs de la cave et du garde-manger. Marthe surveille les fermiers, dirige la basse-cour et gronde quand son maître veut répliquer. Marthe même n'est plus jeune. Elle a doublé, l'an dernier, le cap de la quarantaine. Elle n'a jamais été belle, et le pire c'est qu'elle écarte la famille et les neveux du vieux garçon. Elle fait le vide autour de lui. II le sent et n'ose se fâcher. Les neveux, de leur côté, se présentent rarement, et observent d'un œil curieux les progrès d'une maladie de cœurdont il est attaqué. L'un d'eux, l'autre jour, a prononcé comme par mégarde le mot de testament.
L'oncle mourra seul. Il n'a pas voulu être dupe
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et supporter sa part des charges de la vie. 11 a réussi. Il n'est pas dupe. Il n'aimait personne, mais il n'est aimé de personne. 11 ne s'attache à rien, mais personne ne s'attache à lui. II n'a d'autre campagnon qu'un chien de garde, et encore Phanor lui-même le quitterait s'il n'était, comme les autres, retenu par la soupe quotidienne.
Voilà le sort du vieux garçon riche. Celui du pauvre est encore plus déplorable, car il n'a même pas, pour se faire illusion sur sa solitude, les net veux et les domestiques. Mais ce n'est pas le vieux garçon qui est à plaindre, c'est la femme qu'il condamne au célibat, caries deux sexes étant égaux en nombre, tout vieux garçon correspond à une vieille fille.
Je veux montrer dans un prochain chapitre les causes et les conséquences de cet éloignement du mariage qui semble menacer l'existence de la société actuelle. Mais dès aujourd'hui j'ose dire que tout homme jeune et bien portant qui ne se marie pas fait tort à une femme, à la société, à la patrie, et surtout se fait tort à lui-même.
Zoroastre a dit : « 11 y a trois belles actions : — planter un arbre, bâtir une maison, élever un enfant. »
Zoroastre était un sage*
Jamais plus soyeuses boucles de cheveux blonds ncncadrèrent plus noble et plus charoiant visage.
Son père était un \ieux capitaine de Tarmée de Sambre-et-Meuse, passé à Tarmée du Rhin âpr^ la conquête delà Hollande, retiré du service après Hohenlinden, revenu h son régiment trois mois avant Austcrlitz, et qui finit sa carrière en 181 4, après la prise de Paris.
Pendant le court intervalle qui sépara Friedland et Tilsit de Somo-Sierra, d*Ocana, d'E' kmulh et de Wagram, le capitaine eut le temps de se marier — comme on se mariait alors — à la baïonnette, avec une jeune Tyrolienne dont le père était maître
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(le musique dans la ville impériale d'Inspruck.
Le mariage fut heureux quoiqu'un peu brusqué, car, en ce leraps de gloire etdevicloire, le Français, n'ayant que le temps de passer, de voir, d'aimeret de vaincre, néglijçeait volonliers les formalités superflues. Au fond, le capitaine était bonhomme, doux et obéissant comme un lévrier, et ne faisait rien sur la terre — pas même cirer ses boites ou prendre un petit verre — sans consulter Charlotte.
Ne le plaignez pas, ne le blâmez pas. Il est doux d'obéir à ceux qu'on aime. Charlotte n'était pas sans défauts. Comme son homonyme, pour qui Werther se brûla la cervelle, elle aimait trop Klopstodi et le gigot aux pruneaux. Elle regardait les nuages courir dans l'immensité des cieux et laissait brûler le rôti, ou bien elle écoutait, pensive, le bruit du torrent qui se brise au loin sur les rochers de granit, et le pot-au-feu restait sans sel. C'était un ange, et le ciel, qui s*en était privé pendant quelque temps en faveur du capitaine Bertau, la reprit enfin vers 1838, six mois avant qu'elle eût atteint l'âge raisonnable de quarante-neuf ans.
Si je ne craignais pas avant toute chose de m'écarter de mon sujet, je décrirais tout au long la douleur du père et de la fille, et l'oraison funèbre
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iOO LE DROIT DES FEMMES.
improvisée par les voisines, et dans laquelle, suivant la belle expression du curé de la paroisse, on pouvait trouver du mt et du %estj quoique le zist remportât de beaucoup sur le zest.
Mais ce ne sont pas mes affaires. Paix aux morts! Paix aux bonnes femmes qui sont mortes I Vie éternelle, gloire et prospérité à celles qui vivent encore I Enfer et malédiction à ceux qui médisent des unes des autres I
Charlotte eut pour fille Johanna, celle4à mémo dont les cheveux blonds éblouissaient tout le voisinage. De son père, le capitaine Bertau, Johanna tenait une certaine vigueur de caractère; de sa mère, elle avait reçu en héritage la beauté la plus exquise. G*était, du reste, le seul héritage qu'elle dût attendre de tous deux, car tous les biens meubles et immeubles du capitaine se composaient d'une pension de deux mille trois cents francs, obtenue à grande peine et non réversible sur la tête de sa fille.
Je me trompe. 11 avait encore une maison et un jardin. La maison, estimée le plus cher possible par messieurs les employés des contributions directes, valait environ cinq mille deux cent quarante-trois francs cinquante-cinq centimes, ou — suivant une évaluation pi us modérée, — quatre mille
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trois cent vingt-huit francs trente-sept centimes. Le jardin, dont la superficie, au rapport des employés du câdaslre, ne dépassait pas sept ares cinquante-trois centiares, faisait pourtant l'admiration de toute la ville. Jamais Hollandais de Harlem ou d'Amsterdam ne cueillit de plus belles tulipes que celles dont le capitaine Bertau faisait hommage à Charlotte et à ses voisins.
(Mais ces tulipes n'étaient rien — quoique admirables — auprès de ses héliotropes.)
Malheureusement les tulipes et les héUofropes n'ajoutent rien à la saveur du pot-au-feu, et le capitaine, obligé, suivant l'usage de la province, de tenir son rang, d'avoir sur les épaules une redingote propre et quasi neuve, de s'offrir a lui-môme ou d'offrir à ses anciens compagnons d'armes moins heureux ou moins pensionnés tantôt un verre de cognac et tantôt une bouteille de bière, — le capitaine, dis-je, avait eu beaucoup de peine à réunir un capital de trois mille cinq cent cinquante-deux francs qu'il destinait à Tachât du trousseau de Johanna.
Car ce fut (n'avais je pas oublié de vous le dire?) le nom de mademoiselle Bertau. Comme elle était de noble race, — son père ayant croisé le fer avec les Anglais, les Prussiens, les Espagnols, et les
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Turcs — elle teçut une éducation excellente au couvent du Bon-Bergerj de Nanles«
Elle apprit à saluer, à marcher, à parler, à se faire, à écouter, à chanter, à jouer du piano et à broder des pantoufles pour la fête du capitaine.
Ayant ainsi atteint les sommets les plus élevés de la science^ ielle revint au logis paternel et charma les oreilles du vieux Bertau. Elle jouait presque sans préparation Vair si célèbre :
Ah ! vous dirai-je maman, Ce qiii cause mon tourment?
et chantait sans accompagnement la romance éblouissante :
Je suis Breton et je suis gentilhomme, Sur rOcéan je l'erai mon chemin*
Tout voltairien qu'il était, le vieux capitaine remerciait soir et matin le ciel de l'avoir doté d'une telle fille.
Mais le nuage qu'on pouvait voir poindre à l'horizon dés la naissance de Johanna commençait à grossir. Vers le 10 août 1828, elle était à la fois cliarmante et majeure depuis six mois.
Je dis bien : cliarmante. Tous les jeunes gens allaient à la grande messe, le dimanche, pour la
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voir. Plus d'un trempa ses doigts dans l'eau bénile, en l'atlendant à la sortie de l'église, et peut-être rêva d'être son mari.
Rêve insensé I Johanna, sans dot, et fille d un capitaine, ne pouvait pas déroger. Or, épouser un petit marchand, n'est-ce pas déroger? N'était-elle pas aussi savante que mademoiselle 0..., qui venait d'épouser le marquis de Bisbille, et plus gracieuse que madehfioiselle P..., qu'on allait marier au sous-préfet de Rochecou verte? N*élait-elle pas, surtout, dix fois plus belle que ses voisines ? Et si elle était plus savante, plus gracieuse et plus belle que toutes les filles de son âge, n'avait-elle pas le droit de choisir un mari à sa guise?
... Bien fait, d'agréable tournure, Point fi'oid et point jaloux : notez ces deux points-ci.
D*où il résulta que ceux qui voulaient épouser Johanna étant écartés parce qu'ils n'étaient ni riches, ni marquis, ni sous-préfefs, et ceux qui remplissaient Tune de ces conditions n'étant pas disposés à épouser une fille sans dot, Johanna atteignit l'âge de vingt-cinq ans sans que le père Bcrtau entrevît, même de loin, l'espérance de marier sa fille.
Et cependant Eusèbe l'aimait. Toute âme est
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sœur dNme âme. Mais avez-vous connu Eusèbe?
Vers le 15 prairial an III de la République française, naquit à Orléans, dans la rue du Vequ-qtà' TeUCy le jeune Eusébe Marpaud, l'un des hommes les plus doux, les plus laids, les plus résignés et les plus timides de ce siècle.
Son nez était court. Sa bouche était immense. Son menton était carré. Son front était étroit. Ses yeux étaient petits c< et mal percés, » comme disaient ses amis. L'ensemble, sans être grotesque, n'était pas séduisant. Du reste, riche de cent quatorze mille francs et pourvu d'une petite place de chef de bureau à la préfecture de T***, il attirait les regards des filles à marier.
Pauvre Eusèbe I excellent Marpaud I II aimait de toute la force et de toute la ténacité des amoureux timides la belle, ravissante, orgueilleuse, ingrate Johanna. Il passait la nuit sous ses fenêtres (sauf en temps de pluie, car il craignait les rhumatismes) et savait mieux que personne à quelle heure mangeait, buvait, parlait, dormait et dansait la fille du brave capitaine.
A la vérité, ce renseignement ne lui servait pas à grand'chose ; car à peine eut-il chargé un ami d'expliquer au père Bertau l'intention honorable qu'il avait d'être appelé son gendre, que Johanna
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JOHANRA. i05
déclara qu'elle ne voudrait jamais regarder enface un Eusèbe qui avait un nez trop court. Le capitaine, ne sachant que répliquer à des raisons si convaincantes, congédia promptement Tami d'Eu* sèbe.
Celui-ci manqua d*en mourir de douleur. Quoi ! dit-il, elle m'a refusé ! Vous n'avez donc pas parlé de mes cent quatorze mille francs bien nels, bieq liquides, en bonnes rentes sur TËtat? Peul-on refuser cent quatorze mille francs et un chef de bureau quand on n'a pas de dol !
Cependant Vâge venait. Johanna,toujours blonde, toujours, blanche, toujours gaie, toujours charmante, touchait à la trentaine, et déjà fermentait dans son cœur un léger levain d'aigreur et d'envie. Ses amies, moins jolies qu'elle, étaient mariées depuis longtemps. Elle seule n'avait trouvé per* sonne qui fût digne d'elle.
Hélas I son ambition n'était pas proportionnée à sa fortune. Elle cherchait un poète, et cinquante mille francs de rente ; mais ni les poêles, ni les millions ne courent les rues« Aux jeunes gens succédaient les hommes mûrs. Un brave citoyen, épicier de profession, mais sans fierté, veuf de plus et père de trois enfants, offrit d'épouser Johanna*
Ce fut le dernier coup. Elle prit l'espèce hur
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maine en horreur. Épouser un épicier! un veuf! et trois enfants ! elle, la fille d'un capitaine, reçue dan^ le meilleur monde, invitée à la préfecture ! Elle ne pardonna pas cet affront au pauvre épicier, qui de son côlé croyait lui faire grand honneur enr l'épousant et, sur son refus, déclara publiquement, en plein café, qu'elle n'avait été, n'était et ne serait jamais qu'une pimbêche.
(Nouvelle injure, dont le vieux Berlau, retenu au lit par ses rhumatismes, ne put pas tirer vengeance.)
Enfin la quarantaine sonna. Les grâces, les ris et les amours s'enfuirent au bruit, et la pauvre fille devint « tapisserie. » Triste ! oh ! triste I
Quatre ou cinq ans auparavant la première ride avait paru au coin de la lèvre. Une seconde suivit bientôt, puis trois ou quatre autres.
Puis le premier cheveu blanc. Puis le regret morose des beaux jours dispaïus, de la jeunesse ôconléc. Puis, après la mort du capitaine, vint la douleur d*être seule sur la terre cl de se sentir perdue « dans ce vaste désert d'hommes. » La tristesse et la pauvreté n'attirent personne.
Chaque année le ciel devenait plus noir et la solitude plus complète. Les anciens amis s'écartaient, Thumeur s'aigrissait, lesjeunes^gens se moquaient,
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JOUANNA. 107
la vieillesse arrivait, accompagnée de la misère et des infirmités— triste cortège.
L'ancien régime avait un remède pour les dou* leurs de cette espèce : c'est la vie religieuse. La femme qui n*avait pas pu trouver un mari dans le monde épousait Jésus-Christ. Ce temps-la est passé. 11 n'y a fins aujourd'hui que deux sortes de religieuses : les ouvrières qui craignent le travail et la pauvreté, et les femmes de grande famille qui entrent au couvent pour être supérieures et gouverner. Le couvent n'est plus une vocation ; c'est un lefuge pour l'orgueil ou la paresse.
Johanna est mo! te d'ennui à l'âge de cinquantetrois ans. Que lui manquait-il pour être utile? De proportionner son ambition à ses ressources, et, n'ayant pas de dot, d'épouser un homme aussi pauvre qu'elle-même. Le pire de tous les supplices, c'est de n'aimer personne et de n'être aimé de personne.
Je n'ajouterai plus qu'un mot.
Le progrès du célibat est le signe le plus c^ain delà décadence des nations.
Malheureusement les exemples historiques ne me manqueront pas*
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On s'est beaucoup moqué du mariage en France ; on s'en moquera longtemps encore.
Ce n'est pas instinct de race. En aucun pays du monde, la femme ne fut aussi respectée que dans la Gaule. On ne faisait rien, ni paix, ni guerre, ni commerce, ni alliance, sans la consulter. Les avis de Velléda n'élaient pas moins écoutés que ceux des druides.
Au moyen âge, la femme était reine. Voyez nos romans de chevalerie, le récit des tournois et des batailles^ des coups de sabre et des coups de lance. La femme est centre de tout. C'est pour lui plaire qu'on se bat, qu'on tue, qu'on pardonne, qu'on va croiser le fer avec les Sarrasins de Jérusalem ou
d'Espagne. Dieu et les dames! ?oilàle cri deTancienne France.
La nouvelle, sottement dévoyée et corrompue par les Valois, crut faire merveille en insultant lés femmes. François l^% gâté par les belles Milanaises après la victoire de Marignan, gâta sa cour et son peuple. Dans un pays où tout devient affaire de mode, il fut de mode de tourner le mariage en ridicule. Ce gros G^gantua libertin riait des facéties énormes de Rabelais ; mais tout le monde ne riait pas autour de lui, témoin la mort tragique de la belle comtesse de Châteaubriant, maîtresse royale, que son mari poignarda, et que le roi luimême n'osa pas venger.
Sous son règne, à la suite des guerres d'Italie, un déluge d'Italiens se répandit sur la France. Grâce à Catherine de Médicis, les parfumeurs, les valets de chambre, les précepteurs, les astrologues, les médecins, les faiseurs de petits vers immondes remplirent le Louvre, se firent traitants, financiers, entremetteurs, abbés, et même évêques. L'un d'eux, Bandello, pour prix d'un livre de nouvelles licencieuses, obtint Tévêché d'Agen. Brantôme, le fameux Brantôme, rival des Italiens dans l'art de dire des gaillardises, eut une abbaye. Catherine mémey moins scrupuleuse encore, favorisait les
ItO LE DROIT DES FEMMES.
amours de ses filles d'honneur, afin de surveiller plus aisément les Guises, le roi de Navarre et, Condé.
De là cette littérature étrange qu'on pourrait appeler la littérature des vieux garçons, et dont on $uit la trace depuis le seizième siècle jusqu'aujourd'hui, à travers Brantôme, Régnier, Molière, la Fontaine, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, le grave Montesquieu, et les contemporains. Chose singulière et déplorable : presque tous ces hommes illustres ont traité les femmes avec dédain. Rousse.au même, qui excita, je ne sais pourquoi, l'enthousiasme des Françaises de son temps, leur a dit des injures abominables. Ses Confessions y que rien ne le forçait d'écrire, sont remplies d'aveux déshonorants. Ce qu'il dit de madame de Warens, sa bienfaitrice, exciterait le mépris d'un laquais. On plaint cette pauvre femme d'avoir eu affaire à ^untel amant. Madame d'Houdetot, qui le repoussa, ne fut guère mieux traitée. Quant aux révélations incongrues qu'il fit au public sur les aventures de Thérèse, sa femme légitime, on peut dire qu'elles passent toute imagination. Sophie même, Sophie, son idéal, élevée avec tant de soin par des parents si sages et si honnêtes, favorisée de la fortune et de la naissance, mariée à celui qu'elle aime et
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LB MARIAGE. iil
passionnément aimée, Sophie succombe au premier choc comme la plus malheureuse ou la plus malhonnête des femmes. C'est la conclusion de VÊmile.
Et Rousseau se pique de prêcher la vertu l Qu'on juge par là de ceux qui n'ont pas de prétention si haute.
On ne retrouve pas dans le» livres de l'Angleterre et de l'Allemagne ces peintures de Tamour adultère qui encombrent nos romans et nos poèmes. Est-ce que l'adultère est inconnu à Londres, à Vienne ou à Berlin? Pas plus qu'à Paris, je pense, et la seule lecture des journaux anglais ou allemands le prouve assez; mais on évite d'en parler sans nécessité, comme ailleurs on évite les des* criptions de la peste ou de la gale.
Je ne crois pas qu'on trouve un seul cas d'adultère dans tous les romans de Dickens. Thackeray n'en montre qu'un seul dans Vanity-Fair, et Dieu sait de quelles tristes couleurs il le peint. Dans les romans français, au contraire, c'est le pain quo* tidien.
Pendant quinze ans^ George Sand n^a pas raconté autre chose au public. Tous ses romans, depuis Indiana jusqu'à Mauprati ù'ont pas d'autre préface et d'autre dénoûment. Invariablement^ la femme
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est un être séduiâaut, d'une beauté parfoite, d'une exquise bonté, d'un génie rare, d'un courage merveilleux ; et tout cet assemblage de qualités admi^ râbles aboutit toujours à la faire tomber dans les bras d'un furieux, d'un imbécile ou d'un coquin. Pourvu qu'elle plante là son mari, c'est l'essentiel. L'amour est la seule vertu de ses héros; et plus il est illégitime, plus il est vertueux.
Balzac, moins monotone dans ses peintures,parce qu'il avait plus de force et de génie, n'a cependant pas évité cet écueil. Presque toutes ses femmes, comtesses, duchesses ou princesses, se ressemblent par le mépris qu'elles professent pour le mari et pour le mariage.
Cependant, les romans de George Sandetde Balzac ne sont pas le dernier mot du genre. Leurs héroïnes résistaient quelque temps, ou tout au moins délibéraient : c'était encore trop long. L'é^ cole physiologique qui triomphe aujourd'hui a franchi cet obstacle. A l'en croire il n'y a plus d'âme; la fré^e régne seule. Voir un homme et lui céder, c'est tout un, — témoin Germinie Lacerteux^ de MM. de Concourt, Salammbô^ Judith carthaginoise et hyst^ique, et Madame Bovary^ qui tombe de chute en chute et sans passion jusqu'à s'offrir aux usuriers pour prix d'une lettre de change.
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Voilà nos romans ; voilà notre idéal.
Ne croyez pas que ce détail soit de peu d'importance. Les livres à la longue façonnent les hommes. Qu'on répète cent fois au premier venu le raisonnement le plus absurde, il finira par l'accepter ou le subir.
Nous sommes arrivés, on le dit depuis quinze ans et je regrette de Tavouer, au point où se trouvait la société romaine sous Auguste. La vieille religion est partie; celle qui doit la remplacer n'est pas encore venue ; des philosophes que personne n'écoute offrent au public des théories plus vieilles que le monde et rapiécées de physiologie ; les femmes sont encore catholiques, par habitude plus que par réflexion; les hommes ne sont pas même hérétiques et ne croient à rien si ce n'est au bel axiome : deux et deux font quatre; le gouvernement s'imagine faire merveille en nous détournant autant que possible des affaires publiques ; nous sommes rongés par un ennui profond : nous travaillons sans but, nous naissons sans savoir comment, nous vivons sans savoir pourquoi, nous entrons dans la mort comme dans les ténèbres profondes et redoutables, nous avons perdu le sens dû passé, nous n'entrevoyons pas encore l'avenir; notre âme se rétrécit et s'aplatit sous le choc de la
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matière, peu à pen nous perdonsPhabitude de toiites les idées forles et sérieuses, nous perdons même les mots qui les représentent. On ne dit plus <i la France, » ou « la Patrie; » on dit « le pays. » On ne dit plus a un citoyen, non dit « un individu, n On ne parle plus de « laliberté^ x> mais « des libertés, » comme si ce mot pouvait avoir un pluriel; on ne parle plus des « peuples » ce qui serait trop clair» mais des a nationalités : » on ne dit plus <x tu mens; » on dit « Thonorable préopinant a commis une inexactitude; x> enfin nos lois ne valent rien, et nos mœurs ne valent pas grand* chose.
Et cependant la France ne peut pas périr. Elle est triste, ennuyée, assoupie, mais robuste encore et bien portante. Nous la jugeons (et les étrangers surtout la jugent) trop sévèrement, parce qu'ils ne voient dans la France que Paris, et dans Paris même un petit nombre de gens riches qui n'ont de goût que pour le plaisir, et qui remplissent les théâtres, les cafés et les restaurants de leur oisiveté bruyante; mais le cœur et le cerveau de la nation ne sont pas viciés.
Déjà même à plus d'un signe, on peut voir que le réveil approche, et que l'engourdissement se dissipe. Ayons donc bon courage pour l'avenir, la libei lé est proche.
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Mais la liberté ne durera pas, ou sera toujours chancelante, si elle n'est pas soutenue et défendue par les mœurs; et les moeurs elles-mêmes n'ont d'autre garantie que le mariage. Tant que six cent mille conscrits seront appelés en pleine paix sous les drapeaux et retenus par force loin du mariage, six cent mille jeunes filles seront exposées à tous les dangers que font naître la faim y la mi- 8ère,-4a paresse ou la solitude. Les maisons de tolérance sont voisines de la caserne, comme le couvent est voisin de Téglise.
Qu'on poursuive autant qu'on voudra les malfaeu-^ reuses femmes qu'on voit errer sur les trottoirs et vendre leur amour aux passants, on n'empêchera rien. Le remède n'est pas dans la main de la police. N'empêchez pas les conscrits de se marier, et vous arrêterez du même coup le recrutement des filles.
Favorisez le mariage, même quand vous gardez, le soldat sous les armes. Le soldat anglais et américain se marie, emmène sa femme au camp, et ne s'en bat pas plus mal.
Surtout, qu'on se marie de bonne heure. Ce conseil est fait pour les bourgeois, car les ouvriers et les paysans n'en ont pas besoin et suivent ordinairement leur instinct naturel, qui est de se marier dès qu'ils ont b^vhe au menton,
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Mais le bourgeois, lui, veut avoir une position assurée, une femme riche, faire un mariage d'argent ou tout au moins de convenance. Or, dans toutes les professions libérales, un homme n'est connu et apprécié qu'à trente ans ou plus tard encore. De là un retard très-fâcheux pour les deux époux.
L'homme a toujours dix ou douze ans déplus que sa femme. C'est trop, beaucoup trop. Il croit la dominer par l'ascendant de Tâge et de l'expérience ; il ne fait, bien souvent, que l'ennuyer de son humeur grondeuse ou despotique. De plus, il est usé, lassé, rassasié par avance. H connaît déjà d'autres femmes, et de la pire espèce ; mauvaise, très-mauvaise condition pour entrer en ménage. De là une froideur qui ne présage rien de bon pour l'avenir.
Mais c'est la coutume en France, et les sages parents sont toujours ravis de donner à leur fille un mari expérimenté, a II ne fera plus de sottise, pensent-ils, parce qu'il en a beaucoup fait. » Belle garantie! Plus judicieux est le proverbe : a Qui a bUy boira. »
J'irai plus loin. Quand même un trop jeune mari devrait plus tard s'éloigner de sa femme, au moins aura-t-elle eu d'abord quelques années de jeunesse et dç bonheur, N'est-ce donc riep qu'un
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bonheur de quelques années^ outre que les liens se relâchent plus lentement et ne se rompent jamais entre un mari et une femme qui se sont aimés tendrement et connus dès la première jeunesse?
Peut-être serai-je seul de mon avis ; mais qu'importe? L'essentiel est d'avoir raison.
IBOJETS D£ HONSIEUa
Je vais donc me marier! Après tout, on n'en meurt pas. Gustave s'est marié déjà, et Jules après Gustave, elRodolpIi3 uprès Jules, et je les vois tous gros et gras. D'ailleurs, mon père le veut, et ne payera mes dettes qu'à ce prix. Mes deltes I trois cent mille francs à peine ! Une misère, un rien ; mais encore faut-il les payer, ou emprunter, et mon crédit, malheureusement, n'est pas à la hauteur de mes besoins. Déjà le tailleur me presse, le bottier s'enhardit, le marchand de chevaux demande un à-compte, et mon valet de chambre devient familier. Il est temps, il est grand temps
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de faire une fin ; et puisque mon père me tend la perche, je vais tâcher de regagner la rive.
D'ailleurs, pourquoi ne serais-je pas sincère avec moi-même? Personne ne me voit ni ne m*entend. Je suis ennuyé de m'amuser depuis si longtemps. Déjeuner seul le matin, m'habiller, montera cheval dans Taprès midi, écouter les discours d'Aline, qui ne dit pas trois mots sans y mêler un aigre : Mon cher y on ne me la fait pas ^ on je la trmve mouvaise, ou quelque autre stupidité de cette force, me montrer avec elle dans une avant-scène, ou me cadierdans une baignoire de petit théâtre, souper en compagnie plus nombreuse que choisie, boire et crier de toutes mes forces pour faire croire à mes voisins que je suis au comble du bonheur, rentrer chez Aline ou chez moi, et sentir chaque matin mon cœur et mon cerveau plus vides et plus pesants qu'un volume de philosophie hégélienne, voilà le bonheur auquelje vais renoncer. En vérité, je n'ai pas grand mérite.
Comment en suis-je venu là? Car j'étais fait comme tout le monde. J'étais même un des bons élèves du lycée Bonaparte. On a cité mon nom. au concours général, et j'ai embrassé un ministre de rinstruction publique en pleiiie Sorbonnc pour un prix de vers latins. Je m'en souviens comme si
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e'était hier... Un petit homme à barbe grise, ni beau, ni laid, qui nous dit que nous étions l'avenir et Tespoir de la France; et quand il me donna le prix, il eut la bonté d'ajouter, en frottant sa joue contre la mienne, que je ferais honneur au nom glorieux que je porte. En effet, mon père, qui est fort connu de tous les banquiers ses confrères, a gagné plusieurs millions à prêter l'argent du public à Tempereur du Maroc et à cinq ou six princes nécessiteux. Je puis dire avec un juste orgueil qu'il est le soutien des monarchies.
Si j'avais dû travailler pour vivre, j'aurais certainement travaillé. Au sortir du lycée, j'ai pris trois^ inscriptions de droit, mais l'Ecole est si loin du faubourg Saint-Honoré, et il fallait se lever si tôt pour aller au cours, que j'y renonçai dès la première semaine» Après tout, avais-je besoin de connaître ce grimoire des lois? Ne sais-je pas bien qu'étant fils unique je ne puis pas être déshérité, et que les millions de mon père doivent infailliblement, et par une pente irrésistible, glisser un jour dans mes poches? Qu'importe le reste?
Que faire cependant? N'a pas qui veut le goût du change et de l'escompte. Et à quoi bon être millionnaire si l'on n'use pas de ses millions ? Quand je voyais le vicomte, le duc et le marquis, bien moins
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riches que moi, monter à cheval, parier à la Marche, changer à tout moment d'habits et de mai* tresse, allais-je travailler comme un manœuvre pour épargner à mon père les appointements d'un commis de banque? Quand on a droit de compter sur un avenir de douze ou quinze millions, ne fautil pas se faire honneur de sa fortune, et avoir les plus beaux chevaux, le plus bel équipage et les plus belles filles? Richesse oblige aussi bien que noblesse. J'ai fait l'aumône comme un roi, — en dépensant beaucoup.
Du reste, je n'ai pas perdu mon temps ni mon argent. Je suis aussi célèbre aujourd'hui que le feu duc de C***, et à moins de frais. Je ne me suis pas exposé comme lui à me faire tuer en duel par le premier venu, jaloux de se faire une réputation à mes dépens. Mais j'ai eu de l'esprit, j'ai fait des mots, et les journaux ont retenti de mon nom. C'est moi qui faisais, il y a cinq ans, à mademoiselle Chose , du Palais-Royal, cette observation si spirituelle et si piquante sur l'âge et la profession de sa mère, qui vend des pommes dans le faubourg Saint-Denis... Dah I je ne me rappelle plus, mais le mot a fait fortune et a été répété par tous les journaux. Aline elle-même m'a dit cent fois que quand j'étais en veine, elle ne connaissait
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pei'sonne qui pût lutter avec moi d'esprit et de finesse; et Aline n'est pas flatteuse. Hier encore, eUe m'a traité d'imbécile parce* que .je lui refusais un collier de perles dont elle avait envie. (Pour parler plus exactement, je n'ai pas refusé d'acheter, mais le bijoutier a refusé de me faire crédit, signe qu'il est temps de carguer les voiles, et que la tempête des créanciers va commencer si je ne leur ferme pas la bouche par un propipt mariage...)
Mon père fait bien les choses, sans avarice et sans prodigalité. Le petit discours qu'il m'a tenu le mois dernier est un modèle achevé de sage raisonnement et de morale mondaine. 11 sait vivre et n'est pas trop puritain, malgré son origine genevoise. Il ne me dit rien d'Aline, quoiqu'il la connût fort bien, et ne s'amusa pas à débiter les reproches du vieux Géronte de l'ancien répertoire. Il me dit même assez galamment que le chiffre de trois cent mille francs, qui est celui de mes dettes, ne lui paraissait pas trop élevé ; à la vérité, je dois payer mes dettes avec la dot d'un million qu'il me donne, en sorte que sa générosité ne lui coûtera rien ; mais c'est déjà beaucoup de m'épargner unsermon. 11 y a tant de pères qui ne donnnent pas un centime à leurs enfants, et qui ne les privent
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cependfinl: pas de leur harangue. Eiifiny je suis très-€ODtent de lui et de la future qu'il m'a choisie. Sar mon honneur, elle est dix fois plus jolie qu'Aline. Ses yeux seuls, s'ils étaient à vendre, vaudjraient un million.
M.9.is ppur comble de bonheur, on me les donne gratis;,, et par-dessus le marché la terre de Cazeaux, que les gens du pays estiment huit cent mille franqsj^ plus, la survivance de mon beau-père, qui va passer du Corps législatif au Sénat (ce dernier article n'est pas dans le contrat, mais les électeurs et le gouvernement auraient mauvaise grâce à ne pas Ty mettre). Le château, que j'ai vu l'an dernier, est fort commodément placé sur un monticule au bord de la rivière. Il date de 1250, et fut réparé avec goût sous le feu roi Louis XV. C'est un joliiinorceau d'architecture. Je pourrai même, si le garde des sceaux y met un peu de complaisance, ajouter à mon nom de Cabrioli, qui prêle trop à la plaisanterie, le litre et le nom de mon beau-père, ce qui fera dans quelques années :
Le marquis de Cabrioli des Cazeaux
ou plus brièvement :
Le marquis des Cazeaux.
...M Ce iqui me séduit le plus dans ma future,
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après son château et la survivance législative du vieux marquis desCazeaux, c'est qu'elle a été élevée fort sévèrement au couvent de la rue de Sèvres, et que les sages religieuses se sont bien gardées de lui donner le goût du monde. Or, je veux, avant toute chose, que la future marquise, ma femme, soit pieuse et connue pour telle. Outre que cela est de bon goût, je vois, dans sa piété, une garantie contre certains écarts. Pendant dix ans, j'ai fait assez de folies; il est temps que jeles répare. Adieu les bals et les soupers. Mon estomac délabré a besoin d'un régime régulier et paisible. Plus de foie gras, plus de Champagne. Un menu succulent, varié, mais léger et sain, tel que les ordonne le baron Brisse, voilà mon ordinaire. Quanta dîner en ville, passer la nuit chez mes voisins, ou les invitera venir chez moi, serviteur I La porte du marquis Cabrioli des Cazeaux sera fermée dorénavant à tous mes anciens amis. Je ne veux plus voir que des douairières, des conseillers d'État, et le curé de ma paroisse. Par là, je vivrai tranquille et j'atteindrai doucement l'âge du vieux Mathusalem. Je veux que ma femme et moi nous soyons embonnetdecotonnés jusqu'aux oreilles.
Naturellement, je n'ai fait confidence de mon projeta personne. Il éclatera comme une bombe le
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UN DUO. m
lendemain de la bénédiction nuptiale... Etn'aî-je pas mille fois raison? J'ai trente-cinq ans, mes cheveux me quittent, j'engraisse a vue d'œil, dans quelques mois je serai presque majestueux ; est-ce le moment de se jeter dans la mêlée au risque de recevoir des horions? Non, non, une bonne femme doit être toute à son mari et ne pas le quitter une minute, — excepté lorsqu'il va au club. Elle doit l'aimer, le servir, le soigner dans ses maladies, et s'enfermer avec lui dans sa maison. S'il ne tient qu'à moi, la future marquise Cabrioli des Cazeaux méritera cet éloge que TEcclésiaste donne à la femme forte : « In domo mansit; lanam fecit : Elle est restée dans ses foyers^ et elle a filé de la laine. »
Du reste, je compte bien lui rendre agréable le séjour du château. Tout autour est un parc de 300 hectares, très-giboyeux et bien ombragé. Elle fera le bien sur ses terres. Si c'est une âme poétique et même un peu romanesque, ce sera de quoi prévenir ce terrible vague à Vâme qui a fait tant de ravages depuis trente ans parmi les femmes oisives. Enfin j'aurai confiance en elle, assurément; mais je la tiendrai de si prés et je la surveillerai si bien que ma confiance me deviendra tout à fait inutile. De plus, dès le premier enfant, je l'entortillerai
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tellement dans les liens de la nourricwie, qu'elle n'aura pas un moment dans la journée pour penser à mal. Voilà ce que j'appelle la haute politique conjugale • .