‹ Le droit des gens moderne; précis élémentaire de droit international public, à l'usage des étudiants des Facultés de DroitChapitre 12 sur 19 · DE L INTERVENTION · texte numérisé non relu

DE L INTERVENTION

§ 41. — Des cas d'intervention. — Ces cas sont très nombreux et les auteurs se sont souvent ingéniés à les classifîer suivant leur importance pratique ou leur [>lus ou moins grand degré de justification possible. Nous n'entrerons pas dans des délails qui nous amèneraient à passer en revue Tliistoire poliliquc du monde entier. Nous nous bornerons aux situations les plus fréquentes dans la diplomatie contemporaine en les complétant, suivant notre métliode, par des exemples concrets empruntés à l'Europe et à TAmérique.

Un cas d'inlervention, qui n'est pas le plus commun mais qui est le seul admissible, est celui qui a pour base la légitime défense d'un Etat. Nous savons déjà que, {)ar suite de l'absence d'une protection commune internationale, les puissances ont le droit de se protéger elles-mêmes contre les agressions ou les préparatifs évidents d'agressions. Un Etat attaqué, en guerre par exemple, peut certainement chercher à atteindre la victoire en s'immisçant dans la politique de son antagoniste. Il est bien clair qu'il le fait en se battant. Mais il peut agir autrement que sur le terrain militaire proprement dit, notamment en contrariant les intrigues diplomatiques de son advei^saire, en ruinant ses alliances, en affaiblissant les sympathies dont il jouit au dehors. L'Etat en guerre cherche aussi à influencer la situation intérieure de son ennemi, en fomenlant des troubles locaux ou même des révolutions. Cela ne nous paraît pas excéder les limites encore bien larges de ce qu'on appelle les lois de la guerre.

Nous irons plus loin et nous admettrons l'intervention, toujours à titre d'exercice du Droit de conservation, lorsqu'une puissance agit pour arrêter une autre intervention injustifiée ou dangereuse. D'une façon plus générale, l'intervention peut se justifier pour arrêter les empiétements d'un gouvernement menaçant pour la paix du monde et l'équilibre des États. Ainsi, après le manifeste insolent du duc de Brunswick en 1792 contre la Révolution française, la Convention répliqua par le célèbre décret appelant à l'insurrection les sujets des monarques et leur promettant l'appui des

années françaises. Isolé, ce dernier décret eût été de Tintervention la [)lus condamnable. Réplique lui-même h une intervention brutale dans les affaires intérieures de la France, il se légitimait par les raisons exposées plus haut.

Il est plus délicat, bien que encore admissible, d'intervenir pour arrêter une guerre susceptible de s'étendre dangereusement et surtout pour limiter les progrès d'un conquérant redoutable. Les puissances ont ainsi, à plusieurs reprises, pesé sur la Grèce pour l'empêcher de faire valoir ses revendications contre la Turquie, sous prétexte qu'une lutte en Orient pouvait embraser l'Europe. Les coalitions contre Charles Quint ou Louis XIV, en tant qu'il s'agissait d'Etats non di''ectement menacés par eux, avaient pour fondement les mêmes motifs. On les a vues reparaître dans la guerre récente lorsque des États américains ou asiatiques, non atteints matériellement par les Allemands, ont tenu cependant à intervenir dans la grande lutte en faveur des Alliés : le Brésil et la Chine par exemple.

Ce genre d'intervention est, nous le disions, délicat, en ce sens qu'il dégénère facilement en abus sous couleur de se prémunir contre des dangers futurs. Une diplomatie hardie peut toujours supposer ou inventer ceux-ci et on ouvre ainsi à des immixtions blâmables, du genre de celle de l'Autriche dans les Etats pontificaux en 1831, soi-disant pour assurer dans l'avenir la sécurité lemporelle du Saint-Siège.

Arrivons à des cas d'interventions caractérisées. Nous en trouvons de fréquentes lorsqu'une puissance estime mauvais le gouvernement ou la politique intérieure d'un Etat et entend les modifier selon ses vues. Rappelons le principe fondamental des droits des peuples à se gouverner eux-mêmes et à disposer de leur propre sort. Par conséquent on doit, autant que faire se pourra, s'abstenir soigneusement d'intervention en pareil cas. Nous avons condamné plus haut la pression des monarques en 1792 pour amener la restauration de Louis XVL Nous n'admettrions pas davantage qu'une république prenne l'initiative d'excitation à l'insurrection chez les

DE l'intervention

autres peuples Ainsi les appels à la révolte adressés en 1918 et 1919 aux peuples étrangers par les Soviets russes rentrent dans la catégorie des interventions condamnables. On pourrait répondre que les Soviets sont eux-mêmes menacés par les autres puissances, mais il faut remarquer que ce sont eux qui ont pris l'initiative des provocations révolutionnaires et que, de plus, ils sont en guerre ouverte avec les gouvernements alliés. Ceux-ci ne font donc pas de l'intervention en se battant contre les extrémistes moscovites; ils en feraient s'ils imposaient par les armes aux Russes une forme déterminée de gouvernement.

Les interventions pour motifs politiques ont malheureusement des applications nombreuses. La Sainte-Alliance, nous le verrons, en faisait sa ligne de conduite officielle. En Orient, des interventions multiples de ce genre ont eu lieu en Turquie et dans les pays balkaniques.

Une complication, non exceptionnelle, se produit lorsqu'un pays est déchiré par les luttes de partis ou la guerre civile. Si l'étranger vient, sans en être prié, apporter à un parti le secours de sa force et pour ses seuls intérêts, on est en présence d'une intervention des plus condamnables. Telle fut l'attitude de la Prusse et de la Russie à l'égard des partis polonais et qui aboutit, au xviii'' siècle, au crime historique connu sous le nom de partage de la Pologne. Si, à l'inverse, le gouvernement étranger devient l'allié d'un des adversaires du consentement de celui-ci, nous revenons à une hypothèse antérieurement étudiée. Rappelons que le plus souvent encore, il y aura intervention, mais parfois aussi exercice régulier d'une politique extérieure légitime. Ainsi, en venant, en 1778, au secours des colonies d'Amérique, la France n'intervenait pas précisément dans les affaires de l'Angleterre, c'était plutôt une nouvelle forme de la lutte qui dressait depuis des siècles ces puissances l'une contre l'autre.

Une situation souvent invoquée est l'intervention contre un gouvernement qui méconnaît les droits de ses sujets ou, d'une façon plus générale, ceux de la civilisation et de l'humanité.

LE DROIT DES GEiNS MODERNE

L'immixtion est alors dissimulée sous des apparences séduisantes et il y a des circonstances où Ton se sent véritablement incité de bonne foi à mettre un terme à des barbaries. Malheureusement les faits montrent que les hommes politiques restent trop souvent impassibles devant des atrocités sans excuses et invoquent de faux prétextes d'humanité pour couvrir des ambitions vulgaires. Ainsi les massacres d'Arméniens, qui ont ensanglanté jusqu'à Gonstantinople, n'ont provoqué aucune intervention sérieuse de la part des puissances, , même de la Russie qui avait reçu le titre de protectrice de la religion arménienne. Les Etats neutres sont de même demeurés impassibles en présence des horreurs les mieux établies commises par les Allemands au cours de la guerre de 1914. Aussi est-on forcé de demeurer sceptique lorsque l'intérêt de la civilisation est invoqué comme base de l'intervention et cette dernière reste suspecte sauf des cas exceptionnels. Le plus sûr est encore de demeurer fidèle à la règle de ne pas peser sur les affaires intérieures des peuples. De simples avis amicaux sont même le plus souvent mal reçus en pareil cas, ainsi qu'il en advint d'observations des Etats- Unis en 1903 à propos de massacres d'Israélites en Russie.

L'intervention est très fréquemment mise en pratique dans une autre catégorie de circonstances : la protection des intérêts d'un Etat ou des nationaux d'un Etat, intérêts mis en péril plus ou moins réel à la suite des actes ou de l'inertie d'un autre gouvernement. Lorsque les nationaux d'un pays sont molestés à l'étranger, ils ont certainement droit à la protection des autorités locales. Si celles-ci sont impuissantes ou même hostiles, l'Étatdont relèvent les nationaux maltraités peut, et même doit, faire entendre des réclamations. Cellesci rejetées ou inefficaces, on est, en réalité, en présence d'un conflit international susceptible d'aboutir à la violence à défaut de solution amiable. Ce n'est pas une intervention, à proprement parler, tant que la violence exercée est rendue nécessaire par la résistance du gouvernement en faute. Ainsi, en 1900, lorsque la Cour de Pékin laissa les insurgés dits

DE l'intervention

Boxers menacer et attaquer les Européens, les puissances qui envoyèrent des contingents internationaux en Chine ne faisaient qu'exercer légitimement leurs droits de défense de leurs ressortissants. Au contraire, constituait une intervention dans les affaires du Transwaal, la pression exercée en 1898 par l'Angleterre sur le gouvernement de Pretoria pour assurer aux sujets britanniques des avantages spéciaux au Transwaal. On sait d'ailleurs qu'une guerre en résulta, guerre compensée, dans une certaine mesure, par la liberté constitutionnelle accordée dix ans plus tard aux Boërs par la Grande-Bretagne.

Les interventions faites pour la protection de nationaux à l'étranger sont le plus souvent basées sur deux motifs : la défense de principes religieux et la sauvegarde d'intérêts financiers. Dans le premier cas, l'intervention ne doit jamais avoir lieu pour imposer une religion, comme le firent d'ailleurs trop fréquemment les peuples : la difl'usion de l'Islam ;par les armes au moyen âge en est un exemple bien net.

On admet aujourd'hui seulement l'immixtion étrangère ^ans la politique d'un gouvernement qui persécute une religion donnée, spécialement lorsque le culte en est exercé par les ressortissants delà puissance intervenante. Mais, là comme ailleurs, l'ingérence extérieure est toujours regrettable et doit être réduite au strict nécessaire. En fait, d'ailleurs, elle parait ordinairement avoir un caractère plus politique que religieux. Rappelons à ce propos l'inertie de l'Europe devant la dévastation de l'Arménie par les Turcs comparée aux extraordinaires exigences de l'Allemagne en Chine soi-disant pour venger le meurtre de deux de ses missionnaires.

L'intervention financière ou pour soutenir des créances particulières est devenue de plus en plus répandue avec le développement de la circulation internationale des capitaux. Tantôt ce sont des prêteurs de bonne foi qui ont fait confiance à un Etat étranger, lequel méconnaît cyniquement ses engagements en profitant de ce qu'il n'y a pas encore de tribunaux internationaux contre les mauvais payeurs. Tantôt le

gouveraement débiteur se laisse aller k des dilapidations folles et se montre incapable de gérer ses propres affaires. D'autres fois, la situation est plus discutable. Des spéculateurs hardis se font donner des concessions en consentant des emprunts parfois usuraires. Si leurs transactions ne les enrichissent pas, ils crient haut et savent fréquemment se faire entendre des cabinets européens. La politique s'en mêle et une intervention apparaît pour soutenir des actes et des personnes peu dignes d'intérêt.

Assurément, même en l'état actuel du Droit international, un gouvernement n'est pas autorisé, au nom de son indépendance, h méconnaître la parole donnée et il s'expose à des demandes d'explications de la part des puissances lésées. Mais de \k à se faire justice soi-même par voie d'exécution forcée et sans aucune décision arbitrale préalable, il y a loin et l'intervention en matière financière doit être évitée en principe. Les particuliers ont généralement conscience du risque couru et établissent des taux d'émission et d'intérêts conformes aux possibilités d'insolvabilité de leur débiteur. Ils en gardent le profit pour eux seuls quand les choses marchent bien et ne connaissent leur gouvernement qu'en cas de mauvaises affaires. Aussi, à la Conférence de La Haye de 1907, conformément à des vues d'origine américaine dont nous parlerons ultérieurement, il a été décidé qu'en principe les Etats ne recourraient pas à la force pour obliger un gouvernement à acquitter des dettes contractuelles réclamées par des particuliers, sauf si ce gouvernement refusait tout arbitrage ou l'exécution de l'arbitrage.

Malgré cette condamnation de l'intervention pour raisons financières, les cas d'application en sont multiples et montrent bien qu'ils dissimulent, en général, une pression politique d'un Etat fort sur un Etat faible. Ainsi c'est h la suite de plaintes en violations de contrats et concessions que la France et l'Angleterre ont cherché à agir contre la République Argentine en 1838 et que la France a fait, en 1861, l'expédition du Mexique, laquelle évolua d'ailleurs très vite

en une immixtion dans l'organisation du gouvernement mexicain. Plus récemment, l'Anglelerre, l'Allemagne et l'Italie dirigèrent, en 1902, des démonstrations navales contre le Vénézuéla pour dénis de justice envers leurs nationaux. Semblable raison était invoquée la même année par la France contre la Turquie, l'île de Mytilène était provisoirement occupée par nous h la suite de créances impayées de ressortissants français contre le gouvernement ottoman.

Se rattachant à notre sujet sont les contrôles financiers internationaux dont nous avons signalé l'existence en Tunisie, en Egypte et au Maroc. Des organisations du même genre, plus ou moins officielles, ont été instituées dans l'Empire ottoman et en Grèce pour assurer le paiement des intérêts de la Dette publique placée à l'étranger. Sans doute, ces contrôles sont consentis par des traités réguliers, mais, au fond des choses, ils sont de véritables cas d'intervention; les conirôleurs surveillent la rentrée des impôts et, par voie de conséquence, l'administration intérieure du pays. Nous ne dissimulerons pas d'ailleurs que lesdites organisations fonctionnent, en général, très bien au point de vue financier et rendent de grands services aux pays qui les supportent. Ainsi l'Egypte, grâce aux caisses internationales assurant le service de sa Dette, a vu son crédit devenir un des premiers du monde.

Ceci nous amène à des réflexions d'ordre plus général^ applicables d'ailleurs aux protectorats coloniaux et par lesquelles nous clorons cette revue rapide des cas d'intervention. En thèse générale, nous maintenons notre condamnation de l'ingérence d'un Etat dans les affaires d'un autre. Mais on ne saurait cependant nier les bienfaits indiscutables que cette immixtion a plusieurs fois amenés. Il est très beau, au point de vue des principes, de proclamer le respect de toute souveraineté même barbare et de déclarer qu'un peuple a le droitd'être aussi sauvage que bon lui semble. Il n'en est pas moins vrai que la civilisation et l'ordre sont des sources de progrès pour l'humanité et que bien des nations ont béné-

ficié à voir leurs chefs, incapables ou tyranniques, obligés <le changer leurs méthodes sous la pression des puissances européennes. La persuasion ne réussit (oujours pas à elle seule et il faut parfois faire le bien des gens malgré eux. L'intervention n'est donc pas absolument un mal sans compensation. Le grand danger est qu'elle sert ordinairement de sim[)le moyen d'expansion politique et conquérante. On doit donc en surveiller et en restreindre l'emploi le plus possible, sans la condamner d'une façon absolue.

§ 42. — Aspect général da la question d'Orient. — Les principes et applications de l'intervention étant ainsi exposés <lans leur ensemble, nous allons en suivre la mise en œuvre pratique dans quelques pays, commençant par la célèbre et classique question d'Orient dont les complications proverbiales proviennent précisément de l'abus et de l'enchevêtrement d'interventions réciproques et rivales.

Les affaires d'Orient, dans leur sens large, sont toutes celles intéressant l'Empire ottoman ou, plus généralement encore, celles nées de la soumission à des gouvernements musulmans de populations chrétiennes. A la base, en effet, de la question d'Orient, on retrouve, d'une façon impossible à éviter, des problèmes religieux et le principe, déjà connu par nous, dit des nationalités. Précisons un peu ces deux points.

I^'lslam, à tort ou à raison, fait constamment intervenir la religion dans la vie politique, l'administration et la vie privée. Un gouvernement islamique a, s'il veut se conformer strictement au Coran, un caractère confessionnel, c'est-à-dire qu'il doit marquer des différences profondes entre les vrais croyants (musulmans) et les infidèles. Ces derniers sont exposés à des molestations variées, plus ou moins autorisées, sinon parfois commandées, par la doctrine islamique.'" En tout cas, les musulmans ont seuls droit à la sollicitude et à la justice de la part des autorités de leur religion pour qui la tolérance en matière religieuse n'est nullement une vertu, bien au con-

traire. 11 va sans dire, par ailleurs, que, dans la vie contemporaine, les rigueurs des temps passés se sont bien atténuées et que, pour être impartial, on doit reconnaître que les Turcs possédant la Palestine étaient souvent plus libéraux que les difierentes confessions se disputant les Lieux saints. De même, individuellement, nombre d'excellents musulmans sont d'une tolérance et d'une courtoisie religieuses parfaites. Il n'en est pas moins vrai que le fanatisme oriental est encore malheureusen)ent vivant, les massacres d'Arménie et de Syrie ne l'ont que trop prouvé au xx^ siècle lui-même. On est donc obligé d'admettre, comme un fait regrettable mais positif^ que, dans tout l'Orient, les religions se haïssent, se heurtent et cherchent à se supprimer mutuellement. Or, malgré la laïcisation des gouvernements européens, l'opinion politique n'en demeure pas moins imbue des grandes lignes du christianisme et les indifférents supportent d'ailleurs mal les persécutions pour cause de religion. Lors donc que des chrétiens souffrent d'atteintes directes sous la domination ottomane, même si ces chrétiens ne sont pas des nationaux des grandes puissances, celles-ci prennent volontiers leur défense, en accord avec le sentiment public, et, par suite, le conflit apparaît aisément avec l'autorité turque. D'où immixtion et ses conséquences dans les affaires administratives de la Turquie.

P'it-on abstraction de la religion, la question de races apparaît, liée au surplus étroitement aux confessions religieuses. 11 y a certainement, en Albanie notamment, des musulmans de race européenne. Mais dans l'ensemble, l'Islam est surtout une religion asiatique et africaine dont certains principes sont d'ailleurs peu en harmonie avec la civilisation moderne. Les Turcs, en particulier, n'ont rien d'européen et présentent même une mentalité inférieure aux Arabes. Leur présence en Orient, spécialement sur les bords de la Méditerranée, constitue donc une oppression de nations civilisées par un peuple inférieur dont la force matérielle est le seul moyen de prédominance. Les Ottomans ont eux mêmes accentué ce fait en méprisant et en refusant d'attirer à eux

LE DROIT DKS GKJNS MODERNE

les chrétiens tombés sous leur joug. Il est bien connu que l'administration ottomane ne cherche en rien à se concilier ses subordonnés non turcs. Cela va si loin que le gouvernement de Gonstantinople s'est fait des ennemis déclarés des Arabes, cependant coreligionnaires, et ceux-ci ont été de redoutables adversaires des Turcs durant la guerre de 1914. A plus forte raison, les chrétiens des Balkans ont-ils toujours été les victimes favorites des Turcs, et leur seul espoir, durant des siècles d'oppression, a été l'émancipation au nom de leurs nationalités demeurées intactes dans la tourmente. Les Serbes, les Grecs, les Roumains sont toujours demeurés tels, même aux époques où ils semblaient ne plus exister que comme esclaves des pachas. Avec le réveil de l'idée de la nationalité comme principe directeur de la formation des Etats, on conçoit aisément la force de cette notion sur des races véritablement gouvernées contre leur gré et aussi la puissance de leurs appeli de détresse sur des peuples d'affinités ethniques ou même simplement imbus du libéralisme moderne. Les souffrances des Grecs, des Serbes, des Roumains, des Bulgares ont profondément retenti chez les Slaves comme en France et en Angleterre, et le sentiment profond des foules acceptait, quand il ne l'imposait pas, que les gouvernements européens pèsent énergiquement sur le sultan de Gonstantinople en faveur des nationalités martyres.

La question d'Orient a donc à sa base une sorte de double croisade : pour le christianisme comme au moyen âge, pour l'émancipation des nationalités suivant l'évangile politique moderne. Double source d'interventions, avec le caractère violent que donnent aux actes des hommes les grandes idées de religion et de patrie. Par sa constitution politique même, l'Empire ottoman a toujours été exposé à des immixtions de l'Europe chrétienne.

Ces interventions auraient en soi un véritable caractère de grandeur, comme toute défense du faible contre le fort, de l'opprimé contre l'oppresseur. Malheureusement, un autre facteur apparaît, beaucoup moins noble et même mesquin,

qui tend à devenir de plus en plus prépondérant. Ce facteur, c'est la rivalité des puissances pour le partage de la succession de l'Empire ottoman et l'emploi de l'intervention comme méthode de s'attribuer les plus riches dépouilles d'un Elat en décadence.

Sans revenir sur les invasions arabes qui couvrirent d'un seul jet l'Afrique du Nord et l'Europe méridionale jusqu'au jour où Charles Martel brisa leur élan dans les plaines de Poitiers, on sait que les Turcs constituèrent longtemps une des grandes forces conquérantes du monde. Ils avaient ruiné la puissance de l'Empire byzantin qui, malgré ses vices et ses faiblesses, n'en était pas moins demeuré une imposante organisation sociale. Pendant longtemps encore, les Ottomans demeurèrent un objet d'effroi pour l'Europe. Bien que don Juan d'Autriche eût sauvé de leur domination la Méditerranée occidentale par la victoire navale de Lépante (1571), les Turcs s'avancèrent haut dans les régions du Danube et de la Theiss. Au xvn® siècle, ils gouvernaient sans conteste tous les pays balkaniques, la Hongrie, la Russie méridionale. La Pologne était en lutte continuelle avec eux et, en 1683, ils assiégeaient Vienne. La capitale autrichienne ne fut sauvée que par l'aide héroïque des Polonais qui devaient être si mal récompensés de leur dévouement.

Le xviii^ siècle est le commencement du déclin de l'Empire ottoman et l'apparition tout aussitôt des rivalités de ses deux ennemis principaux : l'Autriche et la Russie. La décadence est d'ailleurs rapide et Constantinople manque, en 1740, d'être reprise sur le Croissant. Le sultan fait appel à la diplomatie française avec laquelle il entretenait de vieilles relations amicales depuis François Notre ambassadeur, le marquis de Villeneuve, consolide, en effet, le pouvoir chancelant du Commandeur des Croyants, mais celui-ci consent en retour à la France d'importants privilèges constituant une première immixtion grave dans la souveraineté de l'Empire turc : Tous les étrangers chrétiens ne relèveront que des consuls français.

Sans insister actuellement sur ce point, nous indiquerons que, sur la fin du xvni^ siècle, les efforts de la Russie s'accentuèrent. Dès la fondation de leur puissance, les tsars avaient revendiqué la qualité d'héritiers de Byzance. Pierre le Grand avait pour politique d'y établir son trône, Catherine II tenta obstinément de réaliser ses vues. La Turquie aurait succombé si les ambitions moscovites ne lui eussent fourni des alliés dans la France et l'Ang-leterre, désireuses toutes deux d'écarter la Russie de la Méditerranée, la première puissance dans un but d'équilibre général, la seconde avec la visée plus personnelle de protéger la route des Indes par l'Egypte.

Une nouvelle phase de la question d'Orient fut ainsi constituée : la succession éventuelle de Vhomme malade, autrement dit du Grand Turc que chacun s'obstinait à réconforter pour écarter l'heure du partage. Chaque puissance veut bien intervenir dans les affaires ottomanes pour ses intérêts propres ; on pose même, au Congrès de Paris de 1856, le principe que ces interventions ne seront pas regardées comme contraires au Droit public de l'Europe. Mais à chaque immixtion | répond une contre-intervention, jeu de bascule et d'intrigue i dont la diplomatie orientale tire des éléments de victoire i facile et se maintient à Constantinople contre toute vraisemblance. A la fin même du xix*" siècle, les rivalités des puissances sont telles que la Turquie reprend, avec le sultan Abd-ul- i Hamid, quelque peu de son ancienne splendeur en même ! temps que beaucoup de ses cruautés traditionnelles. Néanmoins les lois historiques sont les plus fortes. Les Turcs sont j des intrus attardés sur le sol d'Europe ; les Etats balkaniques j manquent de les démolir une fois de plus en 1912, ils n'échouent que par suite de leurs propres divisions, mais |Hi TEmpire ottoman demeure un fantôme subissant chaque jour davantage l'ingérence allemande. Aux heures décisives, il «Sii liera son sort à celui de Guillaume II et verra les Alliés lui enlever ses domaines de Mésopotamie, de Palestine et de mÊ^ Syrie, tombant ainsi plus que jamais sous l'ingérence des '«il

puissances chrétiennes qu'il avait espéré dominer aux temps anciens.

On doit encore mentionner que les régions occupées par les Turcs dans le Levant présentent d'importantes possibilités industrielles et agricoles, accentuées par leur voisinage de l'Europe. Elles ont donc attiré l'attention des capitalistes et des hommes d'affaires, d'où de nouvelles raisons d'immixtion dans la politique ottomane, peu favorable aux progrès économiques et cherchant à les entraver par des moyens dilatoires ou des chicanes de mauvaise foi.

11 est ainsi compréhensible que la question d'Orient soit, en quelque sorte, la synthèse des cas d'iutervention les plus divers : intervention religieuse, intervention pour les nationalités, intervention politique, financière, de protection des ressortissants, etc.

§ 43. - Premières interventions en Turquie. — Il n'est pas dans nos intentions de traiter en quelques pages les aspects multiples de la question d'Orient, mais les grandes lignes en sont si caractéristiques, surtout après l'exposé général précédent, que nous nous permettrons de les rappeler. Nous ne devons pas oublier que c'est de l'Orient qu'est sortie la grande guerre de 1914 et maint problème n'y est pas résolu qui mettra encore en jeu la paix du monde.

La première intervention européenne en Turquie fut motivée par des raisons religieuses et intéressa surtout notre pays. La France a été, en effet, le champion de la liberté de conscience dans le monde, même aux heures où elle ne l'observait pas toujours dans sa politique intérieure. C'est ainsi que dès 1535,1a France obtenait pour les chrétiens non sujets ottomans le droit de visiter les Lieux saints et de trafiquer librement dans l'empire pourvu que ce fût sous la bannière de l'empereur des Francs. Ces derniers mots étaient, soit dit en passant, la tradition littérale des expressions latines Imperator Gallorum et signifient, en langage modenio,

le gouvernement français, quelle que soit sa torme constitutionnelle.

Le droit de protection de la France a été étendu et précisé par le traité de 1740 auquel nous avons déjà fait allusion. Il s'applique plus spécialement aux catholiques et couvre maintenant même ceux sujets ottomans. Le caractère interventionniste apparaît ici nettement puisque entre la souveraineté du sultan et le catholique, même son sujet, s'interpose éventuellement le contrôle des représentants diplomatiques de la France.

On doit ajouter que le protectorat religieux français est général en ce sens qu'il est susceptible de s'appliquer à tout catholique, de quelque nationalité qu'il relève, européenne ou musulmane. Toutefois ce protectorat n'est pas exclusif. L'Autriche pourrait aussi le revendiquer d'après un traité de 1699. De plus, chaque puissance se réserve le droit de soutenir ses nationaux en Turquie comme ailleurs et cela, bien entendu, même s'ils sont catholiques. Toutefois, en ce qui regarde plus spécialement les couvents et les ordres religieux soumis au Saint-Siège, ce dernier a toujours donné comme instructions de n'invoquer que le protectorat de la France, malgré des tentatives contraires de la diplomatie allemande.

Parallèlement aux droits de la France, la Russie s'est fait donner, par le traité de Koutchouk-Kainardji de 1774, la protection des églises et des fidèles appartenant au rite chrétien dit grec ou orthodoxe. Cette protection s'étend même aux sujets ottomans, donc nouvelle intervention dans la souveraineté intérieure de la Turquie.

Etendant les pratiques ci-dessus à toutes les confessions non musulmanes, les grandes puissances ont pris sous leur protection, d'après le traité de Paris de 1856, collectivement tous les sujets chrétiens de la Porte. Le traité de Berlin de 1878 reprend et confirme ce droit d'immixtion pour ainsi dire sans limites.

On ne saurait toutefois, en fait, soutenir que l'intervention

DE l'intervention

religieuse ait beaucoup gêné la Turquie. Les puissances protectrices en ont usé avec une discrétion souventexagérée. Nous avons mentionné déjà les massacres d'Arménie où l'Europe se montra d'une indifférence lamentable. Auparavant il avait fallu toute une série de persécutions dirigées contre les chrétiens maronites du Liban pour amener en 1860 une expédition française en leur faveur. Encore nos troupes ne restèrent que peu de temps en Syrie et y laissèrent subsister une grande partie du régime turc.

L'intervention basée sur le principe des nationalités a bien autrement secoué l'Empire oitoman, et on peut dire qu'elle a été l'élément essentiel de son morcellement et de l'émancipation des races chrétiennes.

Le Congrès de Vienne, dominé par la craiiite de favoriser les droits des peuples, avait refusé de prendre en considération les vœux de l'Empereur de Russie, Alexandre V\ en faveur des nationalités balkaniques esclaves des Turcs. Mais dès 1812, la Serbie, après une vaillante lutte contre l'autonomie séculaire, commençait à obtenir une certaine autonomie (traité de Bucarest). Une dizaine d'années après, en 1821, l'insurrection hellénique forçait LEurope à prendre en considération le nouvel aspect du problème oriental.

La Grèce s'était insurgée contre la Turquie qu'elle croyait épuisée, mais le sultan avait fait appel à l'armée égyplienne réorganisée par Méhémet-Ali et bientôt les patriotes helléniques furent réduits aux dernières extrémités. Des appels renouvelés aux puissances occidentales et à Alexandre de Russie étaient demeurés sans écho; les monarques, dominés par le chancelier autrichien Metternich, avaient une terreur puérile de pactiser avec des insurgés, fût-ce contre l'ennemi du christianisme.

Mais l'hellénisme sut se faire entendre de l'opinion publique. Des poètes, Byron, Victor Hugo, rappelèrent les souvenirs de la Grèce antique aux libéraux d'Angleterre et de France. La Russie frémissait à la pensée de l'écrasement de frères en religion et, en 1827, les gouvernements de Lon-

dres, de Paris et de Saint-Pétersbourg demandaient ensemble à la Porte d'arrêter une lutte contraire à la civilisation et qui compromettait la sécurité de l'Europe entière. Le sultan répliqua avec raison que c'était là de l'intervention entre lui et ses sujets révoltés et refusa la médiation des trois puissances. Une bataille navale, celle de Navarin, l'occupation de la Morée par les troupes françaises, une déclaration de guerre formelle de la Russie et la menace de celle-ci sur Gonstantinople obligèrent la Turquie à céder. Le traité d'Andrinople de 1829 reconnut l'indépendance de la Grèce, encore d'ailleurs bien petite et bien loin de comprendre tous les pays vraiment helléniques.

Gontrairement à ce que l'on aurait pu croire, l'émancipation de la Grèce ne provoqua pas un soulèvement général des chrétiens des Balkans qui ne devait se produire qu'un demisiècle plus tard. Mais l'Empire ottoman n'en tira pas pour cela la tranquillité. Ge fut sur lui-même que s'exerça la pression de l'intervention européenne commencée en 1827.

La Russie était presque arrivée sur le Bosphore. Profitant de l'insurrection de l'Egypte et de la menace sérieuse que Méhémet-Ali faisait courir au trône même du Gommandeur des croyants, le gouvernement moscovite se fit concéder, à Unkiar-Skelessi (1833), une sorte de protectorat général de la Turquie avec obligation pour celle-ci de fermer les détroits de Gonstanlinople à tous les navires non agréés par les Russes. Ge pouvoir, qui, suivant un mot célèbre, instituait la Turquie en Sublime- Portier la Russie, indisposa vivement les autres puissances et spécialement la Grande-Bi'etagne. Une note collective fut remise au sultan, lui interdisant de régler seul la question d'Egypte et de Syrie et posant le principe que toutes les questions relatives à l'intégrité de TEmpire ottoman sont d'intérêt européen. Gette formule a été bien souvent reproduite depuis, à tort ou à raison. Nous la relevons pour y montrer un nouvel aspect de l'intervention : la Turquie, n'étant plus maîtresse de ses destinées ni de son territoire devait consulter l'Europe entière avant de pouvoir

DE l'intervention

agir. On se rappelle qu'en effet la Quadruple Alliance de Londres de 1840, à laquelle adhéra la France l'année suivante, décida du régime international de TEgypte dont elle fit un Etat vassal de la Porte.

Malgré le principe nouveau, la Russie n'en continua pas moins ses tentatives répétées d'ingérence isolée au sein de l'Empire turc. Sa pression s'exerçait surtout sur les provinces danubiennes de Moldavie et de Valachie (Roumanie moderne), d'autant plus que celles ci pouvaient invoquer le principe des nationalités. Ea Turquie effrayée accepta volontiers une contre-intervention de l'Angleterre qui sut entraîner la France avec elle dans la guerre de Crimée, guerre sanglante et pénible qui met en relief la gravité que peuvent prendre toutes les questions relevant de l'intervention.

Le traité de Paris du 30 mars 1856, élaboré par le Congrès tenu dans la capitale de la France, rend tout d'abord un hommage au Droit d'indépendance de la Porte en déclarant que les puissances s'abstiendront d'immixtion dans les affaires intérieures de la Turquie, mais cette déclaration théorique est tout aussitôt contredite par d'autres stipulations du traité, lequel développe au contraire singulièrement les cas d'intervention en Orient.

Cette intervention est tout d'abord nettement affirmée en ce qui touche les libertés croissantes accordées à la Roumanie et la Serbie que les puissances prennent sous leur sauvegarde générale. De plus, l'intégrité de l'Empire ottonian est à nouveau présentée comme d'intérêt européen et les Etats signataires s'engagent à la respecter, à la défendre et à se concerter entre elles à ce sujet. Mais surtout le traité de Paris, pour la première fois dans l'histoire, élève la Turquie au rang des Etats civilisés, l'admet au bénéfice du concert européen, d'après la phrase diplomatique consacrée par l'usage. Celte admission est subordonnée à la promesse faite par la Turquie de se conduire désormais comme un gouvernement civilisé, notamment en assurant l'égalité civile et religieuse, la réforme administrative et judiciaire, l'amélio-

ration des finances, etc. Ces réformes, promises aux puissances et enregistrées par elles, leur donnaient droit de vérifier leur exécution et, comme celle-ci n'a jamais eu lieu, les agents diplomatiques de l'Europe à Gonstantinople avaient ainsi autant d'occasions qu'ils voulaient de se mêler des moindres détails de la politique ottomane. Ainsi donc, l'intervention s'accentuait, tant pour la souveraineté extérieure que pour celle intérieure de la Porte ottomane.

Pendant plusieurs années, l'Europe, satisfaite probablement des prérogatives acquises à Paris, s'abstint d'en user, même lorsqu'elle aurait dû le faire. C'est ainsi que l'expédition de la France en Syrie n'eut lieu qu'après des massacres intolérables et la même indifférence prévalut, en 1866, devant une insurrection de la Crète que les Turcs réprimèrent avec barbarie. Bien plus, quand la Grèce voulut aider lesN chrétiens de Crète, les puissances s'opposèrent à sa tentative et ne voulurent même pas l'admettre à siéger dans la conférence qui élabora un vain projet d'accord entre la Turquie et l'ile dévastée.

Un réveil brusque et tragique des nationalités éclata en 1875, le plus grave qu'ait connu la Turquie. Cette fois, l'intervention européenne joua de nouveau un rôle aussi complexe qu'important.

L'incendie commença en Bosnie-Herzégovine, alors simples provinces ottomanes, en 1875, et il ne tarda pas à embraser la Serbie et le Monténégro, prompts à venir au secours de leurs frères de race. Les grandes puissances s'empressèrent, en vertu de leur droit d'intervention et malgré des réserves britanniques, d'olfrir leur médiation au sultan. Ce dernier accepta et élabora un programme de réformes d'accord avec les représentants des puissances. Mais les chrétiens des Balkans avaient trop souvent éprouvé l'inanité des promesses turques pour désarmer devant elles et l'insurrection continua» Le chancelier d'Autriche, le comte Andrassy, rédigea alors ïine note célèbre où, au nom de l'Europe, il rappelait et amplifiait l'idée que l'Empire ottoman était obligé de subir

DE l'intervention

le contrôle étranger pour l'exécution des réformes promises. Une conférence des représentants diplomatiques des puissances, réunis à Gonstantinople, rédigea en effet un nouveau plan de réorganisation de la Turquie. Longtemps ce plan fut tenu en suspens par les hésitations de l'Angleterre qui déclarait y trouver l'annihilation de la souveraineté du sultan. Mais la Serbie et le Monténégro pliaient, malgré le courage de leurs soldats, devant les Turcs qui en profitèrent pour faire ravager la Bulgarie par des bandes d'irréguliers asiatiques connus sous le nom de bachi-bouzouks. Les déprédations et les massacres furent tels que l'opinion anglaise, à la grande voix de Gladstone, se déclara contre la Turquie. Celle-ci crut alors se sauver en couvrant ses lenteurs calculées et sa mauvaise volonté évidente du voile d'une constitution à allures démocratiques représentant soi-disant le peuple turc. Les puissances ne s'en laissèrent pas imposer et un protocole de Londres décida que les réformes demandées à la Porte seraient exécutées sous la surveillance des ambassadeurs à Gonstantinople. Devant une intervention aussi nette, le sultan refusa (avril 1877).

Ge n'était pas une solution; les Etats européens ne pouvaient évidemment pas accepter un échec caractérisé. La Porte tablait sur leurs divisions traditionnelles et sur l'appui secret de l'Angleterre. De fait, l'Autriche et la Russie se jalousaient ouvertement et s'accusaient l'une l'autre de convoiter l'accès à la Méditerranée orientale. Mais les souffrances des insurgés balkaniques, comme jadis celles des Grecs, retentissaient douloureusement dans l'âme russe. Des volontaires partaient chaque jour à leur secours et l'élan moscovite fut unanime lorsque le tsar Alexandre H déclara la guerre à la Turquie le 24 avril 1877, prenant sur lui, disait-il en substance, d'accomplir le vœu général du monde civilisé.

Ge fut la guerre d'Orient, guerre longue et acharnée, au cours de laquelle les Russes, après de brillants succès initiaux, furent arrêtés par la défensive turque et durent faire appel à l'appui de l'armée roumaine. Finalement, les troupes

du tsar l'emportèrent et, une fois de plus dans l'histoire, elles arrivèrent en vue de Gonstantinople. L'émotion fut très vive en Europe où l'on crut la ville historique tombée aux mains de la Russie. L'Angleterre manifesta une vive inquiétude et envoya sa flotte dans la mer de Marmara. Mais le généralissime russe n'osa pas enlever Gonstantinople et se contenta d'obtenir le traité de San-Stefano du 3 mars J878.

Ce traité était néanmoins un lourd échec pour la Turquie. Sous le nom de Grande-Bulgarie, on formait à ses dépens un vaste Etat, placé sous le protectorat russe et qui réduisait l'Empire ottoman d'Europe à l'Albanie et à la région des Détroits. De plus, la Russie s'agrandissait largement au Caucase et sur la mer Noire et devenait réellement prépondérante en Orient.

Le traité de San-Stefano fut très mal accueilli en Europe, sauf peut-être en France, mais cette dernière n'était pas en situation de jouer un rôle actif dans la politique européenne. Toutes les autres puissances jalousaient la Russie, au premier rang l'Angleterre et l'Autriche; la première, à cause de l'approche moscovite vers la Méditerranée ; la seconde, parce qu'elle convoitait des territoires balkaniques et macédoniens qui allaient passer sous l'influence russe. Tous ces mécontentements furent habilement exploités par Bismarck. Sous couleur d'apaiser la tension anglo-russe, le chancelier allemand réussit à faire reviser la Convention de San-Stefano au Congrès européen de Berlin clôturé par le traité du même nom du 13 juillet 1878.

11 est à remarquer que le Congrès constituait en soi une nouvelle intervention dans les rapports russo-turcs, mais, en matière orientale, on n'en est pas k une intervention près.

Le traité de Berlin était bien plus défavorable aux intérêts russes que celui de San-Stefano et le ressentiment que le cabinet de Saint-Pétersbourg en conçut contre Berlin a été une des causes profondes de l'alliance franco russe. Quant à la Turquie, malgré l'appui secret de l'Allemagne, elle n'en faisait pas moins une chute profonde vers la décadence.

DE l'intervention 233

La Bulgarie, très fortement réduite, devenait un Etat vassal de Ja Turquie; son prince devait être élu par la population, confirmé par le sultan et agréé par les puissances. Au sud des Balkans, une province nouvelle était formée, la Roumélie Orientale, relevant directement de la Porte, mais avec des libertés locales et un gouverneur chrétien nommé avec l'assentiment des puissances.

L'Autriche recevait l'administration de la Bosnie- Herzégovine, mais à titre temporaire et en promettant de respecter la suzeraineté nominale du sultan. C'était donc en violation directe du traité de Berlin qu'en 1908, elle déclara annexer ces deux provinces. L'Autriche avait, en outre, un certain droit de protectorat maritime sur le Monténégro, pour le surplus déclaré indépendant.

La Serbie et la Roumanie se trouvèrent totalement dégagées de tout lien avec la Porte et purent, dès lors, s'ériger en royaumes complètement souverains.

Pour en revenir à la Turquie, le traité de Berlin maintint et accentua les règles déjà connues d'immixtion de l'Europe dans ses affaires intérieures. La Porte promettait une fois de plus la protection des Arméniens, l'égalité civile, la liberté de culte pour tous ses sujets, le droit de contrôle général des diplomates et consuls des puissances européennes. Il eût bien mieux valu, ce qu'on ne fit pas, émanciper complètement les régions de l'Empire ottoman où les musulmans étaient en minorité. L'expérience avait assez prouvé que les réformes promises par la Turquie étaient vaines et ne servaient que de prétextes à des réclamations diplomatiques plus ou moins acrimonieuses. Mais les puissances espéraient chacune user de leur pouvoir d'intervention pour servir leurs intérêts personnels, tandis que la Turquie comptait vivre en opposant ses protecteurs les uns aux autres.

Au point de vue de la politique générale, le traité de Berlin est un événement de premier ordre, marquant un pas caractérisé de l'Autriche-Allemagne vers le Levant, les opposant nettement à la Russie et constituant une étape nouvelle

dans le morcellement de la Turquie. Ce traité, œuvre de Bismarck, portait bien sa marque, c'est-à-dire qu'il contenait les germes de nombreuses guerres futures et de conflits variés, lesquels ne se firent pas attendre d'ailleurs.

§ 44. — Les suites du traité de Berlin. — L'œuvre égoïste du chancelier de fer ne pouvait en rien contenter ni les nationalités balkaniques, ni même les grandes puissances. Les complications orientales n'ont fait que croître depuis 1878 et ont fini par aboutir à l'explosion de 1914.

Il faudrait un volume pour retracer leurs péripéties et aucun plan logique ne peut s'adapter à des événements aussi touffus, s'entremêlant les uns aux autres. Nous essaierons seulement de dégager les grandes lignes d'intérêt général.

La Bulgarie a pendant longtemps retenu surtout l'attention de l'Europe. Tout d'abord, les Russes furent les maîtres du pays et le premier prince de Bulgarie, Alexandre de Battenberg, se montrait fort déférent envers le czar Alexandre IL Mais, peu à peu, les agents moscovites mécontentèrent les Bulgares, de même d'ailleurs qu'ils avaient irrité la Roumanie, peu satisfaite d'avoir été à peine récompensée des sacrifices de ses troupes en 1878. La Bulgarie se détacha peu à peu du protectorat russe et commença à chercher à s'agrandir en invoquant le principe des nationalités.

La première application de cette nouvelle politique fut, en 1885, une insurrection en Roumélie Orientale qui déclara vouloir s'unir à la Bulgarie. La Porte protesta naturellement, mais les puissances se moutrèreut peu disposées à contrecarrer le désir commun des Bulgares et des Rouméliotes. C'est alors qu'à la surprise générale, le roi Milan de Serbie, secrètement lié à l'Autriche, déclara la guerre à la Bulgarie sous prétexte que son agrandissement troublait l'équilibre balkanique; en réalité, parce que Vienne était profondément hostile à toute formation d'Etat puissant dans le Sud. Les Serbes furent vaincus, défaite qui ne fit que confirmer la fusion de la Bulgarie et de la Roumélie Orientale acceptée

DE L'iiNTERVENTIOiN

par le sultan en janvier 1886. Quelques mois après, à la suite (.riiilrigues russes, le prince Alexandre abdiquait. L'Autriche saisissait cette occasion d'intervenir dans les affaires bulgares et, après de nombreuses péripéties, elle faisait, en 1887, élire comme prince de Bulgarie un officier hongrois : Ferdinand de Saxe Gobourg. C'était nettement contraire au traité de Berlin exigeant pour cette élection l'assentiment des puissances et, pendant plusieurs années, le prince Ferdinand ne fut pas reconnu comme souverain par les gouvernements. Plus tard, Ferdinand rentra en grâce auprès de Nicolas H de Bussie, se fit accepter par les autres puissances et, saisissant Foccasion de la révolution ottomane, il déclara, en 1908, la Bulgarie complètement indépendante de la Turquie, prenant pour lui-même le titre de tsar des Bulgares. On sait que, dix ans après, Ferdinand devait abdiquer, après avoir trompé la France et laRussie, poignardé la Serbie dans le dos et s'être bassement attaché à la fortune de l'empereur d'Allemagne. La Bulgarie et lui-même ont ainsi fait, dans leur courte histoire, figure de conquérants insatiables, sans scrupules et justement punis de leurs crimes, y compris la trahison de 1913 contre les autres peuples balkaniques dont nous parlons plus loin.

La Turquie a passé, comme on pouvait s'y attendre, par de nombreuses agitations et a dû subir de multiples inter- Lntions avant de consommer Terreur fatale de se jeter dans ^ guerre aux côtés de l'Allemagne.

Nous ne saurions songer à les énumérer toutes et nous ; ous bornerons aux incidents typiques relatifs aux affaires de acédoine et à celles de Crète.

Parlons d'abord de la Macédoine. On désigne sous cette expression géographique une large bande de territoire au sud des Balkans allant de la mer Egée à l'Adriatique. Cette Macédoine a pour fâcheuse particularité d'être peuplée de races diverses, entremêlées inextricablement et ennemies entre elles. Les musulmans y sont en minorité bien que les Turcs soient restés les maîtres jusqu'à ces dernières années.

Quant aux chréliens, ils se divisent surtout en Sorbes, Bulgares et Grecs. Ces dei niers, au nom de l'histoire, ont toujours énergiquement revendiqué la Macédoine et, de fait, au traité de Berlin, la Grèce s'était agrandie de la Thessalie et d'une portion de l'Epire. Ces avantages ne satisfaisaient nullement ie cabinet d'Athènes et, à plusieurs reprises, notamment en 1880 et 1885, il faillit déclarer la guerre à la Turquie en arguant des mauvais traitements infligés aux Hellènes de Macédoine. C'était de l'intervention, mauvais exemple que suivirent les grandes puissances (moins la France), en exerçant à leur tour une pression navale sur la Grèce pour la contraindre à garder la paix.

Avec les années, les réclamations des habitants chrétiens àe Macédoine allaient s'aggravant. La guerre gréco-turque de 1897 (à propos de la Crète), manqua y provoquer une insurrection. La politique russe, désireuse d'avoir les mains libres en Europe pour se consacrer à l'Extrême-Orient, se rapprocha de celle autrichienne dont les vues sur Salonique n'étaient un mystère pour personne. Saint-Pétersbourg et Vienne se garantirent mutuellement de ne pas s'évincer en Macédoine. Ce fut l'accord de Muertzeg (1903) par lequel il était prévu l'envoi dans ce pays d'une gendarmerie internationale contrôlée par deux agents civils, l'un russe, l'autre autrichien. Le sultan dut consentir à cette nouvelle diminution de sa souveraineté, mais aucun bienfait sérieux n'en résulta par suite du mauvais vouloir de la Porte qui ne céda que devant une démonstration navale internationale.

En 1907, l'intervention européenne en Macédoine s'augmenta d'un contrôle financier et de réformes administratives.

Mais en 1908, l'entente de Muertzeg fut rompue à la suite du projet du chancelier autrichien d'JSrenthal de relier directement par voie ferrée V^ienne à Salonique à travers la Macédoine. La Russie y vit un coup mortel pour son influence dans les Balkans et la coupure de la Serbie d'avec l'Adriatique. L'Angleterre, l'Italie et la France trouvèrent dans ce

DE L liNTERVENTlON

chemin de fer une sérieuse menace pour la route des Indes par Calais et Brindisi et un rapprochement politique important eut lieu entre l'Angleterre et la Russie, motivé surtout par la crainte des ambitions austro-allemandes en Orient. Quant h la Turquie, arguant d« la révolution de 1908 à la suite de laquelle elle s'était donné un nouveau gouvernement à allure constitutionnelle, elle profita des rivalités des grandes puissances pour s'atlVanchir de tout contrôle en Macédoine et déclarer, en 1909, le régime de l'intervention étrangère terniiné dans cette contrée.

L'Empire ottoman ne jouit pas longtemps de sa souveraineté recouvrée. La ligue balkanique et la guerre de 1912- 1913 ont été précisément basées sur le désir de libérer les chrétiens de Macédoine. De fait, la Turquie perdit, à la suite de cette guerre, ces régions qui, depuis, ont été âprement disputées entre la Bulgarie, la Serbie et la Grèce. Mais ce n'est plus de l'intervention.

Les incidents crétois forment une autre épisode de l'immixtion européenne dans la question d'Orient. Nous avons déjà fait allusion aux insurrections périodiques de l'île contre la domination ottomane. Une nouvelle éclata en 1896, particulièrement grave et qui amena de violents combats. La Grèce, qui avait à maintes reprises, d'accord avec les Crétois, demandé l'annexion de l'ile, manifesta le désir ardent d'intervenir en leur faveur Pour éviter un conflit armé dans le Levant, les grandes puissances s'interposèrent et obtinrent du Sultan un arrangement aux termes duquel la Crète serait gouvernée et administrée par un gouvernement chrétien et des agents locaux, le tout sous le contrôle de l'Europe.

La Porte avait consenti à ce nouveau cas d'intervention avec l'arrière-pensée de ne pas y obéir, ce qu'elle fit avec un tel succès que les musulmans crétois, encouragés par l'attitude de Constantinople, se jetèrent sur les chrétiens et les massacrèrent jusque dans les rues de la Canée. L'opinion publique en Grèce, surexcitée au plus haut point, imposa au gouvernement d'Athènes l'envoi en Crète de la flotte et d'un

corps de débarquement. Les puissances durent intervenir à nouveau. L'Allemagne se rangeait carrément du côté de la Turquie, mais l'Angleterre, la France, l'Italie et la Russie se rallièrent à la solution plus modérée de prendre l'île en dépôt collectif de la bloquer pour empêcher tant les Grecs que les Turcs d'y envoyer des renforts, espérant par là localiser et étouffer le conflit.

Les Grecs n'écoutèrent rien et déclarèrent la guerre à la Turquie. En quelques jours (avril 1897), ils furent battus par leurs adversaires dirigés par des officiers allemands. L'Europe intervint à nouveau et rétablit rapidement la paix. Quant à l'Ile de Crète, elle demeurait toujours sous le gouvernement collectif des amiraux représentant les quatre puissances ci-dessus indiquées. Un règlement fut enfin élaboré par ces dernières, donnant à la Crète un gouverneur chrétien (un des fîls du roi de Grèce) et une administration autonome dont elles se réservaient de surveiller le fonctionnement. La Turquie accepta de la plus mauvaise grâce possible.

De 1898 à 1908, les Crétois ne cessèrent de réclamer leur annexion à la Grèce, créant difficultés sur difficultés à leurs gouverneurs et aux puissances protectrices. Dès que celles ci eurent évacué, en 1909, les contingents qu'elles maintenaient à la Canée, le drapeau grec fut arboré. Les puissances le firent enlever de force. Cela n'empêcha pas l'assemblée crétoise de jurer fidélité au roi des Hellènes et la Porte de riposter par une note aux puissances contre l'attitude de l'ile. Double exemple des ennuis diplomatiques résultant en général de la pratique de l'intervention. Ce ne fut qu'en 1913, après la guerre balkanique, que la Crète, sous l'habile direction du patriote hellène M. Venizelos, obtint enfin la consécration de son rattachement intégral à la Grèce.

Les affaires d'Orient subirent un grave bouleversement au cours des années 1908 et 1909, spécialement en raison des révolutions de Constantinople et de l'annexion par l'Autriche de la Bosnie-Herzégovine. Disons en quelques mots.

DE l'intervention

Le sultan Abd-ul-Hamid II, justement qualifié de Sultan Rouge à la suite des massacres d'Arménie, avait incontestablement travaillé énergiquement pour la restauration du prestige ottoman. II n'en était pas moins l'objet d'une vive opposition faite, assez bizarrement, à la fois de ceux qui le trouvaient trop rétrograde et de ceux qui l'accusaient de céder à l'Europe. Ces derniers, qui se sont donné le nom de Jeunes-Turcs, s'étaient constitués en comités secrets à Salonique où de forts contingents de troupes étaient gagnés à leurs vues. Brusquement, en juillet 1908, les Jeunes-Turcs sommèrent le sultan de promulguer une constitution libérale. Effrayé et se sentant isolé, Abd-ul-Hamid capitula aussitôt et le comité insurrectionnel, dit Union et Progrès, fît décréter, en effet, un régime constitutionnel à l'occidentale : Egalité civile et religieuse de toutes les races, libertés publiques reconnues et proclamées, instruction rendue obligatoire, deux chambres instituées avec gouvernement parlementaire, etc.

L'Europe se laissa prendre quelque temps à la nouvelle façade ottomane, mais on s'aperçut bientôt que les Jeunes- Turcs ne visaient qu'à éliminer de l'Empire l'intervention européenne et à rétablir l'autocratie musulmane. Ils parlaient notamment de remettre la Bulgarie sous la vassalité du sultan, ce qui amena le prince Ferdinand à se proclamer tsar indépendant, comme nous l'avons vu plus haut. Les Jeunes-Turcs voulaient aussi reprendre à l'Autriche l'administration de la Bosnie-Herzégovine, intention qui provoqua une très grave crise orientale.

Eu octobre 1908, sans aucune négociation préalable, le chancelier autrichien d'^renthal annonça que l'Autriche- Hongrie annexait purement et simplement les deux provinces de Bosnie-Herzégovine, en compensation des sacrifices qu'elle avait faits pour le bien du pays. Cet acte, qui constituait une violation, évidente et unilatérale, du traité de Berlin, provoqua naturellement partout une très vive émotion. La Porte protesta d'autant plus énergiquement qu'elle avait le droit pour elle. Mais l'État le plus affecté fut la Serbie dont les

affinités avec la Bosnie-Herzégovine sont séculaires et qui espérait arriver par là à l'Adriatique. Le Monténégro se joignit à elle pour des raisons de nationalités.

Les deux petites puissances n'auraient pu se faire écouter qu'avec l'appui des gouvernements européens. L'Allemagne se rangeait ouvertement aux côtés de l'Autriche, ses hommes politiques prononçaient des discours belliqueux et paraissaient prêts à la guerre. L'Angleterre et la France voulaient, au contraire, la paix et soutenaient mollement la Russie. Cette dernière, qui n'avait pu moins faire que de réclamer contre le coup de force autrichien, n'était pas préparée à une lutte armée et, bien à contre-cœur d'ailleurs, ne put soutenir jusqu'au bout les revendications serbes. Des négociations dilatoires s'ouvrirent, on parla vaguement de conférence européenne jusqu'au jour où Guillaume 11 fit signifier au tsar un véritable ultimatum. La Serbie et le Monténégro durent accepter officiellement le fait accompli et retirer leurs plaintes contre l'Autriche Hongrie.

Les Empires du centre triomphaient, mais au prix de manquer ouvertement à leur signature et de provoquer des haines profondes contre eux en Serbie et en Russie. La guerre de 1914 est une suite directe des actes tolérés en 1908 par l'Europe.

Profitant du mécontentement général, Abd-ul-Hamid crut, en avril 1909, le moment propice de chasser les Jeunes Turcs et de reprendre le pouvoir absolu. Mais l'armée lui était hostile et sa tentative n'aboutit qu'à sa déposition. Le comité Union et Progrès revint plus fort que jamais, installant à Gonstantinople un sultan incolore (Mahomet V, mort récemment) et, pour appuyer leur autorité, fît ouvertement appel à l'appui de l'Allemagne. Cette puissance, dont les intérêts en Orient se développaient constamment, notamment par le chemin de fer du Bagdad, ne tarda pas à jouer un rôle prépondérant à Gonstantinople où son protégé, Enver-Bey, était politiquement le maître de l'Empire. Les Jeunes-Turcs n'avaient ainsi abouti qu'à changer une intervention pour

DE l'intervention

une autre et passer du protectorat collectif et vague du concert européen à celui très précis du kaiser.

Encore la protection germanique se montra-t-elle singulièrement inefficace et les Jeunes-Turcs assistèrent bientôt à de nouveaux effondrements de l'antique splendeur ottomane. Les années 1911 à 1913 voient, en effet, singulièrement se réduire les anciennes possessions du Commandeur des Croyants. C'est la dernière phase de la question d'Orient avant la guerre mondiale.

Le premier signal en fut donné par la conquête de la Tripolitaine par Tltalie. Celle-ci convoitait depuis longtemps la province africaine et s'était assurée de ne pas être arrêtée par la France ou l'Angleterre. Quant à l'Allemagne et à l'Autriche, elles étaient paralysées par crainte de complications respectives avec la France au sujet du Maroc et avec la Russie au sujet de la Serbie. L'Italie eut donc les mains libres. Après une lutte assez pénible qui prit la fin de 1911 et le début de 1912 et après que les Italiens eurent occupé les îles, helléniques mais possessions turques, dites du Dodécanèse, la Turquie consentit à la perte de la Tripolitaine au traité de Lausanne.

Le gouvernement de Constantinople avait tout aussitôt affaire à un péril beaucoup plus grave et rapproché que l'attaque italienne. La Macédoine et la Crète étaient secouées de nouveaux troubles s'étendant jusqu'en Albanie et les éléments chrétiens protestaient avec violence contre les menées autoritaires des Jeunes-Turcs. Toutes ces agitations n'étaient pas sans attirer l'attention de la Russie qui n'avait pas oublié son humiliation de 1909 et qui, pour la réparer, cherchait à unir en un seul groupe la Rulgarie, la Grèce, le Monténégro et la Serbie. Le plus réfractaire à l'alliance fut la Bulgarie dont le souverain, l'ex-tsar Ferdinand, accepta l'accord avec la Serbie et la Grèce, sous l'égide russe, mais avec l'arrière-pensée de trahir tout le monde dès qu'il y y aurait intérêt. La ligue balkanique se trouva conclue au milieu de 1912.

Dr. des gens mod. 16

L'Allemagne et l'Autriche, craignant pour la Turquie, inclinaient celle-ci à des concessions, mais les États balkaniques exigeaient à leur profit une intervention dans l'empire aussi étendue que celle consentie naguère aux grandes puissances par les traités de Paris et de Berlin. La Turquie riposta par une déclaration de guerre.

La guerre des Balkans (1912-1913) eut deux phases bien nettes. Dans la première, les Alliés furent rapidement vainqueurs des Ottomans, mais après la victoire ils se laissèrent diviser par les intrigues teutonnes et perdirent une partie des fruits de leurs succès. Le traité de Londres du 30 mai 1913 n'en consacra pas moins pour la Turquie la perte de la Crète et de presque toutes ses possessions d'Europe, hormis la province de Gonstantinople.

La trahison de la Bulgarie contre ses alliés de la veille permit aux Turcs, dans une seconde phase de la guerre, de reprendre x\udrinople. La Bulgarie, vaincue par la Serbie et la Grèce auxquelles s'était jointe la Roumanie, dut renoncer à la plus grande partie de la Macédoine qui fut partagée entre la Serbie et la Grèce, tandis que l'Autriche réussissait à faire de l'Albanie une principauté éphémère sous son protectorat déguisé.

La guerre de 1914 a une fois de plus bouleversé l'Orient qui est peut-être la terre du monde où l'intervention a été la plus accentuée et a motivé des guerres répétées et sanglantes au milieu de déboires constants pour ses promoteurs.

§ 45. — La Sain te- Alliance et la doctrine de Monroê.

— L'intervention a été pratiquée depuis longtemps et elle était un des moyens politiques favoris de la République romaine. Rarement toutefois, elle fut aussi nettement affirmée que par l'acte connu dans l'histoire sous le nom de Sainte- Alliance.

Après la chute de Napoléon 1", en 1815, les monarques d'Europe ne parvenaient pas à se remettre de la frayeur à eux causée à la fois par les idées libérales de la Révolution

DE l'iNTERVEiNTION

française et les armes si longtemps victorieuses des troupes françaises. Ils imaginèrent donc de se constituer en un groupe qui serait plus qu'une union militaire, mais encore et surtout une défense commune contre les principes du gouvernement démocratique.

On commença par écouter la proposition mystique et idéaliste du czar de Russie Alexandre. P^ Ce souverain, sur l'inspiration de iM""^ de Ki udener, avait imaginé que tous les troubles des années précédentes provenaient d'un mépris des notions religieuses et il demandait que tous les gouvernements fissent leur possible pour soutenir et développer les idées chrétiennes. Sa proposition fut acceptée par l'empereur d'Autriche et les rois d'Angleterre, de France et de Prusse. Il est à remarquer, au point de vue religieux, que cette union formait un rapprochement, sans précédent dans l'histoire, des diverses branches du christianisme. On y comptait, en effet, deux monarques catholiques : l'empereur d'Autriche et le roi de France; un prince luthérien, le roi de Prusse; le chef de l'Eglise orthodoxe, l'empereur de Russie et aussi le chef de la religion anglicane, le roi d'Angleterre. Disons tout de suite que la Sainte-Alliance ne s'occupa guère, malgré son litre, d'affaires religieuses proprement dites. Les différentes confessions qu'elle représentait demeurèrent séparées et hostiles.

Mais à la notion mystique d'Alexandre l^"" vint tout de suite s'ajouter quelque chose de plus pratique et qui intéressait plus particulièrement les monarques associés. Ils se promettaient mutuellement aide et assistance contre tout mouvement libéral et révolutionnaire pouvant ébranler ou menacer leurs trônes, « Syndicat de défense des intérêts professionnels des rois », a-t-on qualifié plus tard avec esprit la Sainte- Alliance. Bien plus, ses membres ne tardèrent pas à étendre leur pacte de protection mutuelle. Ils étaient restés dans le vague à l'acte constitutif de la Sainte-Alliance (26 septembre 1815).

Un peu plus tard, à Aix-la-Chapelle, ©n 1818, la Sainte-

244 LE DHOIT DES GEx\S MOUER.NE

Alliance devint la Pentarchie, c'est-à-dire la coalition des cinq grandes puissances européennes pour réprimer le libéralisme [)arlout oii il se montrerait et pour défendre, en tous lieux, les domaines et l'autorité des rois légitimes. L'intervention apparaît ainsi avec une précision indiscutable accentuée encore dans une note célèbre du chancelier autrichien Metlernich qui, en 182!, n'hésita pas à affirmer le droit, pour les monarques associés, de surveiller toutes les réformes politiques et toutes initiatives constitutionnelles, même contre le gré des gouvernements intéressés.

L'intervention prenait ici sa forme la plus condamnable, celle où l'étranger prétend imposer son autorité dans la vie intérieure des peuples. Metternich y ajoutait l'hypocrisie de prétendre que ces immixtions étaient licites pour des souverains investis d'une mission divine d'assurer la paix du monde. En fait, d'ailleurs, ces doctrines ne restèrent pas théoriques. Les chefs de la Sainte -Alliance se rencontrèrent en Congrès à plusieurs reprises : à Laybach, à Vérone, etc. Chaque fois ils renforçaient leur politique d'intervention et pourchassaient tout essai d'idées libérales, particulièrement en Italie et en Espagne où, en 1823, la France reçut mandat de faire une expédition militaire afin de soutenir les intérêts du roi Ferdinand VII contre son peuple ardemment royaliste mais sollicitant quelques modestes réformes. Il est juste d'ajouter que l'Angleterre et la France contestèrent assez vite la notion fondamentale de la Sainte-Alliance. En 1823, Chateaubriand, alors notre ministre des Affaires étrangères, n'osa pas avouer que nous allions faire de l'intervention en Espagne et se retrancha derrière le prétexte de défendre les intérêts directs de la France.

La Sainte Alliance fut ébranlée et plus tard ruinée par deux questions politiques bien différentes : celle d'Orient, où l'insurrection hellénique fut finalement, malgré son caractère insurrectionnel, secourue, comme nous l'avons vu, par l'Angleterre, la France et la Russie; la seconde question fut le soulèvement des colonies espagnoles d'Amérique, laquelle

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nous amène h traiter du Droit] international appliqué au Nouveau Monde.

Pendant que Napoléon I" avait établi son influence sur l'Espagne et le Portugal, en 1810, sous couleur de ne pas obéir k un monarque usurpateur, les colonies espagnoles de TAméiique (le Brésil fît de même à l'égard du Portugal) rompirent toutes relations avec la métropole et elles se donnèrent des gouvernements autonomes à allures plus ou moins républicaines sous le nom de juntes. Ainsi dirigées, les anciennes possessions espagnoles s'aperçurent qu'elles pouvaient très bien vivre sans subir la direction méticuleuse de Madrid. Aussi, quand, après 1815, le roi légitime d'Espagne reprit son trône et voulut remettre sous son autorité ses possessions d'outre- mer, il se heurta à une résistance déterminée. Essayant de dominer par la force, il envoya des troupes au delà de l'Atlantique. A part quelques exceptions, notamment k Cuba, les soldats espagnols furent partout ailleurs accueillis par une véritable insurrection.

11 s'ensuivit des guerres civiles de plusieurs années, secouant le Nouveau Monde du Mexique au Gap Horn. Les armées espagnoles étaient trop faibles pour lutter utilement sur un territoire aussi immense. Les colons révoltés se battaient d'ailleurs avec la plus grande énergie, soutenus par des patriotes américains comme Bolivar. 11 devint bientôt évident que l'Espagne ne pourrait jamais à elle seule reconquérir ses possessions perdues. C'est alors que Ferdinand VII songea à la Sainte-Alliance et lui demanda une expédition internationale pour ramener au devoir des sujets révoltés contre le pouvoir légitime d'un roi de Droit divin.

La demande du roi d'Espagne était tout à fait en harmonie avec les principes de la Sainte-Alliance. Elle fut pourtant fort mal accueillie de toutes parts. L'Autriche, la Prusse et la Russie n'attachaient aucune importance aux afl*aires d'Espagne. La France, qui avait perdu au xvui* siècle à peu près toutes ses colonies, ne tenait nullement à user ses forces pour recouvrer le domaine d'outre-mer d'un Etat susceptible

de revenir un rival économique dangereux, L'Angleterre était encore davantage ennemie de l'intervention en Amérique. Tout d'abord, l'opinion britannique était de plus eu plus en faveur de la politique de non-intervention. Ganning, Je premier ministre, estimait aussi que les besoins commerciaux de la Grande-Bretagne s'accommoderaientmieux de petits Etats américains ayant besoin des importations européennes, alors que l'Espagne, si elle était victorieuse, ferait revivre un tarif douanier pres(jue prohibitif.

Mais en plus de cet échec européen, la tentative espagnole fil naître le célèbre message de Monroë qui est devenu une vraie doctrine internationale aux Etats-Unis, encore suivie aujourd'hui bien que déformée de son sens primitif.

Pour bien comprendre la déclaration de Monroë, il convient de préciser combien les Etats-Unis étaient méfiants à l'égard de la politique européenne. Dès leur formation, ils avaient posé comme fondement de leur diplomatie l'abstention totale d'intervenir dans les affaires d'Europe. C'est ainsi que Georges Washington ne crut pas pouvoir offrir le moindre secours à la Révolution française, cependant une démocratie menacée par l'autocratisme et avec les souvenirs encore tout frais de la guerre de l'indépendance menée en alliance par les deux peuples américains et français. Plus tard, les Etats- Unis refusèrent obstinément toute association contre la Grande-Bretagne, et cela même quand, de 1812 à 1814, ils étaient en guerre avec cette puissance. Les Etats-Unis étaient donc naturellement soupçonneux à l'égard de l'Europe et la Sainte-Alliance leur paraissait une monstruosité, encore qu'ils ne s'en souciassent guère tant qu'elle resterait confinée dans l'Ancien Monde.

Mais quand il fut question d'une expédition pour faire rentrer dans la soumission les anciennes colonies espagnoles, les Etats Unis s'émurent vivement, craignant pour euxmêmes et bien décidés à ne pas tolérer l'intervention européenne. Dans son message annuel au Congrès, lu le 2 décembre 1823 par le cinquième président des Etats-Unis James Mou-

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roë, ce dernier profita de l'occasion pour formuler deux propositions explicites sur l'attitude internationale de son pays.

En premier lieu et à propos du conflit éventuel avec l'Espagne, Monroë déclare que, de même que les Etats-Unis ne sont pas intervenus et n'interviendront pas dans les affaires d'Europe, ils entendent que les gouvernements européens s'abstiennent de toute immixtion dans les questions touchant le Nouveau Monde. Sinon, les Etats-Unis se croiront autorisés à prendre toute mesure utile, les peuples de l'Amérique ayant un droit absolu de se gouverner eux-mêmes.

En deuxième lieu et se reliant logiquement avec les idées précédentes, à propos d'un règlement de frontières avec la Russie (qui possédait alors l'Alaska), Monroë énonce le principe que le continent américain est devenu tellement civilisé qu'il ne peut plus être l'objet d'une nouvelle occupation coloniale de la part d une puissance étrangère. On a résumé ce principe en une phrase célèbre, mais qui n'est pas de Monroë : l'Amérique aux Américains.

Le message de Monroë, long et diffus, n'affectait aucun caractère dogmatique, 11 est toutefois de grave signification comme constituant la première protestation officielle contre l'intervention érigée en système par la Sainte-Alliance. Mais son importance a duré et dure encore, malgré que la Sainte- Alliance soit une chose du lointain passé.

Les Etats-Unis, assistant au recul, puis à la disparition de la Sainte-Alliance, estimèrent qu'ils y avaient joué une large part et que l'Amérique avait été sauvée grâce à la déclaration de Monroë. Bien que l'auteur se soit retiré très vite de la vie publique, l'opinion des Etats-Unis se prononça pour le maintien et le développement de ses idées. Puisque les Américains du Nord ont protégé et défendu les droits et l'indépendance des Américaias du Centre et du Sud, ces derniers doivent reconnaître la suprématie politique du gouvernement de Washington. L'Amérique aux Etats-Unis, a-t-on pu dire en forçant la phrase rapportée plus haut.

Ainsi entendue, la doctrine de Monroë, au lieu de rester une arme de lutte légitime contre l'intervention, a été invoquée comme justifiant elle-même une intervention, celle des Etats-Unis, dans les affaires des républiques hispano-américaines. Cette manière de voir est d'ailleurs fort ancienne, puisque dès 1826, à l'instigation de Bolivar, un Congrès eut lieu à Panama où plusieurs des nouveaux Etats américains décidèrent d'adopter la doctrine de Monroë. Toutefois, ils n'allèrent pas jusqu'à se placer nettement sous le protectorat des Etats-Unis. Mais ces derniers ne tardèrent pas à montrer comment ils entendaient pratiquer leur nouvelle politique.

Lorsque l'Europe voulut intervenir en Amérique, les Etats- Unis s'y sont toujours opposés avec la plus grande énergie. Ainsi, en 1866, ils ont invité le gouvernement de Napoléon ÏII à abandonner le Mexique où l'empereur faisait en effet de l'intervention pour imposer aux Mexicains un souverain étranger. Plus tard, Washington a vu avec déplaisir se former une compagnie française pour le percement de l'isthme de Panama. En 1895, les Etats-Unis empêchent l'Angleterre de poursuivre des négociations directes avec le Vénézuéla pour le règlement d'un litige entre les deux pays. Enfin, au XX* siècle, il s'établit presque comme usage international que toute discussion grave entre une puissance européenne et un Etat hispano-américain doit être communiquée officieusement à Washington. La diplomatie des Etats-Unis devient donc partie active, même dans les affaires où elle n'a aucun intérêt direct, et cela avec l'assentiment de l'Europe ellemême.

Si la doctrine de Monroë en était restée à l'élément de nonintervention, il conviendrait de l'approuver sans réserve. Mais, comme nous le disions, elle a pris un aspect tout différent et est devenue, au contraire, une théorie d'intervention très catégorique.

Tout d'abord, les Etats-Unis ont cherché à reprendre l'œuvre de Bolivar et ils ont convoqué une série de conférences des Etats américains. A ces conférences, il a été pro-

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posé soit une union douanière avec les Etats-Unis, soit des conventions d arbitrage général où le président des Etats- Unis serait l'arbitre principal. Aucune de ces propositions n'a dépassé le stade d'études. Cependant, il a été établi à Washington un bureau chargé de centraliser tous les documents politiques et économiques concernant les gouvernements hispano-américains. C'est d'ailleurs un excellent organe de renseignements qui n'a pas jusqu'ici empiété sur le terrain de l'action politique.

La diplomatie des Etats-Unis a été toutefois plus loin et a pratiqué l'intervention proprement dite, c'est-à-dire l'imposition de sa volonté à un pays ne la désirant pas. Ainsi, dès 1840, les Etats-Unis acquéraient le Texas en s'immisçant dans les querelles mexicaines. Plus récemment, nous les avons vus intervenir contre l'Espagne à Cuba et en retirer le protectorat de l'ile. Citons encore, comme plus caractérisée, si c'est possible, la prise en charge, par les fonctionnaires de Washington, des douanes et de certains services publics de Haïti et de Saint-Domingue atin d'éviter une action directe de la part de créanciers européens non payés. Mentionnons enfin l'intervention américaine en Colombie, ce qui amena la formation de l'Etat de Panama juste pour permettre aux États Unis d'acquérir le contrôle sur le canal du même nom.

Au total, à l'heure actuelle, les États-Unis paraissent convaincus de leur supériorité sur les autres peuples américains et ils désirent évidemment les soumettre tous à leur influence. Mais leurs intentions se heurtent à des résistances multiples.

Au Nord, les possessions britanniques et le Canada ne paraissent nullement désireux de s'inféoder à la grande république. Il est incontestable qu'à plusieurs reprises le Canada a manifesté des sympathies particulièrement vives pour la puissance voisine et certains esprits ont envisagé, sinon l'annexion, du moins une union douanière étroite. Il apparaît toutefois que le Canada a surtout pour but de conserver son indépendance à l'égard de la Grande-Bretagne et ce n'est qu'au cas improbable d'une pression exagérée de

Londres que les Canadiens entendraient être Américains d'abord. La guerre récente a d'ailleurs beaucoup resserré les liens avec la métropole.

Au sud des Etats-Unis, nous trouvons le Mexique où les intérêts américains sont très marqués. Pas mal de gens voudraient donc une intervention accentuée dans les affaires mexicaines, ce qui serait d'autant plus aisé que le pays est dévasté par des révolutions continuelles et n'épargnant pas les étrangers. En fait, il y a eu, dans ces dernières années, des conflits assez graves qui ont amené l'entrée de troupes américaines sur le territoire mexicain. Mais le gouvernement des Etats Unis n'a jamais cru pouvoir aller jusqu'à une véritable expédition.

Le Centre-Amérique, formé de petits Etats sans autorité, est la région la plus soumise à l'hégémonie des Etats-Unis. Celle-ci se heurte, au contraire, à une opposition sérieuse auprès des grandes républiques du Sud : Argentine, Brésil et Chili, l'A, B. G., comme on dit quelquefois d'après les initiales des trois pays.

Cependant, la République Argentine a vu éclore en 1902 une doctrine sur l'intervention se réclamant de celle de Monroë, c'est la doctrine de Drago, du nom de son auteur alors ministre des Affaires étrangères à Buenos-Ayres.

La doctrine de Drago, dont nous avons déjà dit quelques mots, consiste en ce qu'elle répudie tout emploi de la force pour contraindre un État étranger à remplir ses engagements et notamment à régler les arrérages impayés de sa dette publique. M. Drago invoquait contre l'intervention financière, non seulement la doctrine de Monroë comme couvrant tout le sol américain, mais encore le principe de souveraineté de l'Etat, lequel ne peut pas être obligé de déférer à une volonté autre que la sienne.

La thèse de Drago n'est peut-être pas très heureuse au point de vue du crédit public des Etats sud-américains; les capitalistes n'timent pas beaucoup, en effet, qu'on leur parle d'avance de l'insolvabilité de leur emprunteur. Par ailleurs,

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elle peut rentrer dans le cadre de la doctrine de Monroë» puis<jue l'immixtion financière peut, en effet, amener un contrôle européen au Nouveau-Monde.

Les Etats-Unis ont fait à la doctrine de Drago un accueil très réservé. Si elle passait en pratique, ils risqueraient d'être rendus responsables des agitations et troubles financiers assez fréquents dans pas mal de républiques hispano-américaines. Ils préfèrent s'en tenir à la formule générale d'empêcher toute ingérence abusive de l'Europe. On sait d'ailleurs qu'à la Conférence de La Haye de 1899, une résolution a été adoptée, limitant les cas d'intervention financière à un refus d'arbitrage ou à son inexécution.

La doctrine de Monroë a été formellement maintenue par les délégués des Etats-Unis aux diverses Conférences internationales de 1899, 1907 et 1919. L'Europe demeure écartée des affaires américaines, bien que les derniers événements aient amené les Etats-Unis à s'occuper des choses d'Europe. Ceci est une nouvelle preuve du caractère indécis, vague et dangereux de l'intervention. Mieux vaut, dans le doute, s'en référer au principe essentiel de l'indépendance des Etats.

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