‹ Le droit du seigneurChapitre 12 sur 26 · SITU^TIOX. 'DE LA FEO>CO^CE SOUS LA DO^CI- TC^T/OX, 'DES SEIG'K^U'KS · texte numérisé non relu

SITU^TIOX. 'DE LA FEO>CO^CE SOUS LA DO^CI- TC^T/OX, 'DES SEIG'K^U'KS

Nous plaignons sincèrement les écrivains qui doivent consulter, analyser, compulser les chartes, les coutumes et redevances ; nul labeur n'est aussi ingrat, nul qui parle moins à l'imagination, par contre nul qui froisse autant les plus nobles sentiments du cœur.

Dans pareil labeur, parfois de longue

haleine, aussi varié que difficile, il est aisé de s'assoupir:

Opère in long 0 f as est obrepere somnum. (Horace.)

Des études de cette nature, venant aujourd'hui, sur le déclin d'un siècle qui laissera une grande réputation d'investigateur, de critique, de chercheur en tous genres, — ces études, quelque puisse être leur monotonie, ont des droits à la préférence. Et nulle époque ne fut curieuse comme la nôtre, nulle n'aima l'exact avec plus de passion, avec plus de sincère abandon. Les légendes et les idoles ne tiennent pas devant la science. Il serait surtout à désirer que les idoles tombassent sous les coups de la critique historique, — car le culte des idoles est encore un peu notre faible. La clarté, la raison, l'analyse, le sens rassis priment les imaginations teintées en rose, en bleu, souvent en noir: rar2:ument solide, le franc-parler Scientifique, ont détruit et détruiront de plus en plus les châ-

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teaux de cartes des stylistes qui cultivent le genre fade, qui font du rococo en littérature comme au siècle dernier on en fit dans les arts décoratifs.

L'histoire puisée aux sources, également ennemie des exagérations et des lacunes voulues, consenties à dessein de flatter des hommes puissants, — cette histoire est la meilleure nourrice de l'intelligence ; elle ressemble à la pierre à aiguiser qui ne coupe point par elle-même, mais qui, en affilant un rasoir, le met en état de couper :

Fungar vice cotis, acutum

Reddere quœ ferrum valet, exfors ipsa secandi.

Et quand l'esprit, affiné parle roman, blasé par les peintures trop vives, les émotions sans réticences du drame, les libertinages des opéras-bouffe,, le déshabillé des scénarios, le croustillant de l'opérette, est brusquement mis en éveil par les révélations de l'histoire, il ressemble au rasoir dont parle ici le poète, il devient à son tour créateur, il sort du rôle passif; la sphère de l'activité

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humaine s'ouvre plus grande, plus lumineuse, l'erreur et l'idole s'écroulent, un progrès s'est accompli. Le travail de conscience n'est pas moins remarquable.

Le Droit du Seigneur, abus qualifié d'intolérable par Montesquieu*, le génie même de la clarté, de la méthode historiques, — nous conduit naturellement à parler de la femme, de sa situation au moyen-âge, de ses souffrances, mitigées par l'esprit de famille, par l'ardent et pur amour maternel.

Serve, la femme Tétait au même titre que l'homme; sa dépendance était de même nature, de même durée ; le rouage féodal

' Dans son Esprit des Lois, le savant président a formulé cette grave opinion : a On ne pouvoit « pas coucher ensemble la première nuit des no- M ces, ni même les deux suivantes, sans en avoir (( ACHETÉ LA PERMISSION. C'était bien ces trois nuits- « là qu'il fallait choisir, car pour les autres on (f n'aurait pas donné beaucoup d'argent. Ces abus «étaient intolérables. Nous les connaissons par « lesarrêts qui les réformèrent. L'épaisse ignorance « les avoit introduits ; une espèce de clarté parut, « et ils ne furent plus. On peut juger par le silence « du clergé qu'il alla lui-même au devant de « la correction. » Oui, dans ce cas, le silence est une habileté, ce qui ne l'empêche pas d'être un acquiescement.

ne faisait pas de distinction; l'esprit de l'institution le voulait ainsi. Le thème usé des récriminations n'a point à inter\'enir dans un livret purement historique ; il est toujours facile de protester, il est moins facile et plus fructueux de déterminer le degré d'abaissement de la femme dans cette longue période où la somnolence de la conscience fut si profonde qu'elle reste un des étonnements de l'historien.

Attachée aux travaux absorbants de la terre, livrée tout entière aux soins les plus vulgaires d'une étroite domesticité , la femme du moyen-âge ne s'offre pas à nos regards avec ce gai rayon de l'espérance sur le front, avec cette pudique auréole de jeune fille que nous rencontrons aujourd'hui dans les classes les plus opposées de la société, sans même excepter nos villageoises, si coquettes, marquées au coin d'une élégance un peu gauche, mais qui rachète son manque de fini par l'ingéniosité, le charme, la naturelle expansion du langage et des manières ; — c'est, au contraire, avec une sorte de pressentiment

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sombre, de contrainte, quelque chose de maladif et de heurté, un ensemble général où perce l'oppression de l'intelligence et de l'âme, que se produit à nos yeux la femme serve , la vigoureuse compagne de nos pères; encore si le rêve étoile avait une place dans ces existences laborieuses et dévouées; mais le rêve, à ce moment du moins, n'existe pas dans le cœur de la femme, mystérieux sanctuaire ou s'épanouissent les plus belles, les plus délicates fleurs du sentiment et de l'amour, — du sentiment jusqu'au don de soi à l'homme préféré, de l'amour jusqu'au sacrifice pour ses enfants et pour sa famille. Rude école pour la femme. Pénible ascension vers la lumière, la nature, le vrai. Aussi, que de luttes, que de larmes, que d'angoisses, que d'imprécations, aussitôt étouffées par une résignation qui est le propre de la femme, résignation qui est sa force d'inertie en même temps qu'elle lui crée un droit à la reconnaissance, à l'attachement sincère. Le ciel d'Orient, illuminé par l'aurore, resplendissant de feux et de flocons d'azur,

n'est pas un spectacle aussi attrayant, aussi consolant, qu'un cœur de femme opposant la résiraation aux tourmentes de la vie féodale. Et dans cette lutte le vaincu n'est pas la femme, qui garde sa puissance, son attrait, douce et bonne en face des vexations, n'ayant qu'une arme pour se défendre, une arme contre laquelle la foudre et l'airain, la menace et la blessure, la vengeance et le supplice n'ont jamais rien pu, — son amour !

Oui, son amour, son amour seul^ et c'est assez. Victorieuse quand même, ange du foyer, consolatrice de l'homme, mère avec toutes les délicatesses, les énergies, les traductions sublimes du devoir, la femme sen-e a droit à nos respects ; ce n'est qu'avec émotion qu'on peut retracer les accidents si fréquents de son existence, en butte aux tracasseries, connaissant — nous l'avons vu par le texte des chartes — cette brutale immixtion du droit, ou du moins ce qui se nommait ainsi, dans les soupirs, dans les tendresses, dans les vibrations de sa nature généreuse, témérité qui fut rare , nous le

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pensons, mais qui n'en fut pas moins écrite, n'en exista pas moins comme une perpétuelle menace suspendue sur trois choses saintes : la virginité, la pudeur, l'amour de la femme.

Bien coupable une époque qui se laisse aller à d'aussi pernicieuses illusions sur le droit, digne des miséricordes de l'histoire celle qui en fut la victime, la femme, donnant une fois de plus l'admirable exemple d'une soumission que le dévouement seul pouvait inspirer.

Elevée dans une atmosphère famiUale, tempérée par les plus délicates attentions, la jeune fille moderne ne comprend rien aux tortures que nous essayons d'indiquer, car l'analyse est impossible, la nature du sujet nous le défend; — elle passe, avec d'heureuses transitions, de la famille au pensionnat, au couvent, puisque la mode esta ce genre d'éducation; elle ne quitte les siens que momentanément, les visites et les sorties ne ferment jamais la porte entr'ouverte sur le monde, qui envoie jusque là ses violentes bouffées de plaisir; elle sort

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pour faire son entrée dans la société qui la flatte, l'encense, l'idolâtre, renchérit encore sur ses caprices, ses gracieux enfantillages, ses petites colères si vite transformées en fou rire, ses élans vers l'inconnu de l'amour; elle ne connaît pas un instant le doute, la réflexion pénible, le travail, la gêne; elle est venue ici-bas dans un Eden, elle a grandi dans un Eden, elle retrouve un Eden à sa sortie de pension, et les premières années du mariage vont ouvrir à ses yeux rêveurs et languissants les plus délicieux paradis de la femme, l'amour et la maternité. Et même en descendant de quelques échelons, en nous tenant à la petite bourgeoisie, voire aux enfants du peuple, est-ce que le confort relatif n'est pas la marque de notre civiHsation ? Il y a même aujourd'hui trop de câlineries, trop de déUcatesses, une trop grande recherche de la sensation dans l'éducation féminine. La physiologie semble avoir partout remplacé la psychologie; la femme proprement dite l'emporte sur l'âme de la femme : — on cultive trop, on n'élève plus assez.

Mais la jeune fille peut-elle comprendre l'enfer moral et social du moyen- âge ? La serve lui paraîtrait un mythe, une invention d'artiste, une imagination de poète ; — et, cependant, rien de plus vrai, rien de plus douloureux, Dante a oublié ce cercle de la douleur dans son poème rempli de rugissements et de larmes.

La serve ne les connut pas ces bonheurs du foyer, de la famille, de l'éducation, ces prévenances de bonne compagnie , ces tendres aveux si faciles à faire quand la confidente est une mère, une amie, ces délassements de la première jeunesse dans une pension, dans le grand jardin d'un couvent, dans la Hberté élégante d'un parloir ou d'un salon de réception ; — ses jours, à elle, furent marqués par l'abattement, la prostration, la fatigue, le malheur et les retours quotidiens sur une destinée misérable. La femme n'avait plus de sexe, — qu'on veuille nous pardonner cette expression, — arrachée à l'historien plutôt qu'à l'écrivain, ennemi des oppositions caractérisées; le sexe avait disparu sous l'orage des pré-

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ventions de caste. Des préventions! quand il s'agit de la femme, de la mère, l'incarnation, aussi par£iite qu'elle est délicieuse, des plus doux sentiments de l'humanité, c'est le trait le plus fort relevé à la charge de la féodaUté. Le devoir nous commandait de révéler l'absence de sensibilité au moyenâge, nous l'avons dit, sans appuyer autrement, car la femme considérée comme une ser\-e, abstraction faite de son cœur d'épouse et de mère, est une charge accablante. Pauvres femmes, les siècles contiennent vos souffrances comme le calice d'une fleur contient la goutte de rosée, avec cette différence cependant que vos gouttes de rosée sont des torrents de larmes; l'abnégation, l'esprit de sacrifice, le dévouement, voilà vos titres de noblesse, et ceux-là valent bien les autres aux 3'eux d'une époque qui reconnaît à la femme un sexe *, une pudeur,

* En relisant notre manuscrit, en nous rappelant les nombreuses contradictions du passé, les honneurs et les dédains prodigués à la femme, selon son étage social, le bon et le mauvais des opinions et des mœurs, nous avons, hésité sur ce mot; — nous le maintenons toutefois ; les excep-

les obligations sacrées de l'amour partagé, les délices et les angoisses de la mère, ce calvaire sur lequel vous trouvez votre suprême beauté, votre idéale transfiguration.

Soit que le seigneur ou son exempt assistassent aux nopces, soit que la redevance, obligatoire en argent ou plus chèrement payée par les premières tendresses de la mariée, eût mis la famille dans une inquiétude relative, ces pauvres fêtes dans la chaumière n'avaient guère de joie, guère d'expansion; les trois journées dont parle Montesquieu se passaient solitaires et tristes. Jacques Bonhomme ne trouvant pas dans son milieu le large rire gaulois, les mots remplis d'humeur joyeuse, de folâtre badinage, le renvoi au lendemain des soucis et des labeurs, assistait morne, harassé, résigné, mais sombre, à la fête maritale. Et

lions, fussent-elles poussées à Tinfini, ne détruisent pas la règle, nous ne voulons certes jamais blesser les convenances, mais nous préférerions cet oubli à l'oubli plus grave, plus coupable, de la vraie tradition historique.

la femme? Quelle situation pour une nature fière, pour un cœur haut placé! La distinction de l'intelligence ne crée pas la délicatesse du sentiment; telle de nos jolies pa3'sannes a autant de réserve polie que nos dames de salon. La nature, sublime et libérale ouvrière, a tiré l'âme de la femme du même diamant, l'amour, — du même granit, le devoir.

Le moyen-âge n'aimait que les dames; les vassales n'étaient pas dignes d'inspirer une passion; il y avait dans cette aristocratie un cant très prononcé. Nous avons dû faire une remarque semblable à propos d'une époque beaucoup plus rapprochée de la nôtre. Le dédain, à la rigueur, eût été compréhensible, puisque la serve sortait de l'humanité ordinaire; — mais l'outrage, sous quelque forme qu'il se soit d'ailleurs produit, n'est pas excusable. La mesure fiscale, dernière forme du Droit du Seigneur, empruntait aux plus mauvais souvenirs de l'antiquité sa raison d'être et sa consécration. Le fisc tint bon jusqu'au xvn^ siècle; il est tenace de sa nature; les doléances de

la masse, exposées dans les Cahiers à la veille de la Révolution, en fournissent la preuve. Les droits ruinés par l'adoucissement des moeurs, rendus impossibles par la raison plus éclairée, par la philosophie plus aimante, par la tolérance mieux comprise, firent peau neuve, — ils se métamorphosèrent en tribut. Le droit devint fiscal; il pesa de tout son poids sur une société qui attendait son émancipation avec une résignation que trahissait çà et là une vague anxiété.

Outragée au moyen-âge, la femme est parmi nous bénéficiaire de la plus haute considération, du plus tendre respect; cette réaction, qui a des analogies avec celle qui apporta plus de liberté à l'esclave orientale au nom du christianisme naissant, doit être envisagée comme un progrès notable des mœurs sociales et domestiques. Ce n'était que justice. La justice historique est trop souvent boiteuse, — elle vient cependant après que les générations ont arrosé de leurs douleurs et de leurs larmes le champ commun de la vie; elle vient tôt ou tard;

et pour les femmes elle vint tard, car l'esprit de famille s'altère vite au contact des pratiques abusives.

Grandeur et résignation de la femme,, voilà le cri de l'histoire; son martyre lui est aujourd'hui compté par les écrivains, par les poètes, parles philosophes; la toile et le marbre palpitent sous le souffle de rénovation; le bronze et la pierre précieuse traduisent l'âme féminine; des chefsd'œuvre nous sont nés. L'art a glorifié la femme, et la femme lui a donné son génie, sa douceur, sa beauté.

L'amour, — bien suprême, selon les uns, le pire des maux, selon les autres, mélange de sourires et de pleurs pour tout le monde, — l'amour ne fut pas la caractéristique du moyen- âge; la note du cœur ne domina point. La femme, les tortures qu'elle subit, son déclassement*, ses lentes

* Ne vivons-nous pas dans le siècle des déclassés ? Le mot que nous employons ne détonnera pas, puisque les nouvelles quotidiennes de nos feuilles publiques fournissent la preuve, aussi navrante qu'absolue, du vertige qui s'empare des intelligences et des cœurs. L'exemple récent d'un

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agonies au sein de la famille, au sein d'une société soigneusement triée sur le volet, ses courtes révoltes bientôt apaisées par le sens chrétien du sacrifice, — et le christianisme d'alors fit prédominer ce sentiment, — ses travaux et ses mécomptes, les cruelles avanies d'une vie d'exception, ne laissaient à l'amour aucun ciel à découvrir, aucun paradis à peupler d'enchantements, aucune idéalité à poursuivre, aucune chimère à caresser.

Il a fallu notre temps, sa hauteur de conception, sa profondeur de jugement, pour comprendre la femme, et, partant, l'amour; nous avons tous acclamé une vieille romance, dont voici quelques naïves et joHes paroles :

Si l'amour ne causait que des peines, Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant.

Mais le moyen- âge, fermé aux émotions, fermé aux nobles soucis de l'humanité, ne

avocat à la cour d'appel met notre affirmation hors de cause. La vie devient une course folle ; le devoir n'y est plus chez soi.

vit pas l'énorme différence de l'idéal au réel, du rêve au matérialisme, de Vénus à la bacchante, de la jeune fille à l'impure, de l'affection aux sens, — son droit lui suffisait; quand le droit devint intolérable, son incarnation fiscale persista, malgré les murmures et les protestations. Il fallut le mouvement en avant d'une nation pour briser les résistances ; les toiles d'araignée, tissées pendant les siècles, avaient formé des triples portes d'airain; les idées passèrent dans les faits; la déli- \*rance de la serve sonna : on connaît le reste.

Où trouverait-on, au moment historique de la féodalité, une Chanson de grand-père aussi humaine, aussi délicieuse de sentiment que celle-ci ?

« Dansez, les petites filles,

Toutes en rond.

En vous voyant si gentilles,

Les bois riront.

Dansez, les petites reines,

Toutes en rond.

Les amoureux sous les frênes

S'embrasseront.

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Dansez, les petites folles,

Toutes en rond.

Les bouquins dans les écoles

Bougonneront.

Dansez, les petites belles,

Toutes en rond.

Les oiseaux avec leurs ailes

Applaudiront.

Dansez, les petites fées,

Toutes en rond.

Dansez, de bluets coiffées,

L'aurore au front.

Dansez les petites femmes.

Toutes en rond.

Les messieurs diront aux dames

Ce qu'ils voudront.

Les petites filles, les petites reines, les petites folles, les petites belles, les petites fées, les petites femmes, — c'est là une poétique nouvelle, une sociologie nouvelle, de nouvelles mœurs, une civilisation nouvelle; la femme a conquis son droit de cité. La serve est devenue souveraine incontestée.

La femme se plaint quelquefois de ce

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qu'elle nomme improprement la révolution de Vhoimm; l'homme a fait sa révolution sans s'inquiéter de la femme, avons-nous entendu dire : erreur grave, qui touche nonseulement au cœur, mais encore à l'histoire.

Elle a recueilli les fruits du changement d'état, elle a eu sa profonde révolution, la femme ; — elle ne pouvait pas rompre les derniers liens, si doux à porter, qui l'attachent à la famille, à l'époux, aux enfants, à son fo3'er; elle passait de l'humiUante condition de serve aux avantages multiples, tant moraux que sociaux, résultant des transformations rêvées et accomplies par le grand xvm^ siècle; la femme n'espérait rien au-delà ; elle est dans la sphère normale d'une créature libre, responsable, aimée, respectée. La révolution de la femme est donc faite; ce ne sont pas les tribuns qui ont marqué sa victoire de leur sceau, — c'est le génie même du cœur humain, l'amour!

Pouvait-on résister d'une autre manière ? Pouvait-on obtenir pour l'homme une liberté dont la femme n'eût pas été la co-

partageante? Est-ce que la chaîne rompue pour lui n'était pas la chaîne rompue pour elle ? Est-ce que le vieil échafaudage des droits ne s'écroulait pas autant à l'avantage de la femme qu'à l'avantage de l'homme? Est-ce que le rayon de bonheur venant éclairer l'intérieur, hier sombre et féodal, ne mettait pas un sourire sur les lèvres de l'homme, une joie sincère au front de la femme ? — La révolution de l'homme impliquait la révolution de la femme ; elle est la maîtresse de ses destinées...., et de nos destinées, ajouterons-nous, des suprêmes destinées de l'avenir et de la Patrie; car si la femme nourrit l'homme dans ses entrailles, elle y porte encore, à certains jours, le génie même de la Nation.

Après ces longs âges d'oppression, la femme éprouvait le besoin d'une affectueuse égalité ; à celui qui a beaucoup souffert que peut-on refuser? Rien. — Or, la femme, escomptant son passé de travail et de malheur, n'a pas eu besoin de beaucoup d'éloquence pour convaincre l'homme ; — son éloquence la plus subite, la plus ar-

dente, chacun de nous la connaît, c'est un baiser, c'est un sourire, c'est une larme, c'est l'ombre légère qui passe dans l'azur de ses yeux; — avec de telles armes, si la révolution de la femme restait à faire, — et c'est faux, — elle s'accomplirait de nos jours, puisque nous avons remonté les courants du moyen-âge, puisque nous avons compris qu'une nation est surtout grande par la femme, par l'enfant, par le foyer, par l'éducation première qu'elle excelle à donner, par ses exemples, par ses tendresses et son dévouement.

Quelle différence entre la sociologie de deux époques, presque de deux siècles, car le commencement du xviii% la fin malheureuse d'un règne glorieux, appartiennent aux vexations féodales ; ce sont les derniers soubresauts d'un corps épuisé.

Et que d'inconséquences, que de variations, que de transformations^ que de contradictions! Les énumérer toutes serait résumer les Cahiers de nos pères. Nous allons voir les plus importantes, en disant avec le poète :

Parlons de nos aïeux sous la verte feuillée, Parlons de nos pères, fils! Ils ont rompu leurs fers, Et vaincu; leur armure est aujourd'hui rouillée; Comme il tombe de l'eau d'une éponge mouillée, De leur âme dans l'ombre il tombait des éclairs, Comme si dans la foudre on les avait trempées.

Frappez écoliers,

Avec les épées.

Sur les boucliers.

De cette façon, la situation de la femme serve nous apparaîtra dans son unité. Ne sera-t-il pas curieux de voir Texagération de l'amour à une époque qui méconnut l'amour, l'exagération de la pitié à une époque qui fut impitoyable ? Sombres antithèses.

LES CO'H.T^A'DICTIO'K.S ET LES 0'BSCU%lTES T)U C^COYE'K.-^iGE.

Avec un peu de bonne volonté, la constance nécessaire à tout explorateur, surtout avec une qualité qui semble être

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celle de la race française, — la claire voyaitce, — si l'on veut bien nous passer le mot, on ne tarde guère à distinguer, dans la vie publique et privée du moyenâge, dans ses pratiques officielles et dans ses pratiques particulières, dans son Credo vraiment religieux et dans ses élancements platoniques vers un avenir de justice et d'amour, dans le tout et dans le rien, dans l'orgueil et dans le néant de cette époque, un vide immense des meilleurs sentiments de l'humanité : foi, amour, charité, concorde, pardon, tolérance, vertus civiles et religieuses, vertus de profession et d'intérieur; — le paravent ôté, il ne reste rien.

Les plus choquantes contradictions, les plus douloureuses obscurités , les plus effrayantes superstitions, les plus grossières erreurs se rencontrent au sein de ce moyen-âge encore préconisé par des gens auxquels ne manque pas l'intelligence, mais la bonne foi, et par de pauvres sires toujours à la remorque de quelque chose dans la répubHque des lettres, qui se font

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ainsi les avocats d'office, — est-ce bien à^ office qu'il faut dire? — des causes perdues devant la conscience nationale*.

Néanmoins, l'esprit d'analyse, l'esprit critique, — cette voyance nouvelle, — les

* Nous pourrions viser également des genres fort curieux, l'entendu, le littérateur sans lettres, le savant qui ne comprend rien à la science, l'artiste qui ne saura jamais la préparation des couleurs et qui juge les plus magnifiques œuvres du génie humain : Michel-Ange, Raphaël, Rubens, etc., etc. — De même pour l'histoire. L'ignorance ne s'arrête pas aux scrupules. Qui n'a connu, aujourd'hui plus que jamais, des personnes tout à fait illettrées, tout à fait étrangères aux premières lois de la syntaxe, et jugeant de haut les plus délicates œuvres de l'esprit ? On peut voir cela tous les jours. Décidément, notre siècle est le siècle des incompris. L'injustice s'éternisera peut-être pour ces génies-là.

Les cochers, les cuisinières et les simples laveuses de vaisselle donneront sous peu, si le déclassement se poursuit, des conférences sur le vers d'Horace, sur la phrase de Cicéron, sur le cant de Walter-Scott, sur l'humour de Lord Byron, sur les ïambes de Barbier, etc., etc. — Les Précieuses ridicules de Molière seront distancées. Il manquera toujours à ces déclassés, généralement moroses, deux qualités que la France adore, le bon sens et la gaîté. Si de pareilles gens ne tombaient pas sous le ridicule, ce rude justicier de notre pays, ils mutileraient l'art et la science,

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méthodes d'investigation, l'exégèse mieux définie, mieux pratiquée, ont ouvert aux sciences historiques de plus larges horizons. Il était temps. Rien n'est pernicieux pour une génération d'intelligences comme le poison distillé chaque jour, soit dans une feuille pubUque, soit dans une chaire, soit dans une série de livres, dans une série de brochures; les plus robustes esprits se lassent ou se rebutent, et l'erreur pénètre dans l'enseignement. Q.ue d'exemples à citer, si nôtre cadre le permettait ! Que n'a-t-on pas nié ! Que n'a-t-on pas controversé! Sur quelle grande vérité n'a-t-on pas répandu le doute ou l'ironie, plus méchante que le doute ! Que n'a-t-on pas affaibU! Eh! c'est le propre des sophistes d'ébranler la morale, la philosophie, l'histoire; toutes les profondes commotions, religieuses ou sociales, qui ont bouleversé le monde, ont eu à leur genèse un bel-esprit, un génie du faux. — La science nous débarrassera de ces perfides initiateurs, qui finissent par amener des troubles sur la place publique ; la

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science a commencé un grand œuvre qu'elle n'abandonnera pas.

Une contradiction dénote le plus souvent le trouble de l'esprit, la désorganisation psychologique de l'individu sur lequel on fait cette remarque, — à fortiori quand il s'agit d'une sociabilité, d'une longue suite de générations toutes inféodées aux mêmes erreurs, toutes vouées aux pratiques fausses, toutes en désaccord avec la nature, avec la vérité ; — or, ce fut à un éminent degré le cas du moyen-âge. Les contradictions ne comptent plus dans son évolution; elles font cause commune avec les rares vérités qu'il dégagea de l'observation et de l'étude; ces découvertes brillent pour ainsi dire par leur absence. La foi tuait l'examen; le dogme étouffait la science. La clarté de notre langue se ressentit des obscurités théologiques; la pensée fut poursuivie et brûlée vive en Place de Grève *.

* Le rameau du midi, — oc — le rameau du nord, — oïl — en réunissant leur sève novo-Iatine, ont formé Ja langue française. Et quelle langue

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Les contradictions se multiplient vite, quand elles ne sont pas refrénées par une rigoureuse et constante critique de la vie sociale; cette critique, le moyen-âge ne pouvait pas l'exercer, puisqu'il en niait le principe. Les contradictions se multiplièrent. Voyons d'abord celles qui touchent au sort de la femme.

Le moyen-âge connut deux genres de femmes, la dame, la châtelaine, la personne née, la compagne du seigneur, puis une créature de bas étage, d'une moins noble argile, la serve.

Cette distinction ne fut pas seulement spéculative, elle passa dans les actes de la

plus riche que la nôtre, quand on a Biaise Pascal, — Provinciales et Pensées — Rabelais, et son roman satirique, gouailleur, de pensée profonde, de forme exquise, — Bossuet et Massillon, Montesquieu, Voltaire, J.-J. Rousseau et Diderot, ce dernier grand ciseleur de phrases et fervent apôtre de l'idée philosophique, — Duclos et le duc de Saint-Simon, La Fontaine et Molière, Racine et Corneille, et nous négligeons nos illustres contemporains, nos maîtres et nos amis; — quand on a, disons-nous, des gloires si nombreuses et si éclatantes, une langue est inscrite sur le livre d'or de l'immortalité.

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vie publique; le traitement fut la conséquence directe de la théorie, quelque monstrueuse qu'elle nous paraisse. Les bienfaits de ces âges, parfois vantés par des écrivains à la solde, ne sont pas assez nettement appréciables pour que nous les croyions sur parole; leur affirmation est trop chaleureuse pour n'être pas suspecte. On ne s'enthousiasme pas ainsi pour des généralités historiques ; ce beau feu a une autre source.

La passion se comprendrait encore, s'il s'agissait d'une question contemporaine vivement débattue entre les partis politiques, à la tribune, dans les journaux, dans les réunions; — mais une passion de commande pour le moyen-âge nous fait sourire. La conviction n'a rien à voir là; c'est d'un autre sentiment que nous vient une résurrection au moins étonnante.

A ces époques si vantées par quelques uns, où la masse manquait de tout, le bienfait de l'instruction n'était pas un de ceux que le serf devait à la générosité de son seigneur ; et sans l'instruction tout est

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possible dans un Etat ; aussi est-ce sans un vif étonnement que nous lisons dans un feudiste ces lignes sur le sort du paysan : « Quand le paysan avait payé , en se c( mariant, le castiel à son curé, et le droit ce de prélibatim à son seigneur ; qu'il avait (( donné, en qualité de mam-niortahîe, le « tiers de la valeur de la dot de sa femme, « pour pouvoir l'assurer, par hypothèque; « qu'il avait payé le droit de lods, ou sup- (f porté le retrait cetisuel, en achetant un « morceau de terre ; qu'il avait payé très « cher le sel nécessaire à sa cuisine, en « vertu de la gabelle; qu'il avait fait dou:(e « coi'vées pour son seigneur, et deux ou « trois pour l'Etat; qu'il avait payé au « Roy la taille, les dixièmes, les vingtiètms, « etc., etc., — qu'il avait donné à son « curé, ou au seigneur décimateur, la « grosse dîine, sur son grain ou sur son « vin, la menue dîme, et la dîme verte, sur a ses foins, ses haricots, ses lentilles, ses (( pois, etc., etc.; la dîme novale, pour un « champ qu'il avait nouvellement défdché, <( à la sueur de son front; la dîme de char^

« nage, sur son troupeau, sur ses volailles, « sur ses veaux, ses cochons, ses bœufs, ses ce génisses, ses brebis, ses chèvres, etc., etc.; c( qu'il s'était acquitté du droit de. mois- (.( son ou boisselage; qu'il avait donné sa ce quote-part pour le droit de sauvement, « la taille aux quatre cas, le cens^ et quelque- <( fois, pour ne pas dire souvent, payé « V amende j dont il s'était trouvé grevé « pour avoir eu l'argent du cens un jour c( trop tard; — que devait-il lui rester de c sa récolte? Fort peu de chose; eh bien! c( il fallait encore payer le champart.

a Le champart, qui, en plusieurs endroits, « était appelé terrage, agrier, était une por- « tion de fruits que le seigneur percevait c( pour la concession faite par lui de quelce que terrain qu'il avait eu soin de se bien (c faire payer primitivement. »

La résurrection du moyen-âge perd de son charme poétique à la lecture de nos vieux auteurs; cette citation n'est rien encore, il faudrait passer en revue les doléances, les plaintes, les griefs, les réclamations adressés aux derniers États-Généraux

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du royaume. Le tableau est complet dans

ce recueil *.

Les vexations nous remettent en mémoire le trait peu connu d'un spirituel médecin du siècle dernier; ce médecin appartenait au parti des réformateurs; il tenait pour renc3'clopédie. Ayant remarqué dans son jardin les pivots aussi nombreux que chevelus et tenaces des choux vulgairement nommés cahus, il prit ces racines en singulière haine, et les comparant aux abus qui fourmillaient par milliers dans la société de son temps, que fit notre Esculape? Il fit peindre sur les panneaux de sa voiture un écusson de gueules semé de choux qu'on nomme choux cahus, avec une exergue sous forme de rébus trèsmahcieux : Tout n est... Q}j'ks,\2S.

Les médecins du xvm^ siècle avaient la

* Un sujet depuis longtemps indiqué est celuici : traiter des abus féodaux très succinctement, sous forme de dictionnaire, en faire un abrégé aussi rapide que possible, éditer ce livre en petit in-8'>, à deux colonnes, et le rendre accessible à toutes les bourses. Le sujet n'est pas épuisé dans les volumes courants, — il est à peine effleuré. Ce serait rendre un service à l'histoire de son pays.

Le Droit du Seigneur iSg

plaisanterie agréable; l'histoire est beaucoup moins spirituelle , et, par contre , beaucoup plus instructive. La vérité se trouve dans le rire^ mais le rire seul ne corrige pas assez souvent.

Où la contradiction du moyen-âge devint une de ces anomalies qui accusent le sens moral d'une époque, ce fut dans la différence visible, palpable, publique, extraordinaire, que l'un établit entre les femmes nées et les femmes dites serves, A l'une, celle du château , les honneurs , les élégances, les galanteries, les douceurs, les bienveillances, les courtoisies du savoirvivre, les bonheurs de la vie du manoir, les fêtes, les parties de plaisir, les chasses, etc., etc., les voyages à Paris, les visites à la Cour, les satisfactions d'amourpropre^ les toilettes, la conversation, le jeu, les intrigues, les bontés du Roy, les loisirs des petits appartements de la Reine, les passe-temps délicieux du parc et du boudoir, etc., etc.; — à la femme née, toutes les jouissances intellectuelles et matérielles; à la femme serve, à celle qui cultivait péni-

blement le sol, qui donnait aux villes des om-riers, aux armées des soldats, aux champs des laboureurs, aux arts libéraux quelques-uns de leurs plus nobles représentants, rien que les larmes, la dîme, la cor^'ée, le revers d'une médaille dont nous avons vu le beau côté. — Que la religion enseignât la résignation, nous le comprenons de reste. Jamais cette vertu chrétienne ne fut d'aussi grand secours. Mieux eût valu cependant que la religion accoutumât les seigneurs à des traitements plus humains; ce pays aima toujours l'égalité; on peut tout lui demander en se reposant sur lui, sa tolérance et sa bonne volonté ont opéré des prodiges; — mais au moyenâge, en face d'une disproportion véritablement inouie, le sentiment de la résignation, quoique d'une regrettable passivité, sorte d'optimisme imposé, plaida pour le mieux, vu les circonstances, la cause des fem.mes opprimées. La conduite de la femme serve a mérité les honneurs de la canonisation historique, car elle poussa le martyre jusqu'à l'héroïsme.

L'éducation prédisposait le jeune homme aux injustices féodales; il ne connaissait guère que la dame, la damoiselle; les autres femmes n'étaient que des espèces. Oyez plutôt, pour employer un terme d'alors :

« On établit, vers le onzième siècle, ft des cérémonies religieuses et profanes, « qui semblaient donner un nouveau ca- « ractère au récipiendaire. Sorti à peine (c de l'adolescence, le gentilhomme était « envoyé en qualité de page chez un grand « seigneur, où il apprenait les exercices du « corps, à monter à cheval, chasser, tirer (( des armes, et aussi le service intérieur, c( celui de la table et de la chambre, faire « les ménages, se rendre agréable aux dames, G les prévenir par des soins respectueux; les « mères accoutumaient leurs filles à recevoir G ces délicates attentions avec une affabilité qui « ne dérogeait pas à la modestie.

c( On voit que toute l'éducation des « jeunes gentilshommes consistait a se « perfectionner dans les exercices du « corps, et que rien ne tendait à orner c( leur esprit : aussi il n'est pas rare de trou-

« ver des chevaliers qui ne sussent pas lire. Cl Le page, après avoir passé par les « grades de damoiseau et de varlet, parvecc nait à celui d'écuyer; il portait devant (( le chevalier les différentes pièces de u l'armure, les brassarts, les gantelets, G le heaume, l'écu, lui posait le casque 0 sur la tète, le revêtait de la cuirasse. ce Arrivé à la dignité de chevalier, ou bas « chevalier, il accompagnait le chevaher 0 dans les combats. Chacune de ces grâce dations était accompagnée de cérémonies c particulières. On donnait à celle de la c( chevalerie un caractère auguste et religieux. « Le novice (c'était le nom du candidat) c( devait assister à de longs offices, à des cf veilles dans l'église, à de fréquents serc( mons, et apporter à ceux-ci, avec l'assi- (( duité, toute son attention, car les prêtres (( robser\'aient. Le jour de sa réception, c( les parents et amis, et tous les chevaliers « du canton, menaient le récipiendaire au c( miheu d'eux à l'église, revêtu d'un habit (( blanc, comme les néophytes, son bouclier (( pendu au cou. Les daims et danwiselles

« assistantes lui attachaient les éperons dorés, « la cuirasse, et toutes les pièces de V armure. « Le plus ancien chevalier s''approchait en- (( suite, lui ceignait l'épée, qu'il prenait c( sur l'autel, lui donnait sur l'épaule un « petit coup du plat de la sienne, et l'em- « brassait en disant : De par DieUy Notrec( Dame et Monseigneur Saint-Denis, ou un « autre saint, le plus vénéré dans le canton, ce je vous fais chevalier. L'écuyer lui amenait c( enfin son cheval de bataille ; affermi en c( selle, il brandissait sa lance, faisait flam- (( boyer son épée, et caracolait devant tt l'assemblée ; pour lors, le chevalier

C( DEVENAIT UN ÊTRE PRIVILÉGIÉ. Depuis

« ce moment, toutes les fois qu'il enten- « dait la messe, il tirait son épée à l'Evan- <( gile, en tenant haut la tête.

(( Cette cérémonie, qui se célébrait si c( joyeusement au donjon, faisait souvent « verser des larmes sous la chaumière, car « elle donnait au seigneur le droit de lever « un nouvel impôt sur ses vassaux *,

* Les nobles hommes et hauts justiciers, les puis»

« Le nouveau chevalier parcourait ence suite les châteaux, reçu partout comme (c un homme qui fait honneur. Les dames a. et les damoiselles allaient uu-devant de lui; « s'il revenait des combats, elles le désarmaient « et bientôt l'armaient pour courir à de nou- « veaux. Ce n'était pas un petit ouvrage pour « leurs mains délicates d'ajuster ces enveloppes « de fer dont le chevalier était, pour ainsi dire, c( empaqueté. De ces soins obligeants naissait « entre les deux sexes * une familiarité res-

sants barons, levaient celte taille dans quatre cas :

1° — Dans le cas de Chevalerie;

2» — Dans le cas de voyage oultre-mer^ en Terre-Sainte;

3° — Dans le cas de rançon; quand les seigneurs, — et ces mésintelligences n'étaient que trop fréquentes , — se faisaient la guerre entre eux. La rançon a pesé lourdement sur nos pères.

40 Lors du mariage de la fille aînée du seigneur; — cette taille était le double du cens,

* Soins obligeants entre les deux sexes.... rien de tout cela n'est dans le vrai de l'histoire. Le chevalier rendait ses soins aux dames, aux damoiselles, c'est reconnu; — quant au sexe, il ne le connaissait pas. Le sens humain du moyen-âge fut d'une singulière étroitesse, La prélibation fait tomber les récits des écrivains qui ont voulu redorer une époque restée cruelle et sombre dans l'imagination populaire.

« pectueuse, qu'on peut regarder comme ce l'origine de la galanterie qui a si longce temps caractérisé les Français. »

Les défenseurs, — unguihus et rostro, — du moyen-âge, auraient mauvaise grâce à s'en défendre, leurs chevaliers, armés par les nobles et gentes damoiselles, manquaient du respect de la femme; cette notion n'était pas à leur usage. Donner du bec et de l'ongle, quand on a le rare mérite d'être à la fois un écrivain de race et un savant, c'est bien; — raconter le passé, ses coutumes, ses usages, ses préjugés, ses fautes, cela vaut mieux. La simple vérité démasque la passion.

M. Regnault Warin, passant en revue les ordres de chevalerie, leurs rituels, leurs procédés, les statuts gothiques de ces associations qui englobaient toute une classe de la nation, à l'époque où il y avait des classes, s'exprime avec une rare franchise, un vrai bonheur de forme et de pensée : a Lue dans l'ouvrage de M. de Sainte- « Palaye, l'histoire de la chevalerie paraît a être celle de la galanterie et de l'honneur

c( français. C'est un spectacle à la fois im- « posant et tendre que celui de ces jeunes « héros, armés par les daines, et qui, en leur « nom, auquel se joint si bien celui du a Dieu dont elles sont le plus aimable ou- (( vrage, courent les aventures, affrontent « les dangers, et défendent, au prix de « leur sang, la veuve opprimée? la beauté Cl outragée ? l'innocence en péril? l'orphe- « lin dépouillé ? — Voilà le beau côté de « cette médaille chargée par les siècles cf d'une rouille vénérable, mais qui a aussi « son revers. D'abord , si ces héros ne « savaient pas lire, je ne leur en ferai pas c plus de grief qu'à tous les illustres de ce « temps-là, dont aucun, Dieu merci, ne (( savait écrire, et dont quelques-uns sa- « valent lire à peine :

Boire, tirer au vol et mal signer son nom, C'était en savoir plus que deffunct Cicéron *,

* Dans un chartiste de 1790, nous voyons que Montluc, qui pourtant savait écrire, opinait librement pour la destruction des livres. Cet Omar français ne comprenait que la guerre et la gentilhommerie. Un connétable de France, Anne de Montmorency, ne savait ni lire, ni écrire; les

« Je n'adresserai non plus aucun repro- ({ che à ces prototypes de constance et de (( fidélité, qui, après trois années consom- (( mées en oeillades, en passaient deux à « soupirer un peu plus ouvertement, ha- « sardaient enfin une déclaration suivie « d'un bannissement de douze mois, aux a termes desquels ils étaient admis à faire « une cour réglée, laquelle durait sept ans, « et amenait enfin, à travers mille épreuves, ce un dénouement heureux.

ce Treize années d'une passion sans inc< termittence , mais non sans redoublec( ment, paraîtront bien longues à nos c( jeunes élégants (car j'ai trop de respect (( pour nommer ici les dames), qui apcf pellent passion éternelle celle que le cf même mois voit naître, couronner et « mourir. »

nobles hommes savaient à peine signer leur nom , ils faisaient une croix. Le progrès a modifié tout cela. Depuis que la noblesse réside dans l'intelligence, on ne pourrait plus avancer avec notre bon La Fontaine :

Je t'ai jà dit que j'étais gentilhomme,

Né pour chommer et pour ne rien savoir.

j .g Le Droit du Seigneur

Et Regnault Warin, ayant appréaé la chevalerie à un point de vue qui n'a rien à voir dans un livret comme celui-ci, ajoute avec infiniment de sens : ccauand à l'aspect a du ruban rouge, je vois la sentmelle ce porter son arme, il me semble que la c( bravoure moderne, l'antique vaillance, ce les sciences, les arts, les talents, les verce tus morales, unissent leurs voix pour recc mercier de l'honneur qu'on leur fait, ou « plutôt de la justice qu'on leur rend, en ce les appréciant. )> - On ne saurait mieux dire dans un plus sobre langage.

j^^ais, — et c'est notre devoir de rattacher l'appréciation de Warin de la condition misérable faite alors à la femme, — que pensez-vous de cette choquante et absurde contradiction : déifier la damoiselle, passer dix, douze, parfois treize années en roucoulades, en prouesses amoureuses et guerrières, se mettre à la torture pour obtenir un regard, pour avoir le droit de baiser un gant, de ramasser un mouchoir jeté d'une fenêtre haute, puis passer, sans transition, de ce platonisme écœurant au mé-

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pris le plus ouvert pour la femme, sa pudeur, sa délicatesse, ses plus intimes sentiments,' la fleur de son âme, la poésie de son cœur \ ne vous semble-t-il pas que cette contradiction du moyen-âge devait être notée dans une dissertation où l'on traite de la prélibation, l'usage le plus opposé au respect, à l'amour, à k glorification du sexe auquel nous devons une mère, nos plus doux souvenirs, nos plus tendres affections ? — Noter la contradiction se rattache étroitement à notre cadre; c'est une obligation qui ne nous pèse pas.

Le platonisme ne fut pas précisément la passion favorite des siècles passés; si la forme idéale perça et se maintint un peu tard dans les coutumes de la gent noble la vie publique eut un autre caractère. Ce caractère plus décidé, plus truand, si l'on peut s'exprimer de cette façon, n'est-il pas évident dans les chartes, dans les relations provinciales? N'y voit-on pas les seigneurs s'ébaudir fort joyeusement en dehors du manoir, quand ils ont sacrifié à leur passion platonique} Car le Droit du Seigneur,

i5o Le Droit du Seigneur

— nous parlons de ses commencements, avant l'usage des redevances, — n'est pas de sa nature un culte respectueux; la contradiction est même violente entre l'attachement éthéré, d'aurore en aurore et de ciel à ciel, que l'on portait aux nobles damoiselles, et la brutalité que revêtent certains récits mentionnés par les chartistes. Nager dans le bleu d'un côté, se vautrer en pleine matière de l'autre, quelle conduite plus contradictoire, nous le demandons?

La femme sqtyq fut bien malheureuse...

Les taillables et corvéables à merci du moyen-âge, hommes et femmes, n'étaient donc pas pour les seigneurs d'une humanité aussi précieuse que leur humanité, d'une argile aussi épurée que leur argile ;— nous en pourrions rire aujourd'hui, ce serait le meilleur des châtiments, si les inconséquences de ces âges n'avaient pesé sur des générations qui ont remph plusieurs siècles de souffrances et d'obscurités. La tolérance moderne , si effective , si philosophique, toute imprégnée d'un sentiment de la faiblesse humaine, qui manqua également à

Le Droit du Seigneur i5i

l'antiquité et au moyen-âge, — cette large tolérance a passé des mœurs dans la critique historique; elle a rénové la science ; sous la plume des illustres écrivains, sur les lèvres des grands orateurs, dans l'âme des philosophes nourris des plus hauts enseignements, la tolérance a laissé une trace de son passage; la peinture, la statuaire, le burin, le crayon, tout, dans le siècle qui va finir, a gardé son empreinte; ce sera même là l'incomparable grandeur d'une époque à laquelle la Révolution firançaise laissait à résoudre les plus brûlantes questions de la sociologie, d'avoir su rester tolérante, bonne, douce, amie des lumières, fanatique de progrès, de redressements, d'avenir pacifique et lumineux. Quelle difi"érence avec les siècles où le corvéable n'appartenait à l'humanité que par la douleur!

Commencer l'étude rapide des contradictions est utile, notamment pour faire ressortir les bienfaits de la tolérance historique.

Poursuivons l'étude commencée, quelque douloureuse qu'elle soit; et, d'abord,

i52 Le Droit du Seigneur

voyons une institution aussi capricieuse que singulière : Les Chevaliers de la Vierge.

Nous lisons dans le dictionnaire des abus féodaux : « Les nobles se rendaient aussi « coupables de viols que de pillages; le haut « baron déshonorait le lit nnptial de son vassal y « et le vassal celui des nobles ses inférieurs, « ou des roturiers *. Ce furent ces attentats « multipliés, sources inépuisables de haine « et de guerre entre les seigneurs, qui dé- « terminèrent le clergé à former des ordres (( de chevalerie, ou, pour mieux dire, des « confréries de nobles, lesquels s'engac( geaient à combattre les t3Tans, redresser « les torts, et venger l'honneur des danies.

« Les Chevaliers de la Vierge, qui se dis- « tinguèrent au treizième siècle, dans ces « utiles fonctions, recevaient pour prix de c( leurs exploits, l'absolution de leurs pé-

* Cette façon primitive de comprendre la responsabilité, de pratiquer la réciprocité, est aussi curieuse que souverainement injuste. Le pauvre corvéable n'avait pas à répondre du méfait d'un haut baron. — Mais on rencontre la violation du droit à chaque règne, à chaque génération. L'idée de justice est un progrès réalisé plus tard, pour ainsi dire arraché aux puissances du temps.

Le Droit du Seigneur ib3

cf chés, et Vamoîirdes dames, qui, regardant « ces chevaliers comme leurs plus zélés « défenseurs, leur accordaient, de bon « cœur, par reconnaissance, ce que des (( tyrans ne pouvaient leur arracher sans « crime. » ( — Oh! fort bien; l'expression est élégante, les plus rebelles comprendront. La reconnaissance est une vertu; ses effets sont miraculeux et pressants. Ah ! ChevaHers de la Vierge, vous frappez ainsi à la porte du cœur des dames ; . . . c'est un abus de la force sous une forme plus humaine. — ) « Ces chevaliers, qui étaient « ordinairement des cadets de famille, por- « talent, dans leurs voyages, un rosaire, « des rehques, avec les joyaux dont les (( dames leur avaient fait présent, récitaient « un certain nombre- à' Ave Maria, chan- « talent des chansons amoureuses; ils reo-ar- « daient l'amour et le service des dames « comme une partie de la religion, et ce « fut longtemps une maxime universellece ment reconnue, exprimée par la plupart « des écrivains du quatorzième, du quin- « zième siècle, au'uN chevalier, aui ser-

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