EST LA LOI DERIVANT DE LA NATURE DE L'HOMME
Loi ayant pour conséquences implicites :
L'instruction de l'homme par l'homme succédant exclusivement à la domination de l'homme par l'homme ;
, Le parallélisme de la force intellectuelle et de la force matérielle succédant à l'antagonisme de la force matérielle et de la force intellectuelle, ainsi replacées chacune dans son orbite et n'étant plus exposées à ces chocs terribles que l'histoire nommîe révolutions et usurpations, coups de Peuple et coups d'Etat;
La démarcation tracée d'elle-même entre ce qui constitue effectivement la puissance individuelle et ce qui compose nécessairement la puissance indivise , succédant aux divisions faussement imaginées de pouvoir spirituel et de pouvoir temporel, de pouvoir législatif et de pouvoir exécutif;
La supériorité démontrée succédant à l'autorité constituée ;
Le savoir acquis succédant au pouvoir conquis;
La logique succédant à la politique ;
Le calcul des probabilités succédant au hasard des événements;
Là prévoyance succédant à Tintimidation ;
Le risque succédant au mal qualifié crime et délit ;
La publicité répressive succédant à la pénalité arbitraire.
La loi dérivant de la nature de rhomme, étant la raison même démontrée par le raisonnement et appliquée à toutes les questions, renfenne en elle la solution graduelle de tous les problèmes et la diminution successive de tous les risques ; ouvrant une ère nouvelle, elle ferme Tère des lois positives^ des constitutions factices, des garanties illusoires, des 'tutelles abusives, des discordes civiles, des guerre» intermittentes, des paix ruineuse», des révolutions stériles et des peuples-troupeaux .
Sous cette loi, il ne grandit plus d'hommes qui ne pensent pas, il ne granditplus que des hommes qui pensent ; Tenfant qui naît est élevé pour devenir un homme, dans la plus haute acception que, relativement à rétendue de ses aptitudes,
comporte ce mot; conséquemment, il n'y a plus que des hommes raisonnables.
Quelle opinion aurait-on* d'un peuple composé de vingt millions d'individus majeurs, dont plus de dix-neuf millions seraient à l'état de culs-dejatte? Le regard attristé s'en détournerait avec pitié et dégoût. Eh bien ! ce qui paraîtrait charnellement monstrueux paraît intellectuellement tout simple. On ne s'attriste ni ne s'étonne que, sur vingt millions d'individus majeurs, plus de dix-neuf millions restent à l'état de culs-de-jatte intellectuels. Et comme il semble que telle doive être socialement la condition humaine, on ne fait efficacement aucun effort sérieux pour la changer. On ressasse à perpétuité les lieux communs sur la Religion, la Famille, la Propriété, la Société, la Justice, la Morale, laConscience, le Droit, la Raison de Dieu, au lieu de faire pour l'homme ce qu'on faitpour le champ inculte qu'on défriche, pour l'arbre sauvage qu'on greffe. Cependant, s'il est une culture qui doit passer avant toute autre culture, n'est-ce point celle de l'homme? Qu'estce que l'homme civilisé, sinon l'homme cultivé?
En résumé, que prouve Timpossibilité de trouver une définition du Droit qui mette les penseurs d'accord ? Cette impossibilité prouve que c'est un mot qui n'a pas de sens précis ; cette impossibilité prouve que c'est un nom donné à une chose qui n'existe qu'imaginairement ; cette impossibilité prouve qu'en réalité et en définitive il n'y a pas de Droit; il y a une civilisation plus ou moins avancée, se mesurant au nombre plus ou moins considérable d'hommes agissant non en êtres qui ne pensent pas, mais en êtres qui pensent et raisonnent, comparent et réfléchissent, calculent et prévoient, lisent et écrivent, étudient et enseignent ; il y a une civilisation plus ou moins avancée, se mesurant au nombre plus ou moins considérable de risques écartés ou diminués, de progrès réalisés ou en voie de s'accomplir, selon la belle définition de Turgot , < par le développement grap duel delà puissance de l'homme sur la m&tière. »
Rayons donc le mot Droit pour mettre à sa place le mot Civilisation.
La civilisation, c'est la raison humaine s'attestantde plus en plus par ses œuvres.
La civilisation, c'est le règne de plus en plus exclusif delà loi dérivant de la nature de l'homme .
Or, la loi dérivant de la nature de l'homme,
c'est de soumettre en tout et partout la puissance
de la force à la puissance de l'intelligence ; c'est
qu'il y ait autant de souverains sur la terre
qu'il y a d'hommes ; c'est que l'homme se gouverne uniquement par sa raison ; c'est que
l'homme produise et porte des idées, comme la
loi dérivant de la nature du grain de blé est que
le grain de blé produise et porte des épis ; c'est
que l'homme plane dans les hauteurs de la pensée
comme la loi dérivant de la nature de l'aigle est
que l'aigle plane dans les hauteurs de l'air.
L'espèce humaine, vieillissant dans sa longue enfance, est restée dans llgnoranoe de M propre vie. D'où vient cela ? La réponse est facile à faire.
Lorsque ces belles intelligences ont voulu guider notre espèce dans les voies de son perfectionnement, la science de la nature de Thomme était à peine au berceau ; on observait, on écrivait et l'on pariait alors sous l'empire exclusif de quelques sentiments supérieurs. Notre constitution morale n'avait point été analysée dans ses éléments primitifs ; on ne savait ni le nom ni le nombre de nos facultés. Notre perveau était resté lettre close....
L'homme aujourd'hui est connu comme ou connaît tout autre corps de la nature, comme on connaît un mollusque, un végétal, un insecte, un quadrupède ; on sait les fonctions qu'il partage avec les végétaux, les facultés qui le mettent sur le plan des animaux, et les pouvoirs qui l'ennoblissent et le distinguent du reste de la création.
D' VOISIN, médecin en chefdee cdiénés de Bicétre,
J'aurais dû prévoir qu'à la fin de ce débat, robjectiôn vaincue se tournerait en accusation
dangereuse. C'est en effet ce qui est arrivé, vous requérez contre moi en ces termes :
" Votre doctrine, c'est tout simplement l'oppression offerte sous le nom d'émancipation ; vous dorez le despotisme comme d'autres ont doré la guillotine; mais, en réalité, vous ôtez aux peuples leurs droits, aux gouvernants leurs devoirs, à l'opprimé Dieu — l'espérance par conséquent — et vous enlevez à l'homme qui souffre jusqu'à la raison de sa douleur ! »
Qu^ a-t-il de vrai dans cette accusation contre laquelle la vraisemblance proteste non moins énergiquement que la vérité ? Vouloir que rhomme civilisé se gouverne lui-même et n'ait plus d'autre gouvernement que le gouvernement de sa propre raison ; vouloir la liberté sans autres limites que ses limites naturelles : Réciprocité encourue et Responsabilité appliquée ; vouloir la liberté définitivement garantie par la séparation rationnelle de ce qui constitue essentiellement le pouvoir individuel , et de ce qui compose nécessairement le pouvoir indivis : c'est là ce que vous appelez « offrir l'opposition et dorer le despotisme ! »
Qui porte une telle accusation doit la prouver. Vous accusez, mais vous ne prouvez pas ! Comment pourriez-vous prouver ?
Quelle séparation plus facile à opérer entre le pouvoir indivis et le pouvoir individuel que celle que je propose? Il suffit de tracer entré eux la ligne suivante :
Tout ce qui, de sa nature, est indivisible et ne saurait être individualisé, appartient nécessairement au "pouYoir indivis; tout ce qui , de sa nature, est divisible et peut n'être pas nationalisé, appartient essentiellement au pouvoir individuel.
Ne se trouvera-t-il donc dans aucun pays un dépositaire de la puissance nationale qui comprenne que cette distinction admise, que cette séparation opérée donnerait à Tesprit de civilisation tout ce qu'elle ôterait à Tesprit de révolution ! Ce serait Textinction de tous les partis et la solution de tous les problèmes.
Après Faccusation qui précède, vous m'adressez les interpellations qui suivent :
Première interpellation : « Vous blâmez Toppres-
sion, vous n'approuvez d*autre gouvernement que la persuasion, d'autre pénalité que la publicité ; vous flétrissez même le commandement et l'obéissance. Cela est vrai ; mais au nom de quoi pouvez-vous blâmer quelque chose , s'il n'y a pas de morale, de justice et de raison t »»
Où donc avez-vous lu que j'aie jamais nié Texistence de la raison? Moi, nier Texistence de la raison, moi qui proclame que la raison est la loi constitutive et distinctive de rhomme, conséquemment la loi universelle, étemelle, immuable, la loi naturelle qui condamne comme erronées ou superflues toutes les lois positives! Non-seulement cela est faux, mais cela est impossible, et discuter ainsi, c'est s'avouer vaincu. Je n'admets, il est vrai, que la raison démontrée par le raisonnement; mais n'admettre que le mouvement démontré par le mouvement, est-ce nier le mouvement ? N'admettre que la force relative soit à une force rivale, soit à une force moyenne, est-ce nier la force? Quelle force connaissez-vous qui soit absolue? Si la force corporelle n'est pas et ne saurait être absolue, pour-
quoi en serait-il autrement de la force intellectuelle ? Est-ce que la force corporelle et la force intellectuelle ne sont pas individuelles, conséquemment Tune et Tautre^relatives à une moyenne?
Est-ce qu'elles n'ont pas toutes deux la même origine? Je les admets au même titre. J'admets la force matérielle ayant pour sanction la force matérielle : elle a un nom; elle se nomme le droit du plus fort matériellement. J'admets la force intellectuelle ayant pour sanction la force intellectuelle : elle n'a pas encore de nom, mais je la nomme le droit du plus fort intellectuellement. Ainsi, j'admets qu'il y a deux manières d'être le plus fort, et je les proclame hautement, l'une et l'autre, également légitimes, soit qu'il s'agisse d'opposer la force matérielle à la force matérielle, soit qu'il s'agisse d'opposer la force intellectuelle à la force intellectuelle. Mais où l'emploi de la force matérielle cesse d'être légitime, c'est lorsqu'il s'exerce contre la force intellectuelle ; mais où l'emploi de la force intellectuelle cesse d'être sensé, c'est lorsqu'il s'exerce contre la force matérielle. Il est sans exemple
que le raisonnement d'un homme assailli par un lion l'ait jamais fait renoncer à sa proie. Pour compléter ma pensée, j'ajoute qu'où le droit qui règne d'homme à homme, de gouvernement à individu, de peuple à peuple, est le droit du plus fort corporellementy militairement^ légalement, c'est rétat de barbarie, tandis qu'où le droit qui règne d'homme à homme, de gouvernement à individu, de peuple à peuple, est le droit du plus fort intellectuellement^ industriellement^ scientifiquement, c'est l'état de civilisation. M, le mot droit est pris dans sa véritable acception; il signifie mesure.
Le droit du plus fort intellectuellement ainsi proclamé en ces termes, persisterez- vous encore à prétendre que je suis sans fondement pour empêcher ce qui est nuisible? Eh bien! laissez un instant à l'écart Dieu, la Morale, la Justice, la Conscience, la Société, et, vous plaçant avec moi exclusivement sur le terrain de deux champions luttant raisonnement contre raisonnement, venez prouver que l'homicide, le viol, le vol, la fraude n'étant plus que des risques ainsi que
je les ai qualifiés, ont raison d'exister. Ceux qui nous lisent pèseront vos arguments et les miens, et décideront si le raisonnement ne suffit pas amplement pour condamner la fraude, le vol, le viol, rhomicide, au nom de la raison individuelle, non moins absolument et non moins efficacement qu'au nom de la raison divine ou de la raison sociale. Le précepte qui commande à rhomme de ne point faire à son semblable ce qu'il ne voudrait pas que celui-ci lui fît, ne serait point divin qu'il n'en serait pas moins parfaitement logique, et s'il est encore si mal observé, c'est qu'il n'est pas bien enseigné. Il s'adresse à la conscience par voie d'exhortation évangélique, tandis que c'est à l'évidence qu'il devrait en appeler par voie de démonstration mathématique.
H serait facile de démontrer que la vie est un grand livre, tenu ^n partie double, où chaque individu, ayant son compte ouvert, se débite et se crédite à son insu. Etre nuisible à son semblable, c'est se débiter d'une quantité égale au dommage qu'on lui a causé ou qu^on
a tenté de lui causer ; tandis qne lui être utile, c'est se créditer d'une quantité égale à celle dont il vous est redevable. Aussi le précepte de réciprocité n'admet-il rationnellement que la réciprocité du bien et jamais la réciprocité du mal. Je me sers ici, pour être plus clair et plus bref, des expressions Bien et Mal , telles qu'elles sont consacrées par l'usage. Eendrele mal pour le mal, c'est l'autoriser contre soi et l'éterniser ; conséquemment , c'est agir irratîonnellement ; tandis que s'en abstenir et ne jamais faire que le bien, toujours le bien , exclusivement le bien , c'est grossir son actif sans accroître son passif, c'est avoir des débiteurs et n'avoir point de créwicîers. Est-ce qu'un commerçant à l'ordre duquel un billet a été passé, parce que ce billet n'a pas été payé la veille s'autorise de ce fait pour ne point payer le lendemain son acceptation échue? Non. Pourquoi? Parce qu'il sait que, s'il entendait ainsi la réciprocité, c'en serait fait de son crédit. Il paye donc, alors même que lui n'a pas été payé, et en agissant ainsi, il agit rationnellement. Ce même commerçant, qui fraude sans
scrupule sur la qualité de sa marchandise, se croirait déshonoré s'il exposait sa signature au plus léger retard. Tel est le pouvoir de l'idée sur rhomme. Lorsqu'on connaît ce pouvoir, lorsqu'on Ta mesuré, est-il donc diiBcile de l'étendre? Non. Lorsqu'on le voudra sérieusement, ce même commerçant agira, relativement à la qualité de sa marchandise, comme il agit relativement à la ponctualité de sa signature ; il aura le respect de l'une comme il a le respect de l'autre; mais si vous tenez à ce qu'il en soit ainsi, ne lui parlez pas morale, parlez-lui profit; ne vous adressez pas à sa conscience présumée par la morale, adressez- vous à sa raison éclairée par l'intérêt. H faut prendre l'homme tel qu'il est ; c'est parce qu'on lui demande trop qu^on obtient si peu ; si on lui demandait moins , on obtiendrait plus. Cessez de demander à l'homme d'être un dieu sur la terre ; demandez-lui seulement d'être un homme , c'està-dire de se rendre compte, par le raisonnement et le calcul, de chacun de ses actes. Alors il y aura autant d'églises, autant de gouvernements,
autant de tribunaux qu'il y aura d'hommes en possession de la plénitude de ses facultés intellectuelles, car chaque homme sera à lui-même son église, son gouvernement, son tribunal ; alors ce sera véritablement le règne de la loi de l'homme, dérivant de sa nature ; alors tout se simplifiera; alors tout ira de soi-même; alors le mal ne sera plus relativement et proportionnellement au bien dans l'ordre social que ce qu'il est dans l'ordre naturel, où il n'est pas sans exemple que la pluie qui féconde les récoltes les inonde, et que la chaleur qui mûrit les fruits les brûle. Propose-t-on, cependant, de décréter la suppression de la pluie et l'emprisonnement du soleil? Toute la question entre vous et moi se réduit à réclaircissement de ce point : si les hommes n'avaient pas d'autre législation que leur instruction, si les peuples n'avaient pas d'autre constitution que leur civilisation, le monde en irait-il moins bien et moins sûrement ? Y aurait-il plus de risques, ou au contraire y en aurait-il moins ?
Deuxième interpellation : « Dites-nous donc, vous
qui niez le droit, la justice, le bien et le mal moral, la raison de Dieu et même la raison de l'homme, pour ne laisser subsister que la raison individuelle, ditesnous sur quoi vous vous fondez pour déclarer à votre classe pensante et raisonnante qu'elle doit propager l'instruction dans les masses populaires. Est-ce qu'elle a le moindre intérêt à cela? Est-ce que son monopole de domination ne s'appauvrira pas en s*étendant? Dites-nous comment ces individus éclairés, savants, raisonnant à leur point de vue particulier, s'accorderont pour réaliser leur bien général qui diminuera leur bien individuel, s'il n'y a pas une loi morale qui les oblige envers les hommes moins éclairés qu'eux, si cette loi morale n'a pas une sanction divine? •'
Voyant ce que je rois, comment ne nieraîs-je pas la puissance tutélaire de ce que vous nommez € le Droit, la Justice," le Bien et le Mal mo- » rai, la raison de Dieu ! ^ Frappé du spectacle de leur impuissance séculaire et universelle, qu'ai-je fait ? J'ai cherché un nouveau frein dans la réciprocité, qui, je le répète, est à la liberté ce que la preuve arithmétique est à la règle. L'ai-je trouvé? C'est ce queTexpérience, cet arbitre suprême, dé-
cîdera ; mais point n'est besoin d'attendre qu'elle ait décidé pour répondre à votre interpellation . Vous me demandez « sur quoi je me fonde pour » déclarer à la classe pensante et raisonnante » qu'elle doit propager l'instruction dans les » masses populaires. » Facile est la réponse. Je n'ai à me fonder sur rien, car je n'ai rien à déclarer à la classe pensante et raisonnante. C'est un soin dont se charge la nécessité, et elle y suffit. Qui se charge de déclarer aux propriétaires de maisons et d'usines qu'ils doivent assurer leurs usines et leurs maisons? — Le risque d'incendie* Qui se charge de déclarer aux armateurs qu'ils doivent asgurer leurs navires ? — Le risque de naufrage. Qui se charge de déclarer aux mères et pères, moins riches que prévoyants, qu'ils doivent verser une annuité, s'ils désirent, à leur mort, laisser à leurs enfants un capital disponible qui permette d'achever leur éducation, de les libérer du service militaire ou de leur constituer une dot? — Le risque de mortalité. Qui se charge de déclarer aux habitants d'un pays où les animaux malfaisants sont en grand nombre, qu'il y
a des mesures de sûreté qulls doivent prendre? — Le risque même résultant de ce voisinage. Eh bien ! la classe pensante et raisonnante propagera l'instruction dans les classes populaires pour se préserver du risque que lui ferait courir leur ignorance. La barbarie est un risque, et la civilisation ne serait pas la civilisation, si elle ne s'appliquait pas à le diminuer et à le faire disparaître. Mais, dites-vous, en parlant de la classe pensante, est-ce que son monopole de domination ne s'appauvrira pas en s'étendant? apôtre de la raison de Dieu, voilà donc les arguments par lesquels se trahissent vos préoccupations ! Que m'importe à moi l'affaiblissement ou la perte de ce monopole? Comment se maintient-il? Est-ce par la force constituée ou est-ce par la raison démontrée? Si c'est par la force, la force lui étant retirée , il tombera de lui-même ; si c'est par la raison , la raison le soutenant qu'aura-t-il à redouter du raisonnement ? Vous me demandez « comment ces individus éclairés, savants, raison- » nant à leur point de vue particulier, s'accorde- » ront pour réaliser le bien général qui dominera
» leur bien individuel, s'il n'y a pas une loi nio- » raie qui les oblige envers les hommes moins éclai- » rés qu'eux? » Je vous réponds : ces individus s'y prendront comme s'y prennent tous les savants qui, visant, soit à la renommée, soit à la fortune, n'y parviennent qu'en dotant leur patrie et leur siècle d'un progrès ayant pour effet d'en accroître la puissance ou la richesse. Est-ce sous la pression d'une loi morale , et n'est-ce pas plutôt sous la pression de la loi même de son organisation intellectuelle que l'inventeur , ce possédé de l'idée, consume sa santé en veilles, et ruine sa famille en essais? Le bien général et le bien individuel sont- ils donc nécessairement ennemis? Proclamer cet antagonisme, c'est commettre une erreur grossière contre laquelle proteste la nomenclature de tous les progrès accomplis, erreur aussi grossière que celle qui consisterait à prétendre qu'il y a incompatibilité d'existence entre le tout et les parties qui le composent. La loi de toute découverte utile , de tout perfectionnement éprouvé, c'est d'être d'autant plus profitable à son auteur que ce perfectionnement ou cette
découverte seront avantageux à un plus grand nombre. Tout producteur a intérêt à l'augmentation de la masse des consommateurs ; tout écrivain a intérêt à la multiplication du chiffre de ses lecteurs. Cela est élémentaire.
Troisième interpellation : «« PourqueM.deGirardin fôt fondé à nier que la raison de Dieu existe au-dessus des sociétés humaines et puisse être réalisée dans les sociétés, il faudrait qu'il niât cette Zoi universelle de causalité qui fait qu'une cause produit son effet, c'està-dire l'effet qui lui est propre et non pas un autre. . , Sans la loi de causalité, que serions-nousl Conunent l'individu raisonnerait-il 1 »•
Non-seulement je ne nie pas la loi universelle de causalité, mais c'est la seule loi que j 'admette, et elle me sufl5t pour que tous les progrès de la civilisation s'accomplissent sans révolutions, sans obstacles, sans retards , sans lacunes. Qu'est-ce que la civilisation? C'est la maturité de la raison humaine, c'est la raison de l'homme appliquée, c'est sa légitimité reconnue , c'est sa souveraîpeté exercée.
Qu'est-ce que je demande? Je demande positivement que la cause produise son effet , c'est-àdire Teffet qui lui est propre, et non pas un autre; en d'autres termes, je demande que la civilisation progressive étant à la raison humaine ce que Teffet est àla cause, la force matérielle nlntervienne jamais où doit régner exclusivement la force intellectuelle, parce que cette intervention ne saurait avoir lieu sans fausser tous les rapports naturels et sans sacrifier Tordre intellectuel au rétablissement de ce que des peuples et des siècles ont appelé Tordre matériel , et qui est Tordre comme la paralysie est le repos. J'admets hi raison de Dieu existant au-dessus des hommes S(3 mouvant de Terreur à la vérité, dans Torbite de leur raison au même titre que j'admets la raison de Dieu existant au-dessus des planètes , décrivant la loi de leur courbe d'occident en orient. S'il y a un Dieu qui existe au-dessus des planètes,- il y a un Dieu qui existe au-dessus des hommes ; mais, encore une fois, quel besoin y a-t-il donc de mêler Dieu à nos sociétés qui ne marchent si mq.1 et ne tombent si souvent que parce
qu'elles s'écartent de rhumanité et perdent le centre de gravité ? Le centre de gravité dans l'ordre intellectuel, n'est-ce pas, en effet, la raison démontrée par le raisonnement ? Dieu, soyezen certain, ne s'occupe pas plus des sociétés mal organisées qui tombent que des voitures mal chargées qui versent ou que des édifices mal construits qui s'écroulent. Les sociétés ne sont que des accidents.
La preuve que les sociétés ne sont que des accidents dus au choc de la force matérielle contre la force intellectuelle, c'est qu'en matière de circulation, de correspondance, d'échanges, de navigation, de chemins de fer, de télégraphie électrique, où notamment deux forces parallèles suivent, sans s'en écarter, la ligne droite de leur parallélisme, les sociétés s'effacent pour laisser passer la civilisation.
C'est , il est vrai, ce que vous ne sauriez admettre, car vous placez, en ces termes, les sociétés au-dessus de l'humanité :
" Non, nous ne confondons pas l'humanité et les sociétés ; nous faisons entre elles une grande distinction .
Cette distinction, c'est que, dans son existence physique, dans sa nature animale, l'homme est sujet des lois physiques, tandis que, dans sa vie morale , intellectuelle et sociale, il est libre, complètement libre de se soumettre aux lois morales et sociales ou de ne pas se soumettre à ces lois. Et c'est parce que les sociétés s'approchent ou s'éloignent de cette soumission qu'elles sont variables dans leurs formes et dans leurs développements, quoique toutes subissent les conséquences logiques de la violation de ces lois. »
Votre distinction est précisément ce qui constitue votre erreur. Il est faux , complètement faux, évidemment faux , que Thomme ait dans Vordre intellectuel une liberté qu'il n'a pas dans « son existence physique , dans sa nature ani- » maie. > Telles sont vos expressions. L'homme se développe intellectuellement comme iV se développe corporellement, par la même loi : liberté de ses mouvements et exercice de ses forces. Si on Tempêche de se développer intellectuellement, c'est-à-dire si on le tient toute sa vie enmaillotté dans des lois et en puissance d'autorité, qu'arrive-t-il? 11 arrive ce qui arriverait à un
homme qu'on empêcherait de se développer corporellement , en le tenant toute sa vie emmaillotté dans des langes et en puissance de nourrice. Cet homme n'aurait qu'une pensée, s'il en conservait une , ce serait de se soustraire à un tel supplice. 11 faut que l'homme se meuve intellectuellement comme il faut qu'il se meuve corporellement. Se mouvoir corporellement et se mouvoir intellectuellement , telle est sa double loi, l'une aussi impérieuse que l'autre. Laissez l'homme se mouvoir intellectuellement avec la même liberté ni plus ni moins grande qu'il se meut corporellement, et il ne poussera pas, le voulûtil, l'abus de la liberté intellectuelle plus loin que l'abus de la liberté corporelle. L'esprit, comme le corps, a Ses limites qu'ils ne peuvent ni l'un ni l'autre dépasser. L'homme a la liberté de se crever les yeux avec ses doigts, se les crève-t-il? Homme , qui êtes-vous donc pour vous défier de la raison de votre semblable ? Sur quel motif se fonde cette défiance et quel est le titre qui la légitime? S'il prétend que sa raison est supérieure à la vôtre et qu'il essaye de le démontrer, qui sera
juge entreVous detix?S'il en sait moins que vous, qu^avez-vous à faire? Vous avez à prouver que vous en^avez plus que lui. Là est votre droit, tout votre droit, mais il. s'arrête là, car il s'épuise en s'exerçant. L'homme qui s'écarte de la raison démontrée par le raisonnement fait ce que fait le voyageur qui s'écarte de la route tracée menant directement au but. Il se met dans la nécessité de revenir sur ses pas : c'est ainsi qu'il apprend à se diriger. L'expérience, ce contrôle inséparable de la raison humaine , est un précepteur dont les leçons valent mieux et coûtent moins que toutes les lois contradictoires de tous les législateurs successifs. Un jour on reconnaîtra que les sociétés n'ont jamais été que des déviations de l'humanité , causées par les empêchements mis au libre cours de la force intellectuelle par la force matérielle. Ce qui le prouve, c'est que tout progrès accompli par la civilisation est un retour effectué vers l'humanité par le chemin de l'unité.
Si avant d'arriver ans notions commîmes et populaires de la vertu et du vice, ils (les anciens moralistes) se fassent livrés à des recherches tm pea plus approfondies sur les racines du bien et du malf ils auraient, selon moi, donné de grandes lumières à leurs successetirs ; et surtout s'ils eussent consulté la nature, leurs doctrines auraient été moins prolixes et moins obscures.
BACON. Dign. and. adv* of leam, liv. 2.
Chaque homme appelle bon ce qui loi platt, et mauvais ce qui lui déplaît.
HOBBES. De nat, hum.
Soit ; VOUS avez raison d'affirmer ce que je nie, et j'ai tort denier ce que vous affirmez :
« L'homme est doué de la faculté de voir les vérités étemelles,
'-> En dehors de l'homme et au-dessus de lui il y a des lois nécessaires qu'il ne peut changer.
>' Il est temps que les hommes se réunissent dans la 7mson universelle, a
Oui, il est temps que les hommes <ffîi veulent sincèrement Tamélioration de Tétat social se réunissent dans la raison universelle ; montrez-moi donc ces v^nï^s étemelles que vous avez la faculté de voir, heureux homme ! et que je ne vois pas ; ces lois nécessaires qui sont au-dessus de vous et au-dessus de moi et que nous ne pouvons point changer.
Quelles sont-elles?
Que prescrivent-elles?
Que réprouvent-elles?
Où est leur sanction ?
C'est ce que vous omettez toujours de me faire connaitre.
Qui le sait) cependant, est impardonnable de ne pas le dire.
Croyez^moi, ne laissez pas plus longtemps sans réfutation victorieuse cette dangereuse objection de Locke demeurée sans réplique i
** Si ces règles du monde étaient innées et empreintes naturellement dans lame des hommes, je. ne saurais comprendre comment ils pourraient venir à les violer tranquillement et avec une entière con-
fiance. Considérez une ville prise d'assaut, et voyez s'il paraît dans le cœur des soldats, animés au carnage et au butin, quelque égard pour la vertu, quelque principe de morale et quelque remords de conscience pour toutes les injustices qu'ils commettent. Rien moins que cela. Le brigandage, la violence et le meurtre ne sont que des jeux pour des gens rais en liberté de commettre ces crimes sans être censurés ni punis. Et, en effet, n'y a-t-il pas eu des nations entières, et même des plus polies, qui ont cru qu'il leur était aussi bien permis d'exposer leurs enfants pour les laisser mourir de faim, ou dévorer par les bêtes farouches, que de les mettre au monde? Il y a encore aujourd'hui des pays où l'on ensevelit les enfants tout vifs avec leurs mères ,^^ arrive qu'elles meurent dans letirs couches ;^Tl1)ien on les tue si un astrologue assure qu'ils sont nés sous une mauvaise étoile. Dans d'autres lieux, un enfant tue ou expose son père et sa mère, sans aucun remords, lorsqu'ils sont parvenus à un certain âge. «... Etc., etc. »» Ouest ce consentement universel qui nous montre qu'il y a de tels principes gravés naturellement dans nos âmes? Lorsque la mode avait rendu les duels honorables, on commettait des meurtres sans aucun remords de conscience, et encore aujourd'hui c'est un grand déshonneur, en