‹ Le droitChapitre 8 sur 14 · TACITE · texte numérisé non relu

TACITE

Loin de préciser les termes du problème sur lequel la société ne se tient en équilibre qu^à si grand'peine et au risque de tomber partout en ruines sous le choc de révolutions sansdénoûment, votre lettre les rejette dans le vague d'où je m'étais efforcé de les tirer.

Selon vous, « le droit est pour chacun la fa- > culte de faire ce que le devoir prescrit. j>

Mais, après cette définition, qui fait du droit une faculté et de cette faculté un devoir^ définition qui paraît incontestable à son auteur, saiton ce que prescrit le devoir ?

Suffit-il, pour en donner une idée exacte, de dire : « Il n'est pas un droit véritable qui n'ait 9 un devoir pour principe, et le principe du de-

9 voir est dans la conscience de Tindividu ? »

De telles explications, j'en prends pour juges les témoins de ce débat, n'obscurcîssent-elles pas la question plus qu'elles ne Téclaircissent, et ne la font-elles pas reculer plutôt -qu'avancer?

Ajouter le vague au vague , est-ce en sortir ?

Pour en sortir, il n'est qu'un moyen, c'est d'énumérer , sans omission , ce que prescrit le devoir et ce qu'il défend, afin que désormais chacun sache définitivement et exactement à quoi s'en tenir, afin que nul n'ignore plus ce qu'admet universellement et ce que réprouve éternellement la conscience.

Mais qu'est-ce que la conscience?

La conscience qui permet à l'empereur Nicolas, souverain pontife, au nom de griefs qu'il ne peut articuler , d'allumer la guerre en Europe , de répandre des flots de sang, d'entasser des montagnes de cadavres, de porter la désolaton et la dévastation parmi des populations dont l'unique

tort est d'être géograpliiquement placées entre la Eussie et la Turquie, comme le fer forgé entre l'enclume et le marteau , d'ébranler partout le

crédit, de suspendre partout les grands travaux, de ralentir partout le cours de Tactivité humaine, de faire monter partout le flot de la misère des peuples, est-ce la conscience ?

La conscience qui absout emphatiquement ce qu'elle eût impitoyablement condamné, si ce qui a réussi eût échoué , est-ce la conscience ?

La conscience qui mettait le feu aux bûchers deTinquisition, était-elle la conscience?

La conscience qui ordonnait , en 1572, les massacres de la Saint-Barthélémy , en 1685 les dragonnades, était-elle la conscience ?

La conscience qui les justifiait par la voix de papes et d'évêques, était-elle la conscience?

La conscience qui appliquait des supplices horribles, des peines terribles à des crimes et à des délits imaginaires, était-elle la conscience?

J'abrège en bornant là mes questions.

Si la conscience est un tribunal sans appel, il faut le proclamer infaillible.

Si Ton admet qu'il puisse se tromper dans ses jugements, quel sera le tribunal supérieur qui les réformera ?

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Conscience est donc .\in mqt teirt aussi rague que Devoir ; Devoir est un mot tout â^ussi vague que Droit; Droit est un mot tout aussi vague que Eaisoa.

Aussi n'ai-je point dit ce que tous nie faites dire. Je n'ai point dit : le Droit, c'est k Barsom J'ai dit, ce qui est très (afférent : Eaisonner estife Droit* 1 • -

Le raisonnement ainsi àrigé en droit inviolable, c'est la force matérielle destituée par ia force intellectuelle, c'est le droit du plus fort rationnellementj scientifiquement, industriellement;, succédant au droit du plus fort corporellernent, légalement, militairement.

Le droit du plus fort, dans l'ordre intellectuel , scientifique, industriel, comme dons l'ordre corporel, légal, militaire, ne se définît pas ; il se démontre.

Se démontrant, il a ëur les définitions contradictoires de[ Spinosa, de Hobbes et de Benthami, de Grotius, de Kant, de Krause et de la vôtre, tout l'avantage de 1^ démonstration sur les défi* niticns.

Etante la forte , il n'a pas besoin de chercher de sanction hors lui-même.

Etant Tunité , il fait tomber toute vieille distinction entre le droit naturel et le droit positif, le droit tacite et le droit écrit, le droit nécessaire ôt le droit volontaire, le droit conventionnel et le droit coutumier, le droit entendu dans le sens de législation et le droit entendu dans le sens de jurisprudence, enfin entre « le droit qui

> est une faculté et le droit qui désigne un en- ^ semble depréceptes, decommandements, ayant

> pour sanction la force ^ et, dans certains cas, la

> peine. >

Le droit qui n'est pas un n'existe pas.

Le droit naturel exclut le droit positif, et réciproquement. En efiet, si le droit naturel est la vérité, le droit positif est Terreur. Il faut donc opter entre l'un ou l'autre.

Il faut pareillement opter entre le droit du plus fort matériellement, et le droit du plus fort rationnellement. Où la force parle , la raison n'a qu'à se taire ; où la raison commande , la force n'a qu'à obéir,

— us —

Le droit qui a besoin de la force^ et, dans certains cas, de la, peine ^ pour sanction, porte un nom qui n'est pas le sien.

La force comme la raison, la raison comme la force , se sanctionnent par elles-mêmes et n'oni ni Tune ni Tautre besoin d'une sanction étrangère.

Est-ce que la sanction de la force est nécessaire à la science? La sanction de la science, c'est la science appliquée Et qu'est-ce que la raison, si ce n'est la science du raisonnement?La sanction de la raison, c'est la raison démontrée ; le droit du plus fort rationnellement n'en a besoin d'aucune autre.

Maintenant, quelques mots d'explication sur une opinion que vous m'attribuez à tort, car elle n'est pas la mienne. Je n'ai jamais dit que la liberté fût « illimitée de su nature. 3> J'ai dit expressément le contraire : j'ai dit que la liberté étant naturellement limitée ne devait pas l'être légalement. Je suis pour la liberté naturellement limitée contre la liberté légalement limitée. Toute liberté légalement limitée n'est plus

la liberté, c'est la tolérance. On peut prétendre le contrake, mais le démontrer n'est point possible. La liberté est un axe, et, comme tout axe, elle a deux extrémités. Ces deux extrémités sont : Besponsabilité et Réciprocité. Ce sont là ses limites naturelles, et qui prétend en imposer d'autres tombe dans des complications sans nombre et inextricables , dont nos lois sont autant de preuves irrécusables.

La liberté étant la substitution de la raison à la force, limiter légalement la liberté, c'est limiter arbitrairement la raison s'exerçant et se démontrant par le raisonnement ; c'est s'ériger en pape infaillible dans l'ordre intellectuel.

Si ce pape se trompe, si ce qu'il prétend blesser la raison, excéder la liberté, n'excède pas la liberté, ne blesse pas la raison, quel sera le recours de la raison contre la force, de la liberté contre l'autorité, de la vérité contre l'erreur , du droit individuel contre le fait législatif? Vous répondez : « Eecourir à l'insurrection , ce se- » rait trop ; résister légalement, ce ne serait pas » assez ; mon droit sera de résister Juridique-

» ment , c'est-àrdire de faire respecter en ma > personne le droit tel qu'il m'apparaît, affirmé » par ma raison. »

Je voudrais bien savoir en quoi résister juridiqmment est plus que résister légalement^ et comment, sous le régime de Tarbitraire, on résiste juridiquement !

Votre conclusion est la condamnation p vous-niême de votre définition du Droit, défi tion que vous déclarez préférable à la mien le droit qui n'aurait pour garantie que la sistance juridique serait un droit illusoire ^e serait un droit qui ne reposerait sur aucune «se solide ; ce serait un droit que ne protégeraiMiucune garantie efficace ; ce serait un droit, ^Jin, qui n'aurait pas de sanction.

Or, le droit tel que je Tai défini porte ^luimême sa sanction, c'est ce qui prouve qumest le Droit.

EMILE DE GIRARDIN

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