INTERPRÉTATION DU DROIT FAMILIAL PAR L'ÉGLISE
1° L'autorité de l'Église
Il y a un fait que personne ne peut révoquer en doute. L'Eglise intervient dans l'économie du gouvernement familial. Son intervention, qui compte déjà en sa faveur une prescription de vingt siècles, a été bénévolement acceptée par la famille chrétienne, en qui elle a produit les plus heureux effets d'harmonie intérieure, de respect accordé à tous les droits, et d'une soumission constante aux exigences de tous les devoirs.
Il en est résulté un progrès moral incontestable, dont le chrétien n'a pas été le seul bénéficiaire, mais qui a fait sentir son influence jusque chez les peuples infidèles. I] y aurait là une raison suffisante pour justifier M'à-propos du concours de l'Église et pour engager les familles et les peuples à demander qu'elle le continue. (1)
(1) Qu'il nous soit permis de rappeler ici les paroles d'un de nos historiens les plus distingués, Monsieur le sénateur Thomas Chapais: " En contemplant l'œuvre bienfaisante accomplie sous nos yeux par l'Église, et en récapitulant dans notre esprit son rôle tutélaire à travers les siècles écoulés, ne sentez-vous pas.
Mais ces effets sont postérieurs à l'action de l'Église et, s'ils montrent après coup l'opportunité de son assistance, ils ne fournissent pas de titres aux droits stricts qu'elle pourrait réclamer.
Une question se pose donc : l'Église a-t-elle des droits à imposer son enseignement, sa législation et son gouvernement à la famille ? Si oui, de quels titres peut-elle se prévaloir pour les réclamer et en user ? Quelle est l'étendue de ces droits ? Quelle attitude doit prendre l'autorité familiale
comme moi, un noble orgueil, une joie pure gonfler et dilater votre cœur ? Et, n'ête^-vous pas tentés, à la pensée que vous êtes les fils d'une telle mère, de répéter, en lui donnant un sens nouveau, ce cri fameux : " Civis Romanvs sum / " Messieurs, laissez-moi vous le demander, sommes-nous assez fiers de notre mère ? L'aimons-nous assez, lui sommes-nous assez fidèles ? Lui rendons-nous vraiment le culte que nous lui devons? Comprenons-nous bien ce qu'elle fait pour nous et ce qu'elle a fait pour le monde ? Et ne se rencontre-t-il pas parmi nous des hommes trop enclins à mettre en question sa sagesse éprouvée par les siècles, des catholiques qui semblent contester sa direction, appréhender son influence et jalouser son action ? Ah ! gardonsnous, gardons-nous de cette aberration funeste et de cette injustifiable ingratitude ! N'ayons pas peur de l'Église ! Au contraire, faisons-lui, aussi large que possible, sa place dans nos institutions et notre vie nationale. Non seulement elle dispense la doctrine et la morale capables d'orienter sûrement l'âme humaine vers son terme immortel, mais elle est, dans l'ordre social, la plus grande réformatrice, pondératrice et régulatrice. Et durant la crise angoissante que traversent en ce moment les peuples, plus que jamais nous sommes sûrs de trouver en elle la lumière, la force, la concorde et la paix.' (Extrait de Y Action Catholique, 14 août 1920.)
à leur égard? Nous donnerons brièvement une solution philosophique à ces problèmes.
Parmi les faits qui ont concouru à l'établissement du régime familial, il en est un qui offre une convenance morale ayant, en quelque sorte, un caractère impérieux : sa vocation surnaturelle. La société familiale a été constituée par Dieu lui-même au début des temps, pour répondre aux exigences de la nature raisonnable de l'homme. Sa création la mettait, comme tous les êtres créés, sous l'empire de la loi naturelle ; et la famille devenait par là soumise, dans tout ce qu'il y a chez elle d'essentiel et de fondamental, aux prescriptions de cette loi.
Mais, par sa vocation surnaturelle, la famille se trouvait investie d'une mission supérieure à sa mission naturelle. Elle devenait une chose sacrée et devait remplir des fonctions surnaturelles afin de tendre à une fin, non pas seulement terrestre ou humaine, mais céleste et divine. Elle devait fournir au monde des hommes déifiés par la grâce divine, et conduire ceux-ci par des chemins inconnus aux puissances créées, et aboutissant à la gloire éternelle.
L'histoire de cette vocation présente deux faits : sa conception, perçue de toute éternité, réalisée dans le paradis terrestre et entravée par
le péché originel ; sa restauration par la vie, la mort et les œuvres du Christ.
Le premier fait modifia lu constitution et la fonction de la famille, en ajoutant un code spécial à la législation naturelle du foyer. Le second mit, de droit, la législation révélée de la famille sous le contrôle juridique de l'Église du Christ.
En effet, l'appel à une vocation surnaturelle donnait à la famille une orientation nouvelle, supérieure à sa tendance naturelle. Ce n'est plus seulement un coin de la terre qu'elle est appelée à peupler, ce sont les espaces du ciel.
Parallèlement à son but, son action propre a été sanctifiée et ses forces ont été enrichies de secours divins et gratuits. Ses énergies doivent, à ce titre, être réglées et dirigées par des lois nouvelles promulguées spécialement par Dieu, auteur de la vocation surnaturelle. (1)
(1) C'est ce qu'exprime le Psalmiste : " Vous avez remis ' l'iniquité de votre peuple ; vous avez effacé tous leurs péchés.
" Vous avez apaisé votre colère ; vous avez détourné la fureur 1 de votre indignation.
" Convertissez-nous, ô Dieu, notre Sauveur, et détournez de 'nous votre colère.
" Serez-vous éternellement en colère contre nous ? L'étendrez- ' vous, cette colère, de génération en génération ?
M Non, ô Dieu, vous vous tournerez vers nous, vous nous 1 vivifierez et votre peuple se réjouira en vous.
Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde, et accordez-nous
votre assistance salutaire.
Il faut donc qu'elle reçoive une lumière et un secours d'en haut ; car il est nécessaire qu'elle connaisse parfaitement le terme proposé comme but à atteindre ; le champ nouveau de son activité ; les chemins inexplorés qui s'ouvrent devant elle ; la nature, la direction et l'intensité des efforts à accomplie ; les moyens mis à sa disposition et leur maniement régulier ; les récompenses qui couronneront sa générosité et les châtiments qui menacent, au contraire, son infidélité. Or, toutes ces choses sont d'un ordre qui surpasse les exigences naturelles ; toutes doivent lui être positivement révélées. D'un autre côté, les secours
" J'écouterai ce que le Seigneur- Dieu dira en moi, car il '* parlera de paix pour son peuple, pour ses saints et pour ceux M qui se convertissent à lui du fond du cœur.
" Elle est proche de ceux qui le craignent, son assistance salu- " taire, pour que sa gloire habite notre terre.
" La miséricorde et la vérité se sont rencontrées ; la justice "et la paix se sont embrassées.
" La vérité est sortie de la terre ; la justice nous a regardés du " ciel.
" Oui, le Seigneur répandra sa bénédiction ; et la terre portera '* son fruit.
" La justice marchera devant lui ; elle maintiendra ses pas M dans la voie." -—Psaume 84,
Ce fruit de la terre, n'est-ce pas le Christ ? N'est-ce pas aussi le chrétien devant lequel la justice doit marcher pour guider ses pas? Il n'avait autrefois pour le conài -.ivc Que la vérité de l'ordre naturel. La justice de la Rédemption beue à-\ <*iel, est venue à sa rencontre et lui a donné le baiser de la r<*oonci nation, Ce psaume est admirable par ce qu'il renferme de surnaturel.
du ciel doivent agir sur la famille, non par contrainte physique,mais par une puissance persuasive d'ordre intellectuel et moral. La vocation familiale doit donc être accompagnée de la lumière éclairante de principes révélés qui expliquent son origine, sa nature et son but, tout en montrant l'obligation morale de s'y soumettre. C'est toujours la loi révélée qui se présente comme nécessaire. (1)
Ainsi donc, la vocation surnaturelle signifiée, dès sa création, à la conscience humaine, comportait, pour la famille, la Révélation d'une loi qui surpasse les prescriptions morales de la Nature et s'y ajoute sans les détruire ; elle impliquait dès lors la promulgation de lois spéciales et révélées, dont le Code devait servir à la famille pour régler ses rapports surnaturels avec Dieu et lui permettre d'atteindre efficacement la destinée céleste
(1) L'homme ne doit se lasser de méditer les vérités et les préceptes que comporte son élévation surnaturelle. Il en retirera le plus grand profit. Qu'on lise à ce sujet le psaume 118 en entier. " Seigneur. . ., dit le Psalmiste, vos enseignements sont admirables, c'est pourquoi mon âme les a approfondis. Les révélations de votre parole éclairent et donnent l'intelligence aux petits. . . Regardez-moi, et ayez pitié de moi selon l'équité réservée à ceux qui aiment votre nom ; conduisez-moi selon votre loi et que nulle injustice ne me domine. . . Faites briller sur votre serviteur la lumière de votre visage, et enseignez-moi la justice de vos ordonnances." — Ps. 118, v. 129-135.
qui lui était assignée. De même, le travail de restauration surnaturelle accompli par le Christ rendait, en outre, nécessaire l'institution surnaturelle d'une Église permanente pour appliquer individuellement, au nom du Rédempteur, à tous les hommes qui devaient naître dans le cours des siècles, les mérites satisfactoires de la Rédemption.
Il est vrai, en effet, que, dans l'économie de l'innocence primitive, la Révélation ne comportait pas nécessairement l'institution d'une Église pour l'enseigner, la défendre et en conserver intact le dépôt. Les prérogatives extraordinaires dont l'homme jouissait en possédant la grâce le mettait à l'abri des faiblesses de l'esprit, des défaillances de la volonté et des révoltes des sens. La grâce devait se transmettre de générations en générations, comme un héritage de noblesse octroyé à la nature humaine. Les privilèges inouïs de l'intégrité, sans cesse présents à l'attention de l'homme, étaient suffisants pour lui rappeler sa vocation surnaturelle et le convaincre de la possession actuelle de la grâce et, par là, pour engendrer la Foi, soutenir l'Espérance et entretenir la Charité. Le ministère des Sacrements, pour produire et signifier la grâce dans l'âme, n'était pas de rigueur. Il suffisait à
l'homme de maintenir son esprit orienté vers son Créateur, pour trouver dans cette droiture fondamentale, une garantie d'intégrité pour ses puissances inférieures. La Loi révélée l'aurait dirigé sans difficulté, et il l'aurait suivie sans sentir les défaillances d'une nature viciée.
Mais, dans l'économie de la Rédemption, la vie surnaturelle devint plus compliquée. La grâce n'est plus un don attaché à la nature humaine et transmis avec celle-ci ; elle est le fruit d'une conquête volontairement faite et d'une victoire personnellement remportée sur le péché. Elle ne comporte plus les prérogatives d'intégrité et suppose une lutte constante contre les révoltes des sens. Il faut donc à l'homme des signes extérieurs qui témoignent de la présence invisible de la grâce divine dans son âme. La vertu d'Espérance est nécessaire et, sans les Sacrements, elle ne peut avoir de fondement solide dans l'homme, où se rencontrent tant de faiblesses. De là naît la nécessité d'une Église, instituée par le Christ, pour administrer ces sacrements ou signes surnaturels jusqu'à la consommation des siècles.
En outre, le péché originel a détruit dans l'homme les titres à l'affection et à la considération divines ; et, depuis ce désastre produit dans l'âme humaine, la justification ne se borne pas
à être une largesse gratuite de la part de Dieu, elle est de plus, et elle doit être du côté de l'homme, une satisfaction à la justice divine, une réparation obligatoire de l'ingratitude dont il est coupable.
Il fallait au péché une réparation infinie puisque la majesté offensée était elle-même infinie ; de plus, cette restauration devait être individuelle, puisque chacun portait personnellement la tache de sa déchéance et les ruines amoncelées par celle-ci. Seul, un homme-Dieu, comme le Christ, pouvait offrir au Père éternel une satisfaction humaine capable de contre-balancer l'énormité de l'offense.
Et, pour que les hommes fussent capables de s'attribuer les mérites satisfactoires du Rédempteur, ils devaient s'affilier à sa volonté réparatrice, par un acte individuel et positif, accepté par le Christ lui-même. Le sacrement de Baptême, institué par celui-ci, n'avait pas d'autre but : appliquer à chacun les mérites de la Rédemption, faire des baptisés, des chrétiens ou des participants à l'œuvre de régénération spirituelle opérée par Jésus -Christ.
Or, la multiplication des disciples du Christ devait nécessairement constituer un corps moral dont le Rédempteur était la tête et la volonté, une
société des âmes sur la terre, une église militante de croyants et de pénitents.
Quelle devait être la condition juridique de cette assemblée surnaturelle ? C'était une véritable société, c'est-à-dire une multitude d'hommes unis au Christ et orientés vers une même fin, devant, en outre, sous la direction de leur chef, concerter leurs efforts vers leur fin commune. L'intérêt de chacun et le bien complet de l'œuvre à accomplir exigeaient, dans cette communauté, le plein pouvoir de gouverner ceux qui avaient revêtu la tunique du Sauveur. Il fallait, en effet, maintenir et accroître la grâce divine dans l'âme des hommes ainsi régénérés. Mais les faiblesses humaines, produites par le péché, rendaient précaire le règne de cette grâce, même après qu'elle eut été reconquise.
Nous savons, en effet, quels sont les fruits de mort accumulés en nous par le mal originel. L'intelligence a perdu de son acuité et de sa lucidité natives ; elle est lente à percevoir, et n'arrive plus à ses conclusions qu'après un travail plus ou moins pénible et plus ou moins intense, Iras souvent incertain, et parfois avec un résultat qui porte l'étiquette d'une faillite. Les ténèbres s'amoncellent vite dans ses conceptions ; les souvenirs les plus profondément gravés perdent
rapidement de leur vivacité. Les sens, surexcités, dévoyés et rendus ennemis de tout contrôle, devancent instinctivement les lenteurs de l'esprit et réclament assez communément des satisfactions opposées aux dictées de la saine raison. Et alors, la volonté humaine, affaiblie et découronnée, craignant la lutte et l'effort, et se réclamant de sa liberté pour fuir tout sacrifice et toute contrainte, se montre facilement hésitante entre la voie du devoir et celle de la volupté, en face du choix à faire ou de l'immolation qui répugne ou du plaisir qui attire. Elle entend bien les réclamations de la conscience ; mais la voix bruyante des passions les étouffe sans peine : la sensualité sait prendre des accents et trouver des procédés de persuasion qui ne laissent pas de triompher de toutes les hésitations. Des chutes se produisent, et des ruines nouvelles sont encore à réparer.
Ces malheurs sont quotidiens. Il faut, pour les mettre en doute, une mauvaise foi et une audace patentes ou une inconscience qui touche à la démence.
L'Église, pour continuer avec succès la mission' sanctificatrice du Christ, doit travailler à maintenir l'unité dans son bercail ; enseigner, expliquer et interpréter sans relâche la loi révélée ; conférer les sacrements, signes et facteurs des grâces qui
préviennent les défaillances ; fournir les moyens de réparer les nouvelles ruines produites par le péché actuel ; et, par la Pénitence, sacrement institué par le Christ et fécondé de ses mérites, faire renaître la grâce là où elle vient de s'éteindre.
Évidemment, cette action suppose chez elle un pouvoir proportionné, voulu par son divin Fondateur, et comportant les droits d'enseigner, de sanctifier et de commander, en un mot, de perpétuer, jusqu'à la consommation des siècles, l'autorité doctrinale, le ministère et la royauté du Christ.
L'Église porte donc un triple diadème, symbole de l'empire qu'elle exerce ici-bas sur tout ce qui est du domaine surnaturel. Le nier serait mettre en question la sagesse ou la puissance du Rédempteur ; ce serait contredire les témoignages les mieux appuyés et les plus irrécusables de la Restauration surnaturelle; ce serait, enfin, s'aveugler au point de ne pas apercevoir ce que la vie, la permanence et la fécondité de l'Église ont d'extraordinaire et d'humainement inexplicable.
Par l'extension de son autorité, l'Église embrasse toutes les personnes et toutes les choses qui appartiennent à l'ordre surnaturel, de même aussi, tout ce qui, dans l'ordre purement naturel, est une condition ou une exigence du surnaturel. À elle incombe la tâche de conserver intact le
dépôt de la Révélation, d'enseigner, d expliquer et d'interpréter authentiquemerit les vérités dogmatiques et les préceptes pratiques qu'elle contient.
Elle a, pour atteindre ce but, une puissance, non seulement doctrinale, mais encore strictement législative. Le caractère de sa mission l'exige. La direction qu'elle donne est, en effet, catholique, c'est-à-dire destinée à tous les individus et à toutes les familles de tous les pays et de tous les temps ; elle est, en outre, impérieuse, comme sont impérieux les devoirs que nous avons de travailler à notre sanctification ; elle a enfin un caractère de stabilité, puisqu'elle doit régler, non pas seulement des cas particuliers, mais l'orientation générale et constante des âmes vers leur salut.
Il faut donc à l'Église une autorité permanente et universelle, ayant un pouvoir de commandement qui franchisse les limites du temps et de l'espace, et donne, pour le présent et l'avenir, aux nombreuses familles qu'elle domine, des directions impérieuses, permanentes et universelles, c'est-à-dire des lois véritables.
2° Domaine de l'autorité ecclésiastique
Cette autorité trouve matière à s'exercer dans les lois révélées, qui ont besoin dans la pratique d'être concrètement spécifiées. Elle s'étend aussi aux préceptes naturels qui, eux aussi, demandent d'être circonstanciés. La morale naturelle doit, en effet, précéder le surnaturel, comme une condition préalable d'honnêteté moins parfaite requise à une intégrité supérieure. L'Église la domine de son autorité, parce qu'elle ne peut vouloir la sanctification surnaturelle, sans promouvoir la bonté morale, même purement naturelle.
Gardienne et modératrice de la loi révélée et de la Morale naturelle, elle dirige donc les âmes et les familles chrétiennes, sans exception. Celles qui n'ont pas été christianisées par le Baptême ne sont pas tenues de se plier à sa loi : car elles n'ont pas accepté librement leur affiliation au Christ ; elles ne participent aucunement à son action surnaturalisante ; elles ne font nullement partie de son corps mystique. Elles n'ont pas réalisé, en un mot, une condition que Dieu, Créateur de la liberté humaine, se doit de respecter: la libre acceptation de ses largesses et de sa juridiction surnaturelle, la pleine reconnais-
sance de son Église et la complète adhésion à son action sanctificatrice.
De même, quoique l'Église désire la conversion des hérétiques et des schismatiques, elle n'entend pas les soumettre malgré eux à ses lois disciplinaires. C'est une concession qu'elle leur fait par condescendance. Car, tous les fidèles baptisés demeurent sous la juridiction de l'Église, même dans leur révolte : le caractère d'affiliation imprimé par le Baptême est ineffaçable et rend permanente la subordination à Jésus-Christ et à son Église. Mais celle-ci suppose à priori leur bonne foi et entend les traiter avec égards. Elle ne veut pas accroître, sans profit de conversion, la responsabilité de leur défection ; elle déplorerait de concourir positivement à la nullité universelle de certains actes capitaux de leur vie par l'imposition de formalités auxquelles ils ne se soumettraient pas ; elle espère, enfin, que sa mansuétude et sa longanimité leur obtiendront la grâce du retour au bercail. (1)
Cette bonté condescendante de l'Église ne fournit toutefois aux hérétiques et aux schismatiques
(1) Cela doit s'entendre des personnes qui sont nées dans l'hérésie ou le schisme et non des apostats ou de toi!" ceux qui sont dans l'acte formel de la révolte. (S. Alph. 154 ; Genicot, I, 94 ; Arregui, S.J., 30. )
aucun titre pour s'opposer aux lois qu'elle dicte à la conscience de ses membres fidèles : leur opposition serait injuste, téméraire et pleine de dangers. Cette contradiction serait injuste, puisque la législation disciplinaire de l'Église atteint directement les fidèles seulement, lesquels ont le droit d'être dirigés selon les exigences de leur fin surnaturelle, sans qu'un " placet " puisse être exigé en droit par ceux qui ont volontairement renoncé à cette fin. Elle est encore téméraire, parce que, si les hérétiques et les schismatiques sont, de fait, exemptés de la direction ecclésiastique, cela est dû exclusivement à la bonté condescendante de l'Église : ils demeurent, de droit, fils de l'Église si leur baptême a été valide, et elle pourrait, malgré leur révolte, leur imposer sa loi, comme à tous ceux qui sont baptisés. Par le baptême, ils ont promis de se soumettre à l'Église du Christ. Enfin, l'opposition des hérétiques est pleine de dangers : elle aggrave, en effet, les préjugés ; elle avive les dissensions ; et elle fortifie et perpétue un état de guerre qui ruine l'harmonie, rend impossible la bonne entente sur des questions où tous parfois devraient se trouver unis, et compromet, au détriment d'institutions chères à tous, le bien que tous devraient encourager, faciliter, défendre et promouvoir dans la mesure de leurs forces. La
famille surtout, que tous ont intérêt à maintenir dans l'intégrité de ses droits et dans la voie rigoureuse mais sûre du devoir, la famille serait la première à voir se produire dans son sein un travail de désagrégation qui préparerait sa ruine complètjè.
On voit combien est vaste le champ sur lequel doit s'exercer le zèle de l'Église. Il s'étend au monde entier. Car, bien que son administration se borne au gouvernement spirituel des catholiques, elle doit, cependant, d'après les ordres formels qu'elles a reçus de son divin Fondateur, travailler avec ardeur à la diffusion de la vérité révélée et à l'expansion de la vie surnaturelle dans toutes les âmes que Dieu appelle à sa gloire. Les limites de son domaine sont, par conséquent, celles du monde ; la durée de son action n'a d'autre terme que la consommation des siècles.
Pour nous, il importe actuellement de savoir le caractère de son rôle vis-à-vis de la famille catholique et quelle attitude celle-ci doit prendre à son égard.
3° Triple mission de l'Église
L'Église consacre trois forces à l'accomplissement complet de sa mission : le pouvoir d'enseigner, ou le magistère ; le pouvoir de sanctifier
en engendrant la grâce divine dans les âmes, ou le ministère ; et le droit de commander pour maintenir la cohésion de la société religieuse, c'est-à-dire le gouvernement ou l'autorité.
1° Le gouvernement de l'Eglise est souverain pour tout ce qui est d'ordre surnaturel : elle a le dépôt de la loi révélée; elle doit le conserver intact et l'appliquer dans son intégrité; elle n'y peut rien changer, rien soustraire, rien méconnaître. Elle doit, au contraire, le promouvoir, en assurer et en accroître l'influence par les moyens qui sont à sa disposition : dans ce but, elle fait des lois spéciales, les interprète et les applique de même qu'elle interprète et applique authentiquement les lois révélées ; elle dirime définitivement les conflits de droits inévitables dans la pratique ; elle résout, en première et en dernière instance, les questions ou doutes de faits qui ne manquent pas de surgir ; elle sanctionne ses jugements et ses lois par des peines appropriées.
Par vocation, en effet, l'Église continue et perpétue la mission du Christ. Elle est donc investie d'une royauté, comme celle de son divin Fondateur qui, depuis la création, est le Seigneur des Dominateurs de la terre et le maître absolu de toutes choses créées ; et surtout elle pourvoit au maintien, à l'extension et au fonction-
nement régulier de cet empire chrétien que le Christ possède depuis la Rédemption par îdoit de conquête.
Nous avons vu, en outre, que le rôle gouvernemental de l'Église demande un pouvoir pleinement régislatif pour régler et contrôler les particularités concrètes de la vie chrétienne. Les lois révélées dont elle a le dépôt et qui ont besoin en pratique d'être commentées, appliquées, précisées et soutenues pour éviter les méprises et les défections possibles ; la solution des doutes auxquels elles peuvent donner lieu ; la surveillance à exercer pour découvrir et arrêter les tentatives dissolvantes de s'y soustraire ; la méchanceté persistante et corruptrice de certaines âmes facilement oublieuses de leurs promesses ; tout réclame une autorité toujours en éveil, recevant du Ciel ses lumières, puisant de la fermeté et du courage dans la perfection même de son but et dans la protection divine qui lui a été promise ; une autorité forte de son droit et du droit de Dieu, et disposée au sacrifice et à l'immolation, si l'accomplissement parfait de son devoir l'exige.
Une autorité si noble et si haute s'impose au respect et à la soumission des foyers. Elle ne peut contribuer qu'à la régularité de leur vie sociale et à la pleine efficacité de leurs fonctions.
2° Le ministère de l'Église est le ministère de Dieu : il est grand et saint. Il demande qu'on y coopère. Relever les âmes, redresser leurs tendances, faire briller en elles les splendeurs de la grâce divine, leur assurer des secours surnaturels, ouvrir leur intelligence à la lumière de la Foi, faire naître dans leur cœur les encouragements de l'espérance, allumer dans la volonté la flamme de la charité, épurer les intentions, ennoblir les désirs, sanctifier les actions, donner à tous les actes un mérite divin, telle est la fonction qui appartient au ministère de l'Église. N'est-elle pas digne de toute admiration et de tout encouragement ? Elle est supérieure mais parallèle à la mission familiale. La famille doit y puiser un aliment pour son zèle et une garantie de fécondité pour son travail d'éducation. Elle est un sanctuaire que Dieu veut habiter pour se communiquer à l'homme qui grandit. Il faut qu'elle sache déposer la semence du divin, la beauté, la puissance et le mérite de la grâce dans les cœurs qui s'ouvrent et qui sont faits pour aspirer à une gloire supra-terrestre. Les parents doivent les premiers être les ministres de l'Église.
3° Enfin, l'Église a une dernière fonction: celle d'enseigner le surnaturel, de répandre au sein des foyers et dans les cœurs catholiques une lumiè-
re pure, vive et certaine, au sujet de Dieu et de ses rapports avec l'homme. Or, une assistance divine lui a été promise et donnée dans le but de l'immuniser en cela contre Terreur. L'infaillibilité est le don qui en découle. Elle lui a été assurée par son Fondateur lui-même ; elle est de la plus haute convenance : sans elle, le magistère sacré ne serait pas le vrai magistère du Christ, et son action, réduite aux proportions d'une fonction purement humaine, n'aurait aucune garantie de stabilité et serait fatalement destinée à périr sous les ruines des fluctuations humaines. Une organisation vraiment divine doit offrir de plus sûres garanties.
Ce magistère, qui lui est confié, impose à l'Église des devoirs. Et d'abord, elle doit faire germer dans les âmes la vérité morale d'ordre purement naturel : celle-ci prépare, en effet, à la vérité surnaturelle et dispose à la vie de la grâce. A ce titre, l'Église est la gardienne-née et l'interprète autorisée de la Morale. Il lui incombe, en outre, de diffuser la connaissance des vérités et des préceptes révélés. C'est là sa mission principale, parce que cet enseignement fournit à l'intelligence les principes de la vie surnaturelle et y engendre la Foi, fondement des autres vertus chrétiennes. Enfin, il appartient au magistère
de T Église de tirer les conclusions renfermées dans les principes révélés : l'Église enseigne donc, avec une autorité digne de sa vocation, la science ecclésiastique dite Théologie. Elle a, pour le faire, une compétence particulière qui est une conséquence de son infaillibilité en matière de Révélation. (1)
(1) Benoît XV, parlant du Naturalisme» "cette peste effroyable de notre époque, dont le germe, en se développant,énerve le désir des biens célestes" et détruit la grâce du Christ, montre qu'il a fait des progrès considérables,en ces derniers temps, et il ajoute, au sujet de la famille :
" Pour comble de malheur, la sainteté de la foi conjugale et le respect de l'autorité paternelle ont été bien atteints chez beaucoup du fait de la guerre, soit que, par Féloignement, l'un des époux laissât se relâcher le lien de ses devoirs envers l'autre, soit que, par l'absence de toute tutelle, les jeunes filles surtout fussent imprudemment entraînées à prendre de trop grandes libertés. Aussi, spectacle douloureux, les mœurs sont plus corrompues et dépravées qu'elles ne furent jamais et " la question sociale " comme l'on dit, en devient de jour en jour si grave, que l'on peut redouter les derniers malheurs. Voici, en effet, que mûrit l'idée, que tous les pires fauteurs de désordres appellent de leurs vœux et dont ils escomptent la réalisation, de l'avènement d'une république universelle, basée sur les principes d'égalité absolue des hommes et de communauté de biens d'où soit bannie toute distinction de nationalités et qui ne reconnaisse ni l'autorité du père sur ses enfants, ni celle du pouvoir public sur les concitoyens, ni celle de Dieu sur la société humaine. Mises en pratique, ces théories doivent fatalement déclancher un régime de terreur inouï, et aujourd'hui déjà une partie notable de l'Europe en fait la douloureuse expérience. Or, ce triste régime, nous voyons qu'on veut l'étendre à d'autres peuples ; Nous voyons l'audace de quelques exaltés soulever la populace et, par suite.
Outre les Livres saints renfermant la Révélation, elle a pour remplir son magistère : ses définitions dogmatiques où sont proclamées les vérités nécessaires à la Foi catholique ; les commentaires faits par les saints Pères de la vérité révélée ; les lettres encycliques de ses Pontifes et les décrets de ses Congrégations ; ses docteurs attitrés et ses prédicateurs ; sa Théologie et sa Philosophie contenues dans les livres de ses savants ; ses cours spéciaux, ses prédications et ses catéchismes ; ses chaires, ses universités et ses écoles à elle. Et, pour diriger les débats dans les questions litigieuses, elle possède un ensemble de principes lumineux et féconds, tirés des Saintes Écritures, de la Théologie et de la Philosophie, ces vérités premières constituant ce qu'on pourrait appeler l'esprit ou la mentalité de Y Église ; leur lumière est de nature à donner une teinte franchement catholique aux solutions qui sont à élaborer.
Les définitions dogmatiques, c'est-à-dire celles que l'Église propose à la foi sous peine d'hérésie, sont relativement peu nombreuses : elles ont
de violentes émeutes se produire ici où là." (Benoît XV, Motu proprio du 25 juillet 1920.) Le remède, l'unique remède à cette peste du Naturalisme qui fait tant de ravages en Europe, et dont nous ne sommes pas à l'abri, c'est l'action surnaturelle de
l'Église.
pour objet une vérité révélée, d'un caractère fondamental et nécessaire au salut. Nommons en particulier les mystères de la Trinité, de l'Incarnation et de la Rédemption, la nécessité de la grâce au salut, l'efficacité des sacrements à la produire, les joies du ciel et les peines de l'enfer ou du purgatoire, et foule d'autres vérités analogues. Il est évident que le devoir de toute famille catholique est d'y adhérer sans réserve et de suivre pratiquement les directions qu'elles comportent.
Il existe bien d'autres vérités dont le rejet ne comporte aucune peine positive d'excommunication. Ce sont des vérités importantes parfois, d'ordre purement théologique ou purement philosophique ; et l'Église veut que l'esprit humain, aidé de ses lumières, s'exerce à les rechercher, à les découvrir, à les démontrer et à en tirer les conclusions et les directions pratiques. L'Église se borne à les enseigner sans contraindre l'adhésion par des peines positives. Elle juge que la majesté de son autorité devrait être suffisante pour vaincre les hésitations là où la lumière ne se fait pas. Il est hors de conteste que les individus, les familles et les autres institutions catholiques doivent les professer pour être véritablement animés de l'esprit de l'Église. Celle-ci n'a pas cru opportun
de les définir strictement, parce qu'elle ne veut pas multiplier, sans de très graves raisons, la matière à hérésie et aux peines d'excommunication ; elle ne déplore pas moins la témérité de ceux qui osent se prévaloir de sa condescendance pour les mépriser, les rejeter et professer des doctrines contraires. Les enseignements et les directions données, soit par les Souverains Pontifes dans leurs encycliques, soit par les théologiens dans leurs écrits, soit par les évêques dans leurs lettres pastorales, soit enfin par les pasteurs dans leur prédication, sont à accepter, à professer et à pratiquer dans les foyers catholiques avec une confiance et un respect qui peuvent varier en degrés avec la dignité et l'autorité de la personne qui parle : on ne saurait s'en défendre sans que s'affaiblissent en soi la discipline et la soumission commandées par l'esprit catholique.
Tels sont les principes fondamentaux qui doivent dominer dans l'esprit de tout catholique au sujet du droit familial restauré par le Christianisme, Si la soumission à l'Église et la docilité à son enseignement régnaient partout, on verrait bientôt s'épanouir sur la terre cette fleur morale d'harmonie qui comprend comme éléments le respect de tous les droits et le dévouement à tous les
devoirs. La vie humaine, individuelle ou sociale, en serait embaumée, enrichie et embellie. (1)
(1) " Dès lors que la communauté du genre humain repose sur le fondement de la famille, le jour où la société domestique acquerra plus de stabilité et de fidélité, où la sainteté conjugale, la concorde et la fidélité y seront religieusement sauvegardées, du même coup on verra comme une force nouvelle et comme un sang renouvelé se répandre par tous les membres de la société humaine et la vertu du Christ pénétrer jusqu'en ses derniers replis ; ce jour-là nous verrons fleurir la réforme, non seulement des mœurs privées, mais encore celles de la vie sociale et nationale." Ce langage pontifical est celui de l'ordre et de l'harmonie dans la vie humaine ; c'est celui du Christianisme pur de tout alliage : il a toujours été celui du Catholicisme. Puisse-t-il être entendu, écouté avec soumission et traduit respectueusement et fidèlement dans les actes! (Cf. Benoît XV, M otu proprio sur le cinquantenaire du patronage de saint Joseph.)