UTILITÉ DES SCIENCES MORALES EN GÉNÉRAL
Youé k renseignement du droil-, m'adressant d'ordinaire à des jeunes gens qui arrivent dans nos écoles pourvus de connaissances générales à peu près suffisantes, qui doivent conss^crer k Tétude des lois trois et même cinq années, de celles où rintelligence est, sinon la plus forte, du moins la plus fraîche et la plus vive*, qui sont enfin destinés k faire du droit l'occupation professionnelle de leur vie, dans la magistrature, au barreau, dans les administrations publiques*, j'ai souvent regretté de ne pouvoir exposer les principes de cette même science k ceux qui, n'ayant pas reçu une instruction préparatoire étendue, ne pouvant disposer pour une étude de ce genre que des courts instants dérobés au labeur de chaque jour, n'en sont pas moins destinés, comme hommes, comme citoyens, k faire du droit la pratique constante de leur vie. C'est surtout pour eux que j'écris *, je veux attirer leur attention sur un ordre de connaissances k l'égard desquelles il importe absolument que chacun soit plus ou moins fixé. J'espère que ce travail, sinon par la manière dont il a été exécuté, du moins par l'esprit dans lequel il a été conçu, pourra être de quelque utilité même k d'autres que ceux auxquels il semble s'adresser plus directement.
On peut diviser les sciences en deux grandes catégories : d'une part, les sciences morales, telles que la morale, l'éco-
nomie politique, le droit, qui ont pour objet les principes destinés à servir de règles k la conduite des hommes considérés soit individuellement, soit comme vivant en société -, d'autre part, les sciences mathématiques et physiques, qui ont pour objet l'explication des phénomènes du monde extérieur, telles que l'astronomie, la physique, l'histoire naturelle.
L'objet même de ces deux classes de sciences indique assez leur importance respective.
Les hommes peuvent être heureux, une société peut être grande et prospère, malgré quelques erreurs capitales dans Tordre des sciences physiques. On a cru pendant des siècles que le soleil et les étoiles tournaient autour de la terre ^ que l'eau montait dans une pompe par horreur du vide.... Gela a-t-il empêché l'humanité, k ces mêmes époques, d'avoir de glorieuses annales ? Mais qu'une erreur fondamentale dans l'ordre moral ou économique se répande, pénètre dans la société, y fasse son œuvre, c'en est fait d'elle. Le monde ancien était destiné à périr parce que le travail servile s'était partout substitué au travail libre : l'esclavage, deveou une institution universelle, aussi funeste au maître qu'à l'esclave, était a la fois un outrage permanent k la morale, et une violation de cette loi d'ordre économique, que le travail libre, honoré, respecté, est seul fécond. La prospérité matérielle de l'Espagne a été ruinée parce que la, plus qu'ailleurs, on a dit : La richesse, c'est l'or ! Non, la véritable source de la richesse, c'est le travail, c'est-à-dire les forces de notre intelligence et de notre corps appliquées à vaincre les obstacles qui s'opposent a ce que nous fassions servir la nature a la satisfaction de nos besoins.
A cette distinction entre les deux ordres de sciences se rattache une considération d'une haute importance pratique.
Pour les sciences mathématiques et physiques, pour
l'astroDomie, la chimie, il peut suffire, k la rigueur, que quelques*UQS seulement les cultivent, les approfondissent et fassent profiter la société du fruit de leurs travaux, de leurs découvertes. Il y a même des corps savants qui nous transmettent les résultats dûment certifiés de leurs recherches, de leur observations : tel est le Bureau des longitudes pour les calculs et supputations astronomiques. Combien y a-t-il, parmi ceux qui se servent tous les jours d'un almanach, qui se rendent bien compte de la manière dont ce petit livre a été fait?
Il n'en est pas de même en morale, en économie politique. Ici nous ne saurions accepter la vérité toute faite des mains d'un tiers *, nous contenter de formules dont nous ne pénétrerions pas le sens. Ce qu'il nous faut, ce sont des principes, qui ne peuvent nous être de quelque utilité qu'aux tant que nous nous en rendons compte, que nous nous les sommes appropriés par la réflexion. A cette condition seulement nous pourrons en tirer des conséquences, des règles pour la conduite de notre vie, dans laquelle, k chaque instant, se posent ces questions : Cela est-il utile? Cela est-il honnête? Cela est-il juste? Questions souvent redoutables qui intéressent notre fortune, notre vie, notre honneur, et qui réclament une solution immédiate.
Les lois nous environnent en quelque sorte de toutes parts ; c'est le milieu dans lequel nous vivons moralement, et on peut dire qu'étudier les lois de son pays, c'est faire quelque chose d'analogue k l'œuvre du chimiste qui analyse l'air que nous respirons. Seulement, tandis que nous pouvons très-bien respirer et vivre sans nous rendre compte du fonctionnement de nos poumons, sans connaître la composition de l'air que nous respirons, il nous est impossible de vivre iqoralement sans une connaissance réfléchie de la morale et des lois qui doivent régler notre conduite.
Il faut étudier les principes du droit, parce qu'il n'y a pas de société sans lois. La société repose sur cette présomption que nul n'est censé ignorer la loi, et il importe que cette présomption soit, autant que possible, une réalité.
Il faut étudier le droit parce que, dans un pays de libre discussion et de suffrage universel, le plus humble citoyen peut, d'un moment a l'autre, être appelé a se faire une opinion sur une loi^ a la discuter, à l'appliquer. ^
Il faut tacher de comprendre les lois, se pénétrer de leur esprit, aûn que la soumission qu'elles réclament de nous ne soit pas l'effet d'une aveugle contrainte, mais d'un consentement libre et réfléchi.
ILne faut pas seulement connaître et respecter les lois de son pays, il faut apprendre k les aimer, comme ou aime son pays lui-même, la langue qu'on y parle. Les lois, en effet, ne nous ont pas été imposées par le caprice d'un législateur, pas plus que la langue n'a été créée par les grands écrivains dont nous admirons les écrits. Les lois qui nous régissent, la langue que nous parlons, c*est notre œuvre, l'œuvre de nos pères, des générations qui nous ont précédés. Les législateurs, comme les grands écrivains, n'ont fait que régulariser, épurer, perfectionner-, mais c'est le peuple lui-même qui a, en quelque sorte, fourni la matière première aussi bien du droit que de la langue \ il y avait un droit et une langue alors qu'il n'y avait encore eu ni législateur ni grand écrivain.
Ce sont des considérations de la nature de celles qui précèdent, sur l'importance toute particulière des sciences morales et politiques, sur la nécessité pour tous d'en avoir une connaissance raisonnée, qui me paraissent avoir dicté le programme que je vais essayer de développer : « Exposer, (( avec la clarté nécessaire pour être facilement compris par u tous, les règles fondamentales du droit français *, montrer
« les rapports de ce droit avec les principes de la morale et (( avec l'utilité générale ; insister sur ce qui intéresse la (( famille, la propriété, le travail, la foi des contrats, ainsi « que sur l'obéissance due aux lois et aux pouvoirs institués (( pour garantir à la société et à chacun de ses membres la « sécurité et la liberté. )> Je m'empare avec empressement d'un programme qui répond si bien à toutes les aspirations de mon cœur et de mon esprit. Je suis en effet profondément convaincu qu'une large diffusion de saines notions de morale, d'économie politique et de droit, serait un immense bienfait; qu'une œuvre pareille réclame un véritable apostolat scientifique. Il n'est pas donné à tout le monde de poser les fondements d'une science ou d'en reculer les bornes ^ mais beaucoup peuvent accepter la tâche plus modeste de mettre la science k la portée de tous, de répandre partout la bonne semence. La part de ces derniers est encore assez belle, car c'est surtout aux sciences morales, à la morale, k l'économie politique et au droit que peut s'appliquer cette parole de Bentham : Pour certaines sciencetp ce qui les répand vaut mieux que ce qui les avance. Je ne re^rderai pas comme un résultat indigne de vingt années d'études et de dix années d'enseignement public, d'avoir fait, sur ces matières, un livre utile k tous, un livre élémentaire.