DEUXIÈME PARTIE
l'idée même de jastice disparait. Le juge, n'eût-il qu'une fois, en sa vie, une fois sur mille, rendu une décision dictée par la passion et l'intérêt, si le fait est connu , a perdu toute autorité. Le juge ne doit pas être soupçonné -, et si l'on doit souhaiter que les jugements soient bien rendus, il est peut-être encore plus essentiel qu'on les croie tels. On n'attendra rien de bon du juge qui a une fois prévariqué.
Le respect qu'il doit ï la loi impose an juge le deyoîr de l'étudier, de la comprendre, de s'en pénétrer. Il ne doit pas s'exposer a violer la loi par ignorance-, mieux que personne il doit savoir que la bonne volonté et le bon sens ne suffisent pas k faire un magistrat éclairé. Faute de cette science des lois, les décisicms judiciaires n'ont plus de base, et, malgré les meilleures intentions chez les juges, on arrive k des contrariétés dans les jugements, k des variations dans la jurisprudence, qui diminuent le respect soit pour la loi qu'on croit mal faita> soit pour le magistrat qu'on croit incapable de la bien appliquer. Enfin, après l'intégrité, c'est la science qui acquiert au juge la considération qui lui est nécessaire.
Ce n'est point assez de l'intégrité , il faut encore au juge l'indépendance, c'est-k-dire une fermeté, une force de caractère qui ne laissent point prendre trop d'empire à certains sentiments qui peuvent n'être pas condamnables dans le commerce ordinaire de la vie , tels que la déférence pour une personne haut placée par ses fonctions ou distinguée par son mérite^ des égards pour le malheur*, des ménagements pour la pauvreté. Le juge doit, quelquefois k regret, se dire que, s'il est permis au reste des hommes d'être k leur aise bons et compatissants, le juge doit être avant tout jmte. Aussi est-ce un admirable précepte que donne Don Quichotte k son fidèle écuyer partant pour prendre possession de son gouvernement : Que les larmes du pauvre trouvent
chez toi plus de compassion y mais pas plus de justice que b requêtes du riche, Tâclie de découvrir la vérité à travers les prom£sses et les cadeaux du riche, comme à travers les importunhéi du pauvre.
Enfin le magistrat doit se dire que, appelé à prononcer non-seulement sur la fortune, mais encore sur Thonneur des citoyens , il faut qu'il mette le poids d'une vie exemplaire dans les sentences par lesquelles il inflige le blâme, démasque la fraude , flétrit le vice.
Ce n'est pas aux magistrats seuls qu'il faut recommander le respect de la loi , c'est à tous les dépositaires de Tautorilé, qui doivent considérer comme leur premier devoir de prévenir la violation des lois et de faire respecter les décisions du juge. Plus on s'élève dans la hiérarchie des fonctions publiques, plus cette recommandation est utile ^ que sera-ce donc quand on atteint le sommet où un homme peut facilement croire que, placé si haut, il est au-dessns des lois. Rien n'est plus funeste que l'exemple du mépris des lois donné par ceux qui doivent en être les gardiens. Quand ceux-ci, pour les violer, établissent des distinctioDS plus ou moins ingénieuses entre la légalité et le droit, la loi et l'équité, à quoi doit-on s'attendre de la part des simples citoyens? L'intérêt personnel ne leur inspirera-t-il pas des distinctions analogues entre le droit et l'équité , c'est-à-dire entre le droit qu'ils croient leur être favorable et la loi qui les condamne ?