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DE LA SOCIÉTÉ GITILE

La première et la plus naturelle des sociétés, c'est la famille. Dans cette société primitive, il n'y a, à proprement parler, de place ni pour le droit, ni pour l'économie politique.

Le droit suppose une certaine opposition d'intérêts entre des personnes libres et indépendantes les unes des autres. Dans la vie patriarcale, le chef de la famille ou tribu est à la fois père, roi et prêtre, législateur et juge. Tous les devoirs des membres de la famille se réduisent k une\)béissance passive aux volontés de ce chef suprême, qui est luimême en rapport direct avec Dieu. Dieu commande k Abraham de lui sacrifier son fils Isaac, et Abraham sans hésiter va immoler son fils, lorsque Dieu relient son bras en lui disant : Tu m'as obéi, cela suffit. Une obéissance pareille est imposée aux membres de la tribu k l'égard du chef*, il dit k l'un : Faites cela, et il le fait; il dit k l'autre : Allez Ik, et il y va. Il tranche d'un mot toutes les difficultés qui peuvent s'élever entre eux, sans se référer a aucune loi positive.

Nous disons que, dans cette société primitive, il n'y a pas de place non plus pour cette vie économique dont nous avons donné un rapide aperçu (voy. chap. vu) ; il n'y a place que pour l'économie domestique.

Le chef de la famille distribue k chacun sa tâche. Tout naturellement, d'ailleurs, les hommes s'occupent au dehors, chassant, paissant les troupeaux, pendant que, dans la maison ou sous la tente, les femmes veillent k la conservation des provisions , confectionnent des vêtements , filent

et tissent la toison des brebis. C'est le premier atelier donoiestique.

Tous les produits sont mis en commun et distribués par le chef ou même consommés en commun. Il n'y a pas d'échange, pas de contrats. La propriété individuelle n'existe pas; il n'y a que la propriété collective de la famille. C'est k peine si on peut parler de la propriété du sol, car la terre est si abondante qu'on songe peu k se l'approprier. La principale richesse consiste dans les troupeaux que ces tribus errantes conduisent de pâturages en pâturages, et si elles ont déjà commencé k se livrer k l'agriculture, celle-ci présente encore ce même caractère nomade : on cultive chaque année quelque portion nouvelle d'une terre vierge, sans se soucier de rendre k une terre épuisée sa fécondité par un travail plus énergique.

Mais la famille s'est accrue, les liens se sont relâchés -, les générations nouvelles, comme l'essaim qui s'échappe d'une ruche trop pleine, vont former des établissements nouveaux, et voilk des intérêts distincts qui naissent, sinon d'individu a individu, au moins de tribu k tribu.

Alors naît l'échange, le troc, qui établit des relations économiques entre les diverses tribus de chasseurs, de pasteurs, d'agriculteurs. Bientôt, au milieu de ces tribus devenues plus nombreuses, il y aura place pour des artisans qui s'adonneront chacun k un métier particulier. Ces artisans ne travailleront d'abord que sur commande *, le chasseur, le berger, l'agriculteur viendront leur dire : Faites-moi une arme, un vêtement, une charrue, et je vous donnerai les fourrures des animaux tués k la chasse, la viande ou la toison de mes brebis, les produits de mon champ. Puis lorsque l'artisan a remarqué quel genre de produits de son industrie on lui demande le plus souvent, k quelles époques a lieu la demande, il n'attend plus la commande, il les confectionne

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k l'avance et les tient k la disposition de ses clients habituels.

Mais dans ces premiers âges la population est clairsemée, les villes, villages ou boui^s, comme on voudra les appeler, sont situés k de grandes distances les uns des autres-, on convient donc, ou Tusage l'établit peu k peu, de se rencontrer k certains jours dans un lieu déterminé où chacun apportera ses produits pour les échanger. C'est l'origine des foires et marchés.

Yoilk le marché fondé -, c'est un pas immense dans la voie du progrès. Le marché ! Lk on trouve tout ce dont on a besoin ^ lk on est sûr de rencontrer des acquéreurs pour ce dont on veut se défaire-, lk on se met en relations avec un àombre toujours plus considérable de chalands, attirés qu'ils sont par la certitude que leurs frais de déplacement ne seront pas perdus. 11 en résulte tout d'abord que chaque artisan, chaque producteur songe k produire sur une plus grande échelle.

Que s'est-il passé en effet? Lk où végétait jadis un pauvre ménage rustique, où l'on faisait grossièrement tant de choses, on labourait, on filait, on tissait. .. , il n'y a plus qu'une ferme où l'on fait du blé, du vin ou de la viande et de la laine ^ et, à côté de la ferme, se sont installés un filateur, un tisserand, un charpentier, c'est-k-dire que tout ce qui constituait primitivement une simple occupation domestique pour les divers membres de la famille, est devenu une industrie particulière qui alimente le marché où tout le monde va se pourvoir. Mais voici que le métier de l'artisan, l'humble métier emprunté k l'atelier domestique, ne peut plus suffire k la production que réclament des consommateurs et des besoins nouveaux -, il se transformera en machine. Mais la machine entraîne la fabrique, l'usine, c'est-k-dire un local qui lui soit approprié; elle ne peut trouver place dans l'échoppe de Tkrtisan ^ on l'établira lk où se trouvent les

conditions naturelles de son fonctionnement : le moulin sar la rivière.

Et voyez maintenant les conséquences de la fabrication en grand. A la rigueur Tartisan, travaillant dans son logis, peut débiter lui-même sa marchandise, mais le manufacturier, pour écouler la masse considérable de ses produits, a besoin d'intermédiaires, de détaillants répartis sur les divers points du territoire, k portée des consommateurs. De là le commerce de détail.

Aytre conséquence : l'artisan peut bien accepter en payement le gibier du chasseur, le blé ou le vin de ragriculleur ; il travaille pour subvenir aux besoins de sa famille ; ils consommeront ces produits directement. Mais le fabricant ne peut accepter ainsi des quantités énormes de denrées dont il aurait grand'peine k tirer parti, il lui faut de l'argent pour payer ses ouvriers et ceux qui ont fourni des matières premières. La monnaie, dont on conçoit qu'on puisse se passer dans un état économique peu développé, est absolument indispensable dès que le commerce et l'industrie ont pris leur essor.

Et ce fabricant, qui opère sur de si grandes masses de matières premières, peut-il les payer en les recevant? Non, il faudra attendre qu'il ait vendu une partie de ses produits. Mais k qui les vend-il ? Au détaillant, qui ne peut lui-même payer qu'après avoir réalisé ses ventes au détail. Chacun attendra -, voilk le besoin du crédit qui se fait sentir k tout le monde.

Dans ce développement de l'industrie, l'industrie agricole n'est pas restée en arrière. Elle a dû fournir, en quantité toujours plus considérable, des matières k l'industrie manufacturière, subvenir k l'alimentation d'une population sans cesse accrue. On n'a plus pu se contenter de donner k la terre une culture légère-, il n'a plus été possible d'exploiter

chaque année des terrains vierges^ il a falla tirer du même champ des récoltes nouvelles et, pour cela, substituer k l'ancien système la culture intensive, c'est-h-dire accumuler sur une même portion de terre des travaux toujours plus considérables : drainages, irrigations, labours profonds et répétés, engrais abondants. Mais k quelles conditions rhomme entreprendra-t-il de si pénibles travaux? A la condition qu'on lui assurera la possession de cette terre qu'il a fertilisée, qu'il a en quelque sorte créée pour que lui ou ses enfants en retirent un jour les fruits. C'est la naissance de la propriété.

Voyez comme tout s'enchaine dans le développement économique depuis que nous avons constaté ce fait capital : la création du marché. Mais le marché n'est pas seulement le lieu où acheteurs et vendeurs, producteurs et consommateurs sont assurés de se rencontrer; il a une autre signification. Qui fixera la valeur, le prix des choses? Comment répondre à cette question : Que vaut cette chose? On peut prendre pour base de cette évaluation le besoin qu'en a le consommateur ; mais comment mesurer ce besoin ? Que vaut, ou plutôt que ne vaut pas un pain pour celui qui a faim ? On sait ce qu'a coûté, k un jour donné, ce fameux plat de lentilles qu'Ésau acheta de son frère Jacob. Il semble plus raisonnable de prendre pour base de l'estimation les frais de production; le producteur dira au consommateur : J'ai travaillé trois jours, ajoutez au prix de mon travail le prix de la matière; mais le consommateur pourra répondre, peut-être avec raison : Vous avez bien mal travaillé, car un autre en aurait fait autant en deux jours* A quel parti s'arrêter? Portez le produit au marché où se sont donné rendez-vous tous les producteurs et tous les consommateurs, et la concurrence fixera le prix. Le véritable prix, c'est le prix courant, le prix du marché.

Mais voici un dernier progrès du développement économique que notre siècle a vu se manifester dans des proportions colossales. Nous disons que le marché est Tendroit où acheteurs et vendeurs se rencontrent, où se fixe le prix de toutes choses. Mais quel est cet endroit ? Autrefois, c'était bien réellement un lieu déterminé : les foires de Lyon , de Beaucaire, de Leipzig, de Nijni-Novogorod ^ mais la plupart ont perdu leur signification, car aujourd'hui le marché c^est le monde entier. Grâce k la rapidité instantanée des communications par le télégraphe électrique, le négociant de Marseille ou de Liverpool peut, sans quitter son comptoir, en quelques heures, savoir quelle quantité de produits d'une espèce quelconque est offerte ou demandée, et à quels prix, sur telle ou telle place du commerce du monde, faire ses offres d'achat, ses propositions de vente, obtenir une réponse et conclure le marché.

Voilk, esquissée k grands traits, l'histoire de la formation de la société civile et du développement économique, depuis le jour où la première famille humaine foula le sol vierge encore de la terre, jusqu'à l'époque de leur complet épanouissement. Quels changements ! A quelques familles nomades errant avec leurs troupeaux, sous la conduite de leurs chefs, ont succédé des cités populeuses, de grands empires^ au régime patriarcal, des constitutions politiques plus ou moins savantes, républiques ou monarchies^ au troc primitif qui ne se pratiquait qu'entre voisins, la vente, l'achat qui mettent en rapport tous les peuples de l'univers -, k l'occupation vague et incertaine du sol, la prise de possession énergique et féconde qui est la propriété. — Que de choses k régler pour le législateur! Que nous sommes loin du temps où le patriarche gouvernait la famille ou la tribu comme un berger pait tranquillement le troupeau confié k sa garde, et où l'on donnait en effet aux rois le nom de ptuteurs des peuples !

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