DEUXIÈME PARTIE
s'être laissé corrompre et d'avoir accepté de l'argent en alléguant sa pauvreté : Ce n'est pas moi, c'est ma pauvreté qui a consenti, dit-il. La loi morale n'admet pas cette excuse. Nous verrons toutefois que le législateur a dû admettre que, dans certains cas, la violence et la crainte paralysent la liberté et nous rendent plus ou moins irresponsables de nos actes.
L'autre liberté, qui consiste k accomplir tel ou tel acte extérieur, est au contraire essentiellement bornée par notre propre faiblesse et par la liberté qu'ont les autres hommes de faire tout ce que nous pouvons vouloir faire nous-mêmes. La violence peut donc nous priver absolument de toute liberté d'action. Sans doute, l'homme ainsi privé de saliberté matérielle , chargé de chaînes , plongé dans un cachot , peut y conserver sa liberté intérieure, et sa grandeur morale s'accroîtra de toute la force d'âme avec laquelle il supportera le malheur-, mais au point de vue des biens terrestres, dont toute jouissance lui est interdite, il est vrai de dire que la liberté est le premier des biens, que la privation de la liberté est pire que la mort.
L'égalité est tout autre chose que la liberté. La liberté est l'état naturel de l'homme-, il n'en est pas de même de l'égalité ; on peut même affirmer que c'est l'inégalité qui est sa condition naturelle, et cela k tous les points de vue : inégalité de force physique, de santé, de moralité, de beauté, d'intelligence. On pourrait se demander ce que fût devenue l'espèce humaine abandonnée aux effets de ces deux lois contraires, liberté et inégalité, sans le double frein de la loi morale et de la loi civile, fortifiées l'une par l'autre? Mais c'est Ik une hypothèse chimérique *, c'est dans l'état social , pour lequel il a été créé, qu'il faut considérer l'homme. Lk il trouve la seule égalité k laquelle il puisse aspirer : l'égalité des droits.
Cette inégalité naturelle entre les hommes établit double-
ment la légitimité de la vie sociale. D'abord la société peut senle adoucir les conséquences de Tinégalité naturelle ^ en outre, elle la met en profit et repose en partie sur elle-, caria variété nécessaire des fonctions sociales est en harmonie avec la variété des aptitudes physiques et intellectuelles.
Concluons donc : la liberté est k la fois le fondement de la loi morale et du droit, car : 1<> sans liberté, pas de responsabilité, pas de loi morale par conséquent ; 2* le principal objet du droit est de garantir k chacun le plus de liberté possible, ainsi que nous allons le voir dans le chapitre suivant.