LA PATRIE ET L*ÉTAT
L'homme n'est pas fait poar vivre seul, isolé. La solitade et l'isolement l'accablent , soit parce qu'il s'y sent matériellement trop faible, soit parce qu'il a besoin d'affections, de relations continues avec ses semblables, relations indispensables au développement de sa vie intellectuelle et morale. Aussi se rattache-t-il par des liens durables à la famille dont il est issu. Les animaux ignorent la famille ^ ce lien ne dure pour eux que juste le temps qu'il faut pour que les petits soient en état de se défendre et de pourvoir a leur subsistance. Quelques familles plus ou moins étroitement groupées et établies k demeure fixe en un lieu où elles comptaient vivre et se perpétuer, furent la première forme de la patrie, de ce lien puissant qui unit une race d'hommes a la terre qui la nourrit, comme les arbres d'une forêt sont unis au sol qui les porte.
Qu'est-ce donc que la patrie ? Pourquoi le patriotisme estil une vertu ? Pourquoi devons-nous k la patrie le sacriflce de notre vie? Pourquoi, alors même que nous ne semblons directement atteints en rien, souffrons-nous si cruellement des malheurs de la patrie, comme s'il s'agissait de la personne la plus chère? Pourquoi l'exil est-il une douleur si vive, alors même qu'on y est entouré de toutes les douceurs de l'existence ?
La première réponse k toutes ces questions, c'est qu'il
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en est ainsi parce que le sentiment de la patrie est nalnrel ^ llionime. Il esttotitefois permis d^en rechercher la source. On a dit : C'est Ik une faiblesse -, pourquoi Thomme n'embrasser aH-il pas dans un même amour Vhumaoité, la terre tout entière? Gela est possible; Fhomme est, en effet, un être faible et borné ^ mais c'^est précisément pour cela qu'il cberche mi appui à sa faiblesse dans l'association -, et la patrie lui apparaît comme la plus noble forme de l'association. De même que les sociétés restreintes que les hommes établissent entre eux pardes conventions ont pour but la recherche d^un bien particulier, ainsi on peut dire que chaque nation est une grande société qu'il a plu k la Providence de laisser se former pour la poursuite de quelque but élevé. Chaque peuple a en quelque sorte une tâche à remplir dans le développement général de l'humanité. Celui-ci a reçu en partage le génie des arts, celui-là Tesprit du commerce et de l'industrie ; l'un a brillé par les lettres, l'autre par la profondeur du sentiment religieux -, cet autre encore s'est appliqué & perfectionner ses institutions politiques ^ ici on s'est signalé par la passion inquiète de l'indépendance, ik par l'amour sérieux et réfléchi de la liberté ; chacun, en unmol, semble avoir reçu le dépôt de quelqu'un des biens qui, tous ensemble, constituent lé patrimoine commun de Fhumanité. Notre pays, malgré ses erreurs, ses défaillances passagères, des catastrophes inouïes alternant avec des prospérités éclatantes, reste encore au premier rang, parce que Ik plus qu'ailleurs peut-être se sont rencontrés des organes généreux de cette vérité que l'humanité et le droit sont aunlessus de la force et de la violence impitoyables.
Le mot de patrie éveille l'idée d'un territoire compris dans de certaines limites, d'une communauté d'origine, de langage, d'institutions politiques, de lois, de mœurs et d'habitndes ; et cependant il n'y a rien Ik d'absolu. Quelques-uns
de ces éléments peuvent manquer là où pourtant on reconnaît une patrie commune. On peut être soumis à une même domination sans avoir une même patrie. Constantinople n'a jamais été une patrie pour les chrétiens des bords du Danube qu'un lien purement nominal rattache encore à l'empire turc ; pour les Grecs qui ont complètement brisé ce lien. Quel Français n'a sur ses lèvres un douloureux exemple d'une noble population, pour laquelle la violence a brisé les liens extérieurs et matériels de la patrie, sans pouvoir atteindre le lien des âmes?... Mais il est des choses dont il convient de peu parler et de se souvenir toujours.
Autre chose est la patrie, autre chose l'Étal.
Le sentiment de la patrie comme celui de la loi morale, sont loin d'avoir la même puissance chez tous-, mais comme la société ne saurait subsister sans un certain respect de la loi morale que le droit a pour objet de préciser, de même la loi a précisé les rapports essentiels et nécessaires entre les citoyens et la patrie ^ elle a établi des droits et des obligations réciproques, comme entre deux personnes. A ce point de vue, la patrie c'est l'État-, on dit que tout individu est sujet de tel ou tel État. On doit aimer sa patrie, mais c'est là une affaire de sentiment ; 6n est tenu de se conformer aux lois de l'État, c'est là une question de droit rigoureux. Le mot État éveille l'idée d'une certaine forme de gouvernement qui peut se modifier -, l'État a des fonctions, des obligations : qui parle de la forme, des fonctions, des obligations de la patrie? Elle n'a que des droits sur nous. La patrie est un bien -, dit-on de l'État que c'est un bien?
On peut se représenter l'État comme une tierce personne investie par tous d'un mandat dans l'intérêt de tous. Peu importe d'ailleurs la forme que revêt cette personne, république ou monarchie, magistrature élective ou héréditaire -, ce qui est certain, c'est que la puissance de l'État n'est pas