DEUXIÈME PARTIE
les maîtres choisis par l'État ne présentent-ils pas aussi des chances d'immoralité, avec cette différence que, chez eux, la tendresse naturelle ne suppléera pas k l'insuffisance et à l'incapacité intellectuelle et morale ? Qui ignore l'influence salutaire que les enfants exercent sur leurs parents ? Combien de ceux-ci ont été ramenés k une vie plus régulière par la présence des enfants et la nécessité de conformer leur conduite aux leçons qu'ils entendaient leur donner?
Si partisan que l'on soit de l'intervention de l'État dans l'éducation, il y a pourtant une limite. — Apparemment ce n'est pas l'enfant k la mamelle que vous voulez arracher k k sa mère pour le transporter dans d'immenses crèches élevées sur le modèle de celles qui, en petit nombre, ont été fondées pour répondre k des situations exceptionnelles ? Eh bien, sitôt que vous vous empariez de l'enfant, sa jeune âme s'est déjà imprégnée de sentiments ineffaçables *, c'est avec le lait qu'il a sucé le bien et le mal. Que dis-je? C'est en naissant, c'est avant de naître que l'enfant subit l'influence de la famille. C'est au moment même de la conception, alors qu'il n'est encore qu'un germe, sans existence distincte de sa mère, qu'il reçoit la première empreinte dont sera plus tard marquée son individualité. Le bien et le mal, la vertu et le vice, les défauts physiques et moraux, les aptitudes diverses de l'esprit et du corps, tout cela ne se transmet-il pas, dans une certaine mesure, héréditairement? Ainsi l'influence de la famille est aussi puissante quMnévitable, et il n'y a pas lieu de le regretter.
Quel heureux mélange de sentiments en effet ! L'amour, la sollicitude inquiète de la mère -, l'affection plus grave et non moins profonde du père -, le respect du fils pour le père, sa tendresse plus vive et plus émue pour la mère, l'amitié virile qui unit les frères ^ le rôle de protecteur auquel ils s'exercent vis-k-vis des sœurs qui les payent de retour par un
dévouement sans bornes. Puis, quand la mort vient faire des orphelins dans la famille, c'est l'oncle qui sert de père, la tante qui remplace la mère. Mais, par dessus-tout, quoi de plus touchant, de plus fécond en bonnes inspirations et en profitables leçons, de plus fortifiant pour Tun et pour l'autre, que l'amitié qui unit un père çncore jeune et un fils déjà grand? Quel continuel enseignement de probité, de vertu et d'honneur !
Tous les mots qui, dans notre langue, expriment les meilleures choses, les plus nobles sentiments ont été empruntés aux relations de famille. N'avons-nous pas nos sœurs de charité? Ne parlons-noufe pas sans cesse, plus, hélas ! que nous ne les pratiquons, de fraternité et de confraternité! L'idéal de l'homme laborieux et diligent n'est-il pas, dans le langage du droit aussi bien que dans celui du monde, le bon père de famille? Lorsque Fenélon, à l'exemple de tous les poètes, conduit son héros Télémaque aux enfers, pour lui donner le spectacle des châtiments qui attendent les méchants et du bonheur réservé aux justes, comment a-t-il d'un seul trait surpassé tous ses modèles dans la peinture de l'éternelle félicité? Ils sont y dit-il, sans cesse et sans interruption, à chaque moment, dans le saisissement de cœur où se trouve une mère qui revoit son cher fils qu'elle avait cru mort; mais cette joie qui échappe bientôt à la mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes; jamais elle ne languit; elle est toujours nouvelle pour eux.
Mais, dit-on, les vertus de famille sont des vertus étroites et égoïstes -, il faut préparer l'enfant aux devoirs de la vie sociale qui sont bien autrement pénibles et austères que ceux de la famille mêlés de tant de douceurs.
Mais quoi ! faut-il donc envoyer au plus tôt l'enfant à l'école, k l'atelier, au régiment? Non, c'est encore la famillle qui sera la première école de travail, d'obéissance, de respect,