DEUXIÈME PARTIE
Les optimistes ont dit : Que craignez-vous? Ce n'est pas la population active, laborieuse, économe qui peut jamais être surabondante -, tout hopime qui travaille, gagne sa subsistance et au delk. D'ailleurs, la terre ne manque pas; même dans les pays civilisés, que de landes stériles à fertiliser! Et puis, l'émigration n'est-elle pas h? C'est dans les pays les moins peuplés qu'on voit souvent éclater ces famines qui déciment les populations, tandis que les pays civilisés, où la population est la plus pressée et la plus compacte, mais industrieuse et prévoyante, ne connaissent que ces disettes inévitables qui n'entraînent que quelques souffrances passagères. Est-ce à l'étendue du territoire qu'on mesure les ressources d'un peuple? Quel territoire avaient donc Venise, Gènes et tant d'autres cités florissantes ?
On devine la réponse des pessimistes. Ils nous peignent sous les plus sombres couleurs la dure condition des pays qui sont k la fois les plus civilisés, les plus riches, les plus peuplés, et où tant de gens sont réduits au strict nécessaire pour ne pas dire pire. La production semble y avoir atteint sa dernière limite ^ on n'en peut dire autant de la population. L'équilibre est à la veille d'être détruit ; il l'est déjà, car il ne se maintient qu'en apparence, grâce aux fléaux qui font disparaître la partie surabondante de la population pour laquelle les subsistances manquent.
On ne peut agiter cette question de la population, sans qu'un nom se présente k l'esprit de tous, celui de Malthus. Je ne puis m'empécher de le prononcer ici, dans un traité élémentaire, car l'ignorance et la mauvaise foi Tont rendu populaire, en lui imputant d'abominables doctrines, si bien que, dans la bouche de quelques-uns, le mot maUhmien est la plus cruelle injure qu'on puisse adresser k un homme sans cœur et sans entrailles. La vérité, la voici : Malthus s'est trouvé en face de gens qui prêchaient k notre vieille société
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le Croissez et muldpliez de la Genèse, adressé, le lendemain de la création^ à nos premiers parents. Il s'est émn plus vivement que les antres d'un langage anssi imprudent et il a répondu :
Que, si rhomme et la fenune se mariairat et procréaienr des enfants aussitôt, en aussi grand nombre, pendant aussi longtemps que la nature le permet, on arriverait infailliblement U une surabondance de population, eu égard au territoire qui doi t la contenir et lui fournir les moyens de subsister ; Que les inconvénients résullantdecet excès dé population ne peuvent être prévenus ou atténués que de deux manières: par les fléaux qui déciment plus ou moins régulièrwient Tbumanité, les maladies, le vice, la misère, la guerre^ ou par la prudence qui conseille de ne pas se marier trop tôt et de ne pas s'abandonner sans mesure et sans réflexion k l'instinct que porte si énergiquement l'homme, comme tout être créé, k la reproduction indéfinie de lui-même ;
Que, entre ces deux remèdes k un mal certain, le dernier, c'est-a-dire le moyen préventif consistant dans la tempérance et la modération réfléchies, est le plus conforme k la raison et k la dignité humaines, et incontestablement préférable au premier, c'est-k-dire k l'impitoyable répression exercée par la nature.
Malthus s'est peut-être préoccupé outre mesure d'un daiiger encore éloigné^ quelques-unes de ses observations peuvent être inexactes dans le détail par suite des moyens d'information imparfaits qu'il avait k sa disposition; on a pu contester la rigueur des formules mathématiques dont il a revêtu quelques-unes de ses conclusions*, on a pu être choqué de la manière nette et tranchante dont il parie des inexorables lois de la vie et de la mort; il a lui-même reconnu que, poussé k bout par l'incroyable fatalisme de ceux qui disaient : Ayez le plus dt enfants possible, ne vous inquUtêz
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ik rkn. Dieu fera le re$te... il s'est exprimé parfois d'une iaçoD trop dore. Mais doit-on taxer de cruauté le médecin qui sonde la plaie d'une main ferme, qui révèle le germe d^un mal terrible U ceux qui s'^dorment dans une trom* peuse sécurité? Malthus était un homme vertueux et bon, un sincère ami de l'humanité, mais de ces amis qui disrat parfois la vérité dans un langage acerbe. Il me représente une vigie placée k l'avant du navire et qui tout k coup signale un écueil en poussant un cri d'effroi ^ on accourt, on regarde : l'écueil heureusement est encore loin, on peut l'éviter en rectifiant la marche du navire; et Ik-dessus il y a des gens qui maugréent contre celui qui les a, disent-ils, inutilement troublés dans leur sommeil. On ne saurait être plus injuste.
Le résultat le plus souhaitable en matière de population, c'est qu'elle s'accroisse régulièrement, suivant une progrès* sien constante, et surtout que cet accroissement soit la con* séquence d'une augmentation de la durée moyenne de la vie humaine. Que sert de mettre beaucoup d'enfants an monde s'il en meurt beaucoup? Ne vaut-il pas mieux qu'il en naisse un peu moins et que proportionnellemeiU un plus grand nombre arrive k la maturité humaine? C'est Ik qu'on reconnaît un véritable progrès de la civilisation. En France, il suffit d'un peu plus de trois en&nts par mariage pour entretenir la population au chiffre existant; en Russie, il n'en faut pas moins de cinq.
A ce dernier point de vue, le mariage l'emporte incontestablement sur les unions irrégulières qui présentent une proportion bien plus considérable d'enfants morts en bas âge. Toutes choses égales d'ailleurs, l'enfant trouve dans la famille fondée sur une union légitime de meilleures condi* lions de son développement matériel et moral; il y est notamment assuré du concours du père et de h mère. Dans
les unions illégitimes au contraire, la naissance d'un enfant n'est pas toujours un sujet de joie ; souvent même on cherche k prévenir, par des moyens coupables , cette preuve irrécusable d'une faute. L'abandon absolu est quelquefois le lot de l'enfant naturel à sa naissance ; s'il échappe k ce premier danger, il tombe k la charge de la mère seule qui ne peut réclamer pour son enfant ni l'appui d'un père légalement inconnu, ni les secours d'une famille qui la repousse. Il n'y aurait pas de plus sûr moyen d'arrêter le régulier et salutaire accroissement de la population que de substituer au mariage les unions irrégulières, la promiscuité des sexes ou la polygamie orientale.
Ce qui fait la famille, c'est la femme, c'est la mère. Elle est le lien \ la maison sans la mère n'est déjà plus le foyer domestique autour duquel tous les cœurs viennent se réchauffer. Dans la famille comme dans la société, la femme a un rôlek part. Entre les sexes, il n'y a pas seulement une différence physiologique, il y a des différences morales profondes. Chacun a ses aspirations, ses vertus propres. Certes, la chasteté ne messied pas k l'homme, mais n'est-ce pas la vertu particulière de la femme? L'homme a le courage qui lui fait braver le danger, la force qui lui permet de le surmonter *, un peu de timidité ne messied pas k la faiblesse de la femme! Je n'interdis pas absolument k la femme la recherche de la gloire^ et cependant des femmes illustres dans les arts et dans les lettres sont Ik pour attester que les femmes sont surtout avides du bonheur privé et domestique, et se contentent volontiers, en fait de gloire, des reflets que jette sur elles la gloire de leurs maris et de leurs enfants. Elles font mieux qu'accomplir les actions glorieuses , elles les inspirent. Que penser donc de ceux qui révent une égalité absolue de situation pour le mari et l'épouse, pour l'homme et la femme en général?
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Ici nous nous trouvons en présence de deux tendances contraires.
Les uns veulent ajouter encore à Tinégalité que la nature a établie entre Thomme et la femme. Je ne parle point des temps et des pays où la femme nous apparaît comme un être de condition inférieure, destinée k un esclavage étemel; mais, de nos jours, qui croirait que les hommes ont, par exemple, voulu repousser la femme de TatelierP non point par la raison que sa place est plutôt k la maison où la retiennent les enfants et les soins du ménage, non point par des considérations morales plus ou moins fondées; ils ont dit que la femme, ayant moins de besoins, pouvant par suite se contenter d'un salaire moindre, leur ferait trop facilement concurrence dans les emplois qu'elle peut remplir aussi bien qu'eux parce qu'ils n'exigent pas une grande force physique. Mais si le salaire de cette femme est un complément indispensable pour soutenir la famille? Si, n'étant pas mariée, son travail est son unique ressource ? Une pareille prétention de la part de l'ouvrier contre Toûvrière est tout simplement odieuse.
D'autres, au contraire, ont réclamé pour la femme une égalité civile et politique absolue. Que la femme ne se désintéresse pas de la politique, des affaires publiques, qui sont le grand intérêt de tout le monde; que, dans une certaine mesure, avec la réserve qui lui convient, elle exerce une influence sur son mari, ses enfants, je le veux bien; mais qu'elle vienne sur la place publique voter et disputer des suffrages en personne , non 1 — On veut encore qu'elle soit admissible k toutes les fonctions publiques ; cela ne saurait être, et il y a Ik des distinctions k faire, dans le détails desquelles nous ne saurions entrer ici. L^admettrez-vous aussi aux fonctions militaires ? Cela est-il compatible avec les labeurs de la maternité? Sous ce rapport
elle paye largement sa dette à la patrie en lai donnant ses enfants.
Quant k la jouissance et à l'exercice des droits civils, il Êiut distinguer.
En tant que femme, non engagée dans les liens du mariage, nos lois, k part quelques différences insignifiantes dont elle ne saurait se plaindre, Font mise sur le pied de la plus complète égalité avec Tbomme. Elle a les mêmes droits au point de vue de la propriété et de l'héritage ; elle peut acquérir et disposer de ses biens de la même manière; exercer toutes les industries. Mais voici la femme mariée, ayant formé avec un bomme des liens indissolubles qui confondent leurs existences et, k certains égards, leurs intérêts. Dans cette société où ils ne 4sont que deux, il faudra pourtant bien que, sur telle ou telle question qui les divisera, le dernier mot reste k l'un des deux. On a donné voix prépondérante k rbomme, sauf k faire intervenir la justice pour protéger, la femme contre ce qui ne serait qu'un caprice du mari. La femme conserve donc la jouissance de tous ses droits, mais elle est limitée, dans l'exercice de quelquesuns, par la nécessité de l'autorisation maritale. Voilk une femme mariée qui veut entreprendre un commerce, se faire marchande, se produire dans un magasin ou tout autre établissement public : y a-t-il donc quelque chose de si exorbitant k ce qu'elle ait besoin du consentement de son mari? Quelqu'un veut faire une donation k une femme mariée * n^est-ce pas le droit et le devoir du mari de remonter k la source, de rechercher la cause de cette libéralité ? Dès que la femme est mariée, n'est-il pas naturel que la loi apporte certaines restrictions k la liberté de disposer d'un patrimoine qui est désormais celui de ia famille, des enfants ? Les époux sont d'ailleurs libres d'adopter, dans leur contrat de mariage, telles combinaisons qui laissent k la femme une
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plus grande indépendance dans l'administration et la disposition de la fortune personnelle. La loi, lorsqu'elle déroge au droit commun k l'égard des femmes, n'a en vue que de leur assurer des privilèges, des garanties, une protection.
D faut donc absoudre le législateur de ce reproche banal et peu réfléchi qu'on lui adresse quelquefois : Ah! on voit bien que ce sont les hommes qui ont fait la loi /... Non, c'est la nature des choses ^ et il faut dire, au contraire, que, chez toutes les nations civilisées, les lois, d'accord avec les mœurs, n'ont cessé de favoriser l'émancipation de la femme i émancipation qui est k peu près complète aujourd'hui chez nous, car elle ne peut être rêvée d'une manière absolue que par ceux qui se font une fausse idée de la vocation de la femme.
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