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cessaire, lent, paisible de la propriété; et^ au nom de l'histoire, on ne peut faire le procès qu'à ceux qui ont attenté par la violence au droit de propriété. Ce droit, comme toutes les choses saintes et sacrées, était symbolisé, chez les anciens, dans un dieu, le dieu Terme, dont l'image grossière s'élevait sur les limites des champs pour rappeler a tous le respect dû à la propriété privée. Elle figurait aussi parmi les divinités de Rome placées au Câpitole; et la tradition disait que, lorsque nos sauvages aïeux les Gaulois y pénétrèrent en vainqueurs, brisant et dévastant tout sur leur passage, l'immuable dieu Terme fut la seule divinité qui résista aux efforts tentés pour la renverser. La tradition, expression naïve d'un sentiment populaire et vrai, signifiait que le droit de propriété est le fondement inébranlable de la société.
Tels sont les renseignements de l'histoire.
Mais, si la propriété est ainsi un fait constant et universel, cela même ne prouve-t-il pas qu'elle est un instinct primitif de l'homme, une loi de sa nature, comme Unstinct de la conservation , la loi de la reproduction? Niera- t-on que l'homme ait la propriété dé son corps, de sa volonté, la libre disposition de lui-même.^ Or, cette liberté ne saurait consister uniquement dans des déterminations intérieures ; elle tend à se manifester extérieurement par des actes, et la première, comme la plus naturelle manifestation, c'est de prendre possession de quelque chose hors de soi, de le façonner, de le marquer de son empreinte et de dire : cela est à moi ! L'homme pense que l'univers a été. créé pour lui; qu'est-ce en effet que le monde, la nature, sans l'homme? Le rayon d'intelligence divine qui anime cette créature, d'ailleurs si faible, ne la met-il pas bien au-dessus de tout ce que nous voyons autour de nous, de toutes les forces qui régissent le monde physique ? Aussi l'homme est-
parvenu a se soumettre ces forces, à les diriger, et il les a employées k la transformation de la terre, sa demeure. Il semble que Dieu ait livré le monde inachevé à l'homme, pour qu'il s'en emparât et Tacbevàt. Or, la prise de possession du sol, la propriété, est la condition indispensable de cette conquête, de ces transfonnations. La civilisation, l'histoire véritable de l'humanité, a commencé le jour où l'homme, ayant conscience de sa destinée, a dit : la terre est k moi !
Bentham a écrit : Avant les lois, il n*yapoint de propriété; ôtez les lois, toute propriété cesse. Il a formulé ainsi de la façon la plus tranchante l'opinion que la propriété est une création de la loi civile. Rien n'est plus £aux, c'est confondre le droit et la garantie du droit ^ sans doute la loi civile a garanti la propriété, mais elle garantit aussi aux citoyens la liberté, la vie, Thonneur : faudra-t-il donc dire que, en dehors de la société et de la loi, l'homme n'a aucun droit , qu'il n'a pas le droit de vivre ?
Loin d'être le fondement du droit de propriété, la loi humaine y a souvent attenté en autorisant des spoliations, des confiscations qui ont soulevé la conscience de l'histoire. D'autre part, elle est sagement intervenue en vue de modérer le penchant de l'homme pour la propriété, comme elle l'a fait en réglant l'exercice de la liberté. La liberté est le ressort naturel de l'homme^ le premier usage qu'il en fait, c'est de s'approprier quelque, chose, de donner carrière** cet instinct de la propriété. Le sentiment de la propriété est si naturel a l'homme^ qu'il Ta appliquée k une foule de choses qui n'en sont pas susceptibles. On a vu l'homme devenir la propriété de l'homme^ la puissance paternelle, la puissance du mari sur la femme ont revêtu le caractère d'un droit de propriété^ enfin le pouvoir politique a été considéré quelquefois comme la propriété inaliénable d'une famille
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dont les membres se transmettaient et se partageaient la souverainelé comme un héritage ordinaire.
Mais pourquoi la propriété est-elle une loi de notre nature? Parée qu'elle est la condition indispensable du progrès, de la civilisation, du développement matériel et moral, tant de l'bomme individuel que de la société humaine. Gomment en effet ce progrès s*est-il accompli ? Par le travail successif lies générations qui ont peu k peu accumulé cet immense capital matériel et moral dent nous jouissons et que nous transmettrons, augmenté encore, aux générations qui nous suivront. Mais pourquoi l'bomme a-t-il commencé k travailler? Pour s'approprier le fruit de son travail. Qui aurait semé, s'il n'avait espéré moissonner? Qui aurait planté et cultivé des arbres qui croissent si lentement et donnent leurs fruits si tard, s'il n'avait espéré recueillir ses fruits par luiméme ou par ses «ifants? Qui aurait épargné, s'il n'avait ecMnpié sur la jouissance du capital créé par cette épargne? El ce capital consiste-t-il seulement en des instruments, des machines, des provisions de tout genre? Non-, la teite aussi est un capital : j^entends la -terre assainie, défrichée, fertilisée par des engrais, pourvue de bâtiments d'expkÂtation, de routes, de canaux d'irrigation, couverte de plantations. Et qui donc a créé cette terre? C'est l'homme, c'est la ptepriété.
Je dis ailleurs, k propos des contrats (voy. ci-dessous «hap. XLiii), ce que c'est que le capital^ je le montre dans l'usine, dans la manufacture. Je veux le considérer ici dans des conditions plus saisissantes encore. Transportons-nous donc en un lieu qui nous est familier k tous, dans l'île ééaeirte où Robinson vîait d'être jeté par un naufrage. Seul, sans ressources, ntourant de peur,, il va chercher un asile sur un arbre où, la fatigue l'emportant sur la faim qui le tourmente, il finît par s'endormir.
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Quelle sollicitude il nous inspire ! Gomme nous nous rendons bien compte de son dénûment absolu ! fl y a tout k parier qu'il périra : la faim, les bêtes féroces, les sauvages cannibales !... Avec quelle aniiété nous attendons le lendemain ! Le lendemain, lé vaisseau que nous croyions englouti apparaît échoué à quelques encablures du rivage. Avec quel intérêt nous le suivons dans ses voyages au vaisseau ! Comme nous ressentons son désappointement lorsqu'il trouve, dans la chambre du capitaine, une bourse pleine d'or : métal impoUeur, méchante denrée, à quoi peux4u me ter-mr? Mais aussi comme nous partageons sa joie lorsqu'il découvre enfin le coffre du charpentier! Il trouve des armes, des munitions, des provisions de bouche et un peu de blé, tout ce qu'il lui faut, en un mot, pour subsister, se dérendre et travailler-, et alors nous embrassons d'un coup d'œil avec ravissement tout le parti qu'il va tirer de tant de richesses, et nous ne laissons pas de nous demander, avec une sorte de terreur rétrospective, ce qu'il serait devenu s'il n'avait pas trouvé tout cela, ce coSre du charpentier, à l'aide duquel il va créer les merveilles que nous connaissons. Le coffre du charpentier, c'est le capital !
D'où vient le charme puissant de ce livre à la fois si simple et si profond? C'est que nous trouvons là, dans un homme, dans quelques pages, l'histoire même de l'humanité jetée, dans un état de dénûment absolu, sur cette terre où tout fut d'abord pour elle un sujet d'épouvante et d'horreur, volcans à demi éteints, marécages pestilentiels, fleuves et torrents dévastateurs, animaux féroces ou étranges et, par-dessus tout, les mille phénomènes dont elle ignorait les lois. Seulement, l'humanité n'a pas trouvé près de son berceau le coffre du charpentier, encore moins le vaisseau échoué sur la plage, regorgeant d'armes, de munitions, de vêtements, de provisions de tout genre-, elle a dû
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tout créer par des siècles de travail et d'épargne -, et, sans la propriété, il n'y aurait jamais eu ce travail énergique et fécond qui conduit k l'épargne, au capital.
Sans la propriété, sans le capital, l'usine n'existe pas \ Robinson meurt de faim dans son île *, Thumanité est réduite k quelques tribus errantes, disséminées sur la surface du globe, comme ces quelques milliers de sauvages qui meurent de faim dans les solitudes de l'Australie.
Supposez Robinson réellement livré k cet état de dénûment complet dont nous le voyons menacé an premier moment : il est probable qu'il périra. Que maintenant, au lieu d'une île déserte, il rencontre une terre habitée, cultivée^ que les indigènes lui avancent des provisions, des instruments, lui fournissent la possibilité de vivre d'abord, de travailler ensuite, d'épargner et d'acquérir k son tour ; serait-il bien venu a leur dire : Je veux sur-le-champ ma part de ces terres cultivées, de ces maisons bâties, de ces instruments fabriqués par vous -, la propriété que vous vous attribuez sur tout cela est une usurpation ? Ne lui répondrait-on pas avec raison : Vous êtes trop heureux que nous ayons commis ces prétendues usurpations sans lesquelles vous auriez trouvé la mort sur ces rivages inhospitaliers-, vous vous plaignez de ce que, en arrivant ici, vous en trouvez de plus riches que vous^ préférez -vous l'égalité dans la misère et le dénûment?
Il faut condamner sans hésitation les opinions de Bentham sur le fondement de la morale qu'il confond avec l'utilité \ sur l'origine du droit de propriété qu'il représente comme une création de la loi \ mais, dès qu'il s'agit de mettre en lumière l'utilité de la propriété, ce qui est le point de vue sous lequel nous la considérons en ce moment, il y excelle et on peut le citer : « Les lois en créant la propriété ont c< créé la richesse^ mais la pauvreté n'est pas l'ouvrage des
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a lois, elle est Tétat primitif de Tespèce hamame. L'homme « qui ne subsiste qu'au jour le jour est précisément l'homiûe « de la nature, le sauvage. Le pauvre, dans la société, n'ob- « tient rien, il est vrai, que par un travail pénible ; mais, a dans l'état naturel, que peut-il obtenir qu'au prix de ses « sueurs? Les lois, en créant la propriété et la richesse, <( sont encore les bienfaitrices de ceux qui restent dans la (( pauvreté primitive. Ils participent plus ou moins aux plair « sirs, aux avantages et aux secours d'une société civilisée. (( Leur industrie et leur travail les placent parmi les candi*- « dats de la fortune. Que le pauvre porte donc ses regards « vers le point de départ au lieu de les porter en avant vers « le point d'arrivée, ou plutôt qu'il regarde ces deux points « extrêmes, l'un pour se défendre de l'envie, l'autre pour « exciter sa légitime ambition. Le droit de propriété qu'il a allait maudire, qu'il songe que c'est sa force aussi, son « levier, son espoir. »
Mais, dira-t-on peut-être, vous racontez k votre façon l'histoire de l'humanité et, parce que vous voyez la propriété partout, vous aDBrmez que c'est elle qui a tout fait. A cela je réponds que nous avons sous les yeux, autour de nous, des faits qui sont la confirmation directe et éclatante de notre démonstration historique. Je les emprunte encore au pays qui a eu cette extraordinaire fortune de passer en deux siècles de la vie sauvage k la civilisation la plus avancée.
Lorsque les premiers colons anglais mirent le pied sur la terre qui, sous le nom de nouvelle Angleterre, devait être le berceau de la grande république américaine, ils laissèrent d'abord la propriété du sol en commun. Certes, si jamais le communisme a eu chance d'être pratiqué avec succès, c'était bien par ces hommes d'une vertu rigide, qui abandonnaient leur patrie, bien moins pour courir après la richesse, que
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pour conserver la liberté de leur foi religieuse. Qu'arrivat-il? Tout languissait^ sur ces froides terres qui avaient besoin d'une culture énergique, on n'obtenait que de misérables produits, juste assez pour vivre. On se décida alors ^ partager la terre par familles; on reconnut que la propriété individuelle est la véritable condition du sol comme de tout le reste, et on entra ainsi dans la voie de cette prospérité qui n'a fait que s'accroître depuis et qui a donné les résultats que chacun sait.
Ainsi l'histoire nous montre ce qu'était l'humanité avant l'établissement de la propriété privée; ce qu'elle est devenue depuis; ce qu'elle est Ik où elle n'existe pas; il est permis d*en conclure quelles conséquences entraînerait aujourd'hui sa suppression, si elle était d'ailleurs réalisable.
Il est facile de crier : A bas la propriété ! de piquer la curiosité en disant : La propriété c'est le vol! Mais supposons que, par le hasard des révolutions, le pouvoir arrive aux mains de ces irréconciliables ennemis de la propriété. Que feraient-ils? Il ne suffirait pas d'une loi ou d'un décret portant que la propriété est abolie : que mettre à la place ? Il y a des gens qui entendent naïvement la chose; la suppression de la propriété consiste k enlever aux uns pour donner aux autres. Il est évident que ce n'est point Ik une solution : les spoliés de la veille crieraient k leur tour et avec beaucoup plus de raison : A bas la propriété ! La propriété c'est le voll
D'autres ont rêvé un partage égal des terres par famille ou par tête. Cela n'est pas non plus une solution. Apparemment le droit de propriété comprend le droit de disposer par vente ou échange ; or, au bout de quelques années, il arriverait infailliblement que Thomme laborieux et économe se verrait pressé par son voisin, paresseux et dissipateur, de lui acheter sa portion de terre, et on reviendrait au point
de départ, qui parait si choquant, l'inégalité dans la propriété.
Transformerez-vous le sol en une vaste propriété domaniale, comme cela a lieu pour quelques portions restreintes, telles que les forêts de TËtat, les communaux? Mais qui ignore que l'État considère bien moins ses forêts comme une source de revenus que comme une richesse d'un genre particulier, un capital qu'il est chargé de conserver dans un intérêt public? aussi Tadministration investie de ce soin estelle bien nommée Conservation forestière. Quant aux communaux, on comprend que la jouissance en commun s'applique à des forêts d'où l'on tire du bois pour le besoin de chaque ménage *, à des pâturages où chaque habitant peut envoyer sa vache ou sa brebis ps^tre sous la garde du pâtre commun -, ces propriétés ne demandent pas des frais de culture, il suffit d'une surveillance facile a exercer. Mais se représente- t-on l'État propriétaire de tout, ayant la charge de tous les vignobles, vergers, cultures maraichères, plantes industrielles depuis la betterave dont on fait le sucre jusqu'aux fleurs dont on extrait des parfums I Comment les fera-t-il cultiver? En régie par des ouvriers directement payés et surveillés par lui ? Ou bien les donnera-t-il a ferme? Mais tout le monde voudra être régisseur ou fermier, et en réalité on arrivera k accroître indéfiniment le nombre déjà considérable des fonctionnaires. C'est Ik une vérité presque proverbiale que l'Étal fait chèrement ce qu'il fait, et qu'il faut ne lui laisser le soin que des travaux dont l'industrie privée ne peut absolument pas se charger. Or, s'il y a une industrie privée de sa nature, c'est bien l'industrie agricole.
Mais supposons la chose praticable, l'État seul propriétaire-, que fera-t-il de ses produits? Ne me dites pas qu'il les vendra^ d'abord pour acheter il faut avoir quelque chose