LIVRE II. — LES PERSONNES EN DROIT INTERNATIONAL
honneur dans les relations qu'ils soutiennent entre eux. Un état peut suivre dans certains cas une politique basse ou immorale, tout comme un homme peut parfois agir mal ou sottement; cette conduite exercera naturellement une influence sur l'opinion publique et la confiance des autres puissances. Mais le droit général que possèdent tous les états d'être respectés dans leur honneur, n'est pas atteint par le fait qu'ils ont agi peu loyalement dans quelques circonstances, pas plus que le degré de respect attaché à la qualité d'homme n'est atteint par les fautes isolées d'un homme. L'honneur humain subsiste dans toute sa grandeur, car il est un effet de l'image de Dieu empreinte dans la nature humaine ; de même l'honneur des états subsiste toujours, parce qu'il est la conséquence de la majesté de l'état, c'est-à-dire de ce qu'il y a d'humain dans la vie et le développement des peuples.
Il ne résulte pas de l'égalité des états que tous aient le mônic rang et puissent s'arroger à volonté un titre élevé. Chaque état a le droit de prendre un titre correspondant h son importance et à la position que sa puissance lui donne.
1. On a souvent déduit du principe de l'égalité des états les deux principes erronés que tous les états ont le même rang, et que chaque état peut librement prendre le titre qui lui plaît. Le rang qu'une puissance prend dans le concert des états n'est pas la conséquence de sa personnalité; le rang est un effet de la puissance et de l'influence. Le titre désigne le rang qu'un état possède parmi les autres; il ne peut par conséquent pas être choisi arbitrairement et sans tenir compte des autres états. On a rarement vu quelque chose de plus ridicule que ce chef de nègres haïtiens demandant le titre impérial pour sa couronne d'oripeaux. Lorsque l'électeur Frédéric Ier de Brandebourg prit en 1701 le titre de roi, on pouvait se demander si cette qualification correspondait à la puissance réelle de la Prusse; mais l'histoire de cet état a depuis lors levé tous les doutes. Il en est de même du titre d'empereur pris par Pierre le Grand, et qui ne fut reconnu que successivement par les diverses puissances (en 1744 seulement par l'empire d'Allemagne, en 1762 par la France, en 1764 par la Pologne). La France et l'Autriche ont passé dans notre siècle par les mêmes vicissitudes. — Les cinq grandes puissances européennes ont expressément déclaré au congrès d'Aix-la-Chapelle, protocole du 11 octobre 1818, qu'elles ne pouvaient accéder au vœu de l'électeur de Hesse de prendre le titre de roi, et qu'en général elles se concerteraient sur les changements de titres.
N'ont un droit naturel au rang impérial et au titre correspondant, que les états dont l'importance, au lieu d'être uniquement nationale, a quelque chose d'universel, embrasse le monde ou au
moins une partie du monde; n'y ont droit que les états qui sont en quelque sorte des puissances universelles, ou tout aa moins qui réunissent en eux plusieurs peuples, ou ont sur plusieurs nations une influence politique déterminée.
1. Ce qui distingue un empire, c'est (pie son autorité s'étend au delà d'un peuple déterminé et des limites d'un territoire. L'empire appartient à l'histoire du monde par ses origines et a dans l'histoire une portée universelle ; c'est pourquoi on ne doit pas abuser du titre d'empereur par simple vanité nationale ou dynastique. Les rois francs et germains du moyen âge reçurent ce titre comme empereurs romains; ils étaient alors à la tête des chrétiens de l'Occident et de la civilisation chrétienne {imperium mundt), et on les regardait comme les « administrateurs de la paix du monde. > Le czar Pierre le Grand prit, en 1701, le titre d'empereur en réminiscence de l'empire romain d'Orient. Napoléon Ier voulait restaurer l'empire de Charlemagne. L'empire d'Autriche (depuis 1804) et le second empire français (1852) ont une portée moins universelle, mais leur importance n'est pas uniquement nationale. La dignité impériale allemande (depuis le 18 janvier 1871) s'explique par la réunion d'un grand nombre d'états germaniques sous un seul sceptre ; l'empire s'élève audessus des couronnes royales qui appartiennent à plusieurs des états particuliers de l'Allemagne.
Le rang impérial d'un état ne dépend pas du titre correspondant. Une puissance universelle gouvernée par des rois, oti une république dont l'autorité aurait quelque chose d'universel, ont droit au rang impérial.
1. La Grande-Bretagne a un roi pour souverain, mais a rang impérial; aucune autre puissance ne l'égale en importance dans le monde. Rien n'empêchera la république des États-Unis de l'Amérique du Nord, si elle veut se poser en puissance universelle, de demander le rang impérial et de l'affirmer par ses actes.
Ont rang royal, les états qui embrassent un seul peuple sur un territoire déterminé, et dont l'étendue et l'importance pour les relations internationales sont suffisantes.
Les usages diplomatiques font rentrer dans cette catégorie, en sus des états aux souverains desquels le droit international accorde le titre de rois, les républiques d'étendue et d'importance analogues et les grands duchés actuellement existants.