I. — LA DOMINATION TURQUE ET l'hISTOIRB
Si Ton compare la Turquie aux autres États de l'Europe, sous le rapport de Thomogénéité et de la consistance nationale, on est frappé d'une différence essentielle. Partout ailleurs, là même où les races sont les plus diverses, elles sont intellectuellement fondues dans une sorte d'homogénéité politique et morale, qui permet à chaque individu de se dire, au même titre
que les autres, membre de l'Etat auquel il appartient nominalement, et au gouvernement de se dire le représentant et le protecteur-né de tous les individus qui appa.'^tiennent à l'État.
Eu Turquie celte double affirmation ne serait qu'une dérision amère. Il est trop évident que le gouvernement turc ne représente que les Turcs, alors même qu'occasionnellement il emploie des fonctionnaires chrétiens nés en Turquie ou ailleurs. Il est trop évident que les Chrétiens appartenant à l'État turc ne sont pas placés à côté des Turcs, mais au dessous d'eux. D'autres États de l'Europe peuvent s'être fondés en tout ou en partie par la conquête, c'est-à-dire par la violence ; mais en Turquie seulement subsiste encore après des siècles, aussi nette qu'au premier jour, la distinction de droit et de fait entre la population conquérante et la population conquise, entre vainqueurs et vaincus. Ailleurs encore, par exemple dans l'empire austro-hongrois, on voit des antagonismes de race et des prépondérances occasionnelles, momentanées, qui ne sont pas sans soulever de vives protestations. Mais, là même où ces antagonismes existent, ils ont des moyens constitutionnels, réguliers de se manifester, et, quelque violente qu'en puisse être l'expression, cet état de choses ne va pas jusqu'à mettre en question, à moins qu'il ne prenne la forme exceptionnelle d'une guerre civile de sécession, l'existence même de l'État où il se produit. C'est en efiet dans le sein de TÉtat et par lui que la partie de la population qui se considère comme sacrifiée, peut aspirer légitimement, dans les autres pays de l'Europe, à se faire rendre justice, tandis que l'empire ottoman ressemble politiquement à l'enfer du Dante : toute espérance est défendue aux populations chrétiennes dont les ancêtres ont été dépossédés par les sectateurs de Mahomet.
Pour trouver l'explication et le sens de cette situation anormale, antijuridique, il faut remonter aux origines de la domination turque en Europe.
Ces origines sont à la fois religieuses el politiques. Religieuses, elles se rattachent directement au côté le plus violent de rislamisme. Politiques, elles tiennent du caractère spécial de la nation turque et du rôle qu*elle a pris dans les destinées du monde musulman.
Il serait injuste de dire que Tlslamisme soit une religion exclusivement violente. Pris en lui-même, son culte est grave, simple, et ne recourt à aucun rite inhumain. Ses dogmes et ses pratiques constituaient, au moment où ils ont été proclamés, un si immense progrès sur les croyances informes et les superstitions grossières de TArabie proprement dite, et de plusieurs tribus du centre de TAsie et de l'Afrique, que Ton peut raisonnablement attribuer une grande partie de ses succès à la persuasion. Cependant il est incontestable que la violence eut une plus grande part dans la propagation de rislam que dans celle de toute autre religion. Le Prophète avait, le premier, proclamé et exercé l'apostolat du glaive. Son vizir, Ali, avait déclaré, en entrant en fonctions, qu'il tuerait de sa main le premier qui oserait résister à son maître. Après eux, le Coran eut principalement pour missionnaires des soldats^ des armées, des peuples entiers, qui, après avoir foulé TAsie occidentale et l'Afrique, se jetèrent sur l'Europe. Le Coran en effet divise le monde en deux grandes demeures : la demeure de l'Islam (dar-ul-islam) et la demeure de la guerre (dar-ul-harb), d'où la conséquence, en théorie du moins, d'un état de guerre (djihab) éternelle entre ces deux grandes divisions.
Il est vrai, ajoute l'auteur auquel nous empruntons ce renseignement (f), que la rigueur de cette conclusion est tempérée par une autre distinction faite par le Coran entre les nations idolâtres (medjous) et celles que l'on appelle Kilabi, parce qu'elles ont reçu les Saintes Ecritures (Kilab) de Moïse ou de Jésus-Christ. L'état de guerre avec ces dernières peut être suspendu par un traité exprès, ou par le paiement d'un tribut qui fait entrer leurs pays dans la demeure de l'Islam. Mais ce tempérament n'a au fond d'autre portée que de dispenser les Mahométans de faire aux Chrétiens et aux Juifs une guerre d'extermination, tandis que cette guerre est obligatoire à l'égard des idolâtres. Il laisse donc subsister une différence radicale entre l'esprit du Coran et celui de notre civilisation chrétienne, ainsi que de notre droit moderne. Dans nos idées, la paix est la règle^ l'état normal de toutes les nations entre elles; dans les idées mahométanes, c'est la guerre avec les infidèles qui est la règle, et la paix l'excep-
(1) Sir Trâvrbs Twiss, dans un article du Law Magazine and Review, de mai 1876, intitulé Appîicabiiity of theeuropean law 0/ Nations to african Slave States , p. 413.
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tion. Ne peut-on pas déjà se demander incidemment, en présence d*un pareil dogme, quelle est la valeur sérieuse, aux yeux d'un bon Musulman, de conventions, telles que les conventions de Genève et de St-Pétersbourg, qui auraient pour objet de régler et de limiter la guerre elle-même? Craignons sur ce point la casuistique des Ulémas.
Sans doute il y eut, parmi les missionnaires armés de Tfslam, des tribus, spécialement d'origine arabe, dont le génie naturel, ouvert et compréhensif, remporta sur la sombre logique de leurs dogmes. De ce nombre furent les Maures qui, dès le 8""' siècle, pénétrèrent en Espagne, et, après les premières rigueurs de la conquête, s'y montrèrent remarquablement tolérants envers les Chrétiens. On sait de quel éclat brillèrent successivement le Khalifat de Cordoue, et les royaumes de Saragosse, de Tolède, de Valence, de Séville, de Grenade. La poésie, les arts et les sciences, l'architecture spécialement, y florissaient, pendant que le reste de l'Europe était encore plongé dans une ignorance relative. Cordoue seule avait, vers 950, sous Abderrhaman III, 80 écoles publiques. Les Chrétiens d'autres pays venaient visiter ses bibliothèques, et étudier, d*après les traditions grecques-arabes, la philosophie d'Aristote. Mais ce fut là une splendide exception. En général l'Islamisme ne produisit, surtout dans les pays chrétiens où il réussit à s'établir, que ruines et ignorance. Tel fut surtout le cas, à l'autre extrémité de l'Europe et en Asie-Mineure, pour les conquêtes des Turcs. Les Turcs ne sont pas d'origine arabe. Ce qu'on sait de plus clair sur leur origine, c'est qu'ils appartiennent à cette famille de peuples qui, dans l'Asie moyenne et au Sud-Est de la Russie d'Europe, ne renoncent que lentement, et sous l'influence victorieuse du gouvernement Russe, à leur barbarie primitive. Ce sont en somme des Scythes ou des Tartares, dont le sang s'est mêlé à celui il'esclaves et de renégats de toutes nations. Un proverbe oriental dit que la langue persane flatte, que l'arabe persuade, et que la turque châtie. Ce qui distingue en effet cette race, à côté d'un incontestable courage et de certaines autres qualités morales, c'est la dureté et l'orgueil. Or rien n'est plus opposé que ces défauts à l'esprit de progrès. Rien n'est plus contraire aussi à la fusion entre vainqueurs et vaincus, indispensable à la constitution de l'État moderne. Le Turc se croit fait pour commander aux autres hommes. Tout au plus consent-il à se servir d'eux. C'est exactement le défaut de ces malheureuses familles princières qui, en dépit des révolutions qui les ont détrônées, se figurent toujours avoir été créées par la Providence pour régner sur tel ou tel peuple. Aussi peut-on dire d'eux, comme de mainte dynastie déchue, qu'ils n'ont rien appris ni rien oublié. Nous
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parlons des vieux Turcs. Quant aux jeunes Turcs, s'ils ont appris certaines choses, ce n'est pas toujours malheureusement ce que les Européens avaient de meilleur à leur enseigner.
La nature énergique des Turcs les destinait à devenir la milice active, Tavant-garde de Tlslamisme. Aussi les voyons-nous, dès le début, prendre ce rôle politique et militaire. Ils commencent par fournir au Calife de Bagdad sa garde du corps ; puis ses premiers ministres (Emir al omara), espèces de maires du palais, remplaçant en fait des souverains incapables ; puis des dynasties de chefs qui, du IX™« au XII™« siècle, gouvernent, à des intervalles différents, la Palestine, la Syrie, TÉgypte, la Perse, TAsie-Mineure. Pendant quelque temps toute cette puissance semble s'évanouir devant l'invasion des Mongols. Mais c'est pour se reconstituer au XI V<^" siècle sous la direction unique d'Osman, le véritable fondateur de l'empire. Dès lors les succès des Turcs ne s'arrêtent pas, jusqu'à leur installation définitive en Europe, et tout encourage leur foi aveugle en leur mission providentielle. Qu'ont-ils devant eux? Les restes affaiblis, énervés de l'empire byzantin, qui lui-même, devenu schismatique, c'est-à-dire pisqu'étrangeraux yeux du reste de l'Europe, n'a de secours à attendre de personne. Derrière eux au contraire, ils ont le monde musulman tout entier, depuis l'Inde et la Chine jusqu'à l'extrémité de l'Afrique, qui les encourage dans leur guerre sainte, et reconnaît en eux les instruments de Dieu, en leurs chefs les vrais fils du Prophète. Qu'est-ce en effet que la conquête, non-seulement de Byzancc mais de toute l'Europe, à côté des champs immenses déjà soumis à la loi du Coran?
Ils s'avancent donc, mettent dès 1355 le pied en Europe, et sont à peine interrompus dans leurs progrès par l'invasion de Tamerlan et l'épouvantable défaite qu'il inflige à leur sultan Bajazet.Une série d'hommes remarquables, sultans ou grands-vizirs, les dirigent. En 1415, ils pénètrent jusqu'à Salzbourg et en Bavière. En 1449, ils ont déjà cerné de tous côtés ce qui reste de l'empire byzantin. Constantinople leur appartient en 1453. En 1480, ils s'emparent un instant d'Oirante dans le royaume de Naples, et menacent sérieusement l'Italie ; en 1522, ils arrachent Rhodes aux chevaliers de S* Jean de Jérusalem; en 1526, ils sont maîtres de la moitié de la Hongrie; en 1 529, ils campent sous les murs de Vienne. Leur sultan Soliman commande à trente royaumes et à près de 8000 milles de côtes. Il s'inlitule, dans une lettre à François I, empereur des empereurs, prince des princes, le répartiteur des couronnes du monde, l'ombre de Dieu sur terre, souverain de la mer noire et de la mer blanche, de l'Asie et de l'Europe.
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Que font les puissanees européennes devant ce danger qui les menace de plus eu plus sérieusement? Les États attaqués opposent individuellement une résistance, souvent héroïque. Les exploits des Scanderberg, des Hunyade, des Gorvin, sont devenus légendaires. Charles-Quint met un terme momentané aux pirateries des corsaires mahométans par sa brillante expédition de Tunis (133K), et don Juan rempordi en 1571 la stérile victoire de Lépante. Mais nul effort collectif, nul sentiment de solidarité. Alors qu*aujourd'hui certains poh'liques voudraient à tout prix empêcher la Turquie de s'affaisser sur elle-même, l'Europe du XV"'' siècle ne trouve ni un homme, ni un écu, pour empêcher les Turcs de détruire ou de paralyser, pour des siècles, tout ce que Constantinople offre encore de ressources précieuses pour le commerce, et de trésors pour les arts et les siences. Nous estimons que la responsabilité collective de l'Europe vis-à-vis des populations chrétiennes de la Turquie a commencé dès cette époque, et qu'elle n'aurait pu s'éteindre, que si l'état de choses qui lui a donné naissance s'était transformé^ c'est-à-dire si la fusion avait flni par s'opérer entre vainqueurs et vaincus, ou tout au moins si les Turcs avaient rendu à la civilisation des services analogues à ceux des Maures d'Espagne. Cependant, par un contraste bizarre, ceux-ci furent impitoyablement chassés, non-seulement du gouvernement, mais du sol qu'ils occupaient et enrichissaient depuis des siècles, tandis que des rois chrétiens n'hésitèrent pas à rechercher l'alliance des Turcs pour s'entredétruire.
Combien était différent l'esprit des croisades ! En vain le savant iEneas Sylvius (le pape Pie II) s'essaya-t-il généreusement à le ranimer; il aurait sans doute échoué, alors même qu'uue mort prématurée ne l'eut pas empêché de pousser plus loin ses efforts. Dès lors, la foi n'était plus assez vive, Tunité d'organisation de l'Église n'était plus assez grande, l'autorité des papes n'était plus assez éteudue, pour rendre possible une explosion d'enthousiasme religieux, comme celle qui, au moyen-âge, lança sur l'Orient une partie de l'Europe. On peut déplorer le fait ou s'en réjouir, mais le nier serait téméraire. Il s'en faut cependant que les croisades méritent le mépris superficiel avec lequel il a été de mode de les traiter pendant quelque temps. Nous ne pensons pas même que leur valeur se borne aux avantages indirects, et pour aiusi dire involontaires ou imprévus, qui en sont résultés au point de vue économique, social, artistique, politique, etc. L'idée de faire taire, devant ce que l'on considérait comme un grand intérêt commun de la civilisation chrétienne, toutes les rivalités, toutes les guerres égoïstes, cette idée contient en quelque sorte le germe des
aspirations les plus élevées de notre droit international moderne. Elle n'est d'ailleurs ni nécessairement théocratique, ni nécessairement guerrière. Elle est simplement liumaine, et pacifique ou belliqueuse, suivant les moyens de réalisation dont elle dispose. Appliquée à TEurope, elle est l'expression de cette vérité de fait toujours subsistante, que, tout en n'étant unis par aucun lien fédératif, les États chrétiens de notre continent constituent un groupe naturel et historique qui peut avoir, dans certaines circonstances, des droits et des devoirs collectifs à exercer ou à remplir.
Malheureusement le XVI'"'' siècle, si grand sous tant de rapports, n'a rien de cet esprit collectif. En politique internationale, comme en théologie, en littérature, en arts, en sciences, il est avant tout individualiste. Chaque souverain prend ses alliés où il les trouve, et poursuit, sans trop de scrupule sur le choix des moyens, ses vues particulières d'agrandissement. Nécessité du temps : les États sont encore, pour la plupart, sauf l'Espagne, en voie de formation, et, avant de porter leurs vues plus loin, ils ont à assurer leur propre existence. Quant aux peuples, ils sont occupés de leur politique intérieure, de leurs guerres civiles, de leurs réformes religieuses, et s'ils tournent leurs regards au dehors, c'est pour les porter sur le Nouveau-Monde.
Franchissons trois siècles : ressemblances et différences, tout est remarquable.
Les États de l'Europe, plus fortement constitués qu'au XYI'»'' siècle, ne sont plus aussi exclusivement préoccupés de consolider leur situation territoriale. Plus d'une fois ils se sont réunis en Congrès, pour traiter de leurs affaires communes, et ont ainsi assuré la paix pour plusieurs années. Deux nouveaux États, l'Allemagne et l'Italie, se sont établis sur un principe nouveau : celui des nationalités. Le mouvement de l'opinion réclame de plus en plus une politique internationale qui ne se fonde pas sur de vaines idées d'équilibre, mais sur le droit; et le droit international, de son côté, malgré son état d'imperfection, tend à placer au-dessus d'intérêts égoïstes et passagers, s'abritant sous un formalisme étroit, les intérêts permanents de l'humanité. D'un autre côté, les peuples européens se préoccupent de plus en plus de ce qui se passe au delà de leurs frontières. Eux-mêmes en possession de lois plus rationnelles, qui respectent la liberté et la vie, qui traitent l'étranger en ami, qui rendent en général tous les citoyens égaux devant la loi et devant la justice, ils conçoivent moins que jamais l'existence, à côté d*eux, et le traitement comme État civilisé d'un gouvernement, sous lequel peuvent se passer des événements comme le
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massacre des deux consuls à Salonique^ ou qui, par ses agents, commet lui-même, sur ses propres sujets, les horreurs, aujourd'hui trop bien démontrées, dont la Bulgarie vient d'être le théâtre. A un autre point de vue, aujourd'hui que les anciennes colonies de TAmérique sont devenues un groupe d'États politiquement, intellectuellement et économiquement émancipés, c'est de nouveau vers l'Orient que se dirigent les calculs, les études ou les rêves des commerçants, des savants, des artistes, des poêles. A l'enthousiasme naïf et belliqueux du moyen-âge a succédé un enthousiasme plus réfléchi^ mais non moins profond, pour ces immenses pays où se trouvent et le berceau de nos races et celui de nos idées.
Voilà pour TEurope. Quant à la Turquie, gardienne de ce dépôt ou du moins de la principale route qui y conduit, propriétaire inactive et ruinée des plus beaux et des plus fertiles pays du monde, elle a reculé comme puissance territoriale, et elle s'est affaiblie comme puissance militaire. Depuis le traité de Garlowitz en 1699 jusqu'à celui de Paris en 1856, elle a fait bien peu de traités de paix qui ne lui aient enlevé quelque lambeau de territoire. Mais la nature de sa domination est demeurée la même. Plus faible au dehors, elle n'est guère moins violente à l'intérieur. Si aux Sultans guerriers, qui conduisaient eux-mêmes leurs armées, ont succédé une série de Sultans énervés par le sérail et le vin, la race des pachas avides et oppresseurs n'est pas éteinte, et celle des fonctionnaires vénaux s'est multipliée. Si les armées turques ont cessé depuis longtemps de faire trembler l'Autriche ou d'inquiéter la Russie, le fanatisme sauvage de leurs soldats irréguliers n'a rien perdu de ses terreurs pour les populations chrétiennes de l'Empire. La nation turque se considère toujours comme l'avant-garde armée de l'Islamisme, et le principal prestige du sultan consiste encore dans son titre religieux de Khalife. On assiste ainsi à Fétrange spectacle d'un gouvernement fondé sur la guerre religieuse, et ne trouvant plus, dans son irrémédiable décadence, que l'énergie nécessaire pour faire la guerre à ses propres sujets ; objet de crainte pour ceux-ci seulement, de dégoût pour toutes les autres nations; encore plus impuissant à se réformer qu'à se maintenir, ne connaissant traditionnellement, en fait de révolutions, que les révoltes de sérail, et en fait de tempérament au despotisme, que le régicide.
Il y a bien sur toute cette décrépitude, une couche légère de civilisation, si par civilisation il faut entendre des vêtements découpés à l'européenne, de fréquentes infractions aux prescriptions du Coran, une dette publique dont l'intérêt égale presque le revenu de l'État, et des codes demeurés lettre
morte. II y a aussi le parti de la jeune Turquie, c'est-à-dire des Turcs qui ont vu Paris, Londres et Berlin. Mais ces jeunes Turcs, dont nous avons déjà dit un mot, ne semblent, en général, rêver d'une régénération de r£mpire qu'à leur profit exclusif. Leur idéal, c'est un despotisme plus savant et plus hypocrite que l'ancien. Leurs progrés, ce sont ces prétendues réformes constitutionnelles, ces hattis-schériffs^ ces hattis-houmayoums, que le souverain, tout le premier, est dispensé d'observer en sa qualité de commandeur des croyants, et qui ne sont que des appâts mensongers à l'adresse d'une diplomatie indulgente ou de créanciers naïfs. Leur habileté suprême consiste, à l'intérieur, à rejeter la faute de leurs cruautés sur leurs victimes (0, au dehors à profiter des rivalités entre les grandes puissances, pour s'appuyer alternativement sur l'une ou l'autre d'entre elles (:î).
A mesure cependant que la Turquie est devenue moins redoutable pour la sécurité de l'Europe, celle-ci s'en est occupée davantage. Malheureusement il ne semble pas que l'intérêt pour les populations chrétiennes de la Turquie soit, d'ordinaire, entré pour une forte part dans cette sollicitude. Ce qui tour-à*tour a fait agir les grandes puissances ou les a paralysées, c'est ou leur défiance mutuelle, ou la crainte réciproque d'éveiller une pareille défiance. L'un et l'autre sentiment peuvent avoir leur raison d'être dans une politique d'isolement, qui considère chaque nation comme ayant en Orient des intérêts ou des droits contraires à ceux des autres peuples, ou bien encore dans cette politique qui, sous prétexte de prudence, se refuse à tenir compte d'éventualités inévitables. Mais les conséquences palpables de ce système resscinblent singulièrement à une abdication du rôle que la justice et l'histoire imposent aux représentants de la civilisation, vis-à-vis de cet État si extraordinairement constitué. L'aperçu rétrospectif qui précède, nous parait en effet démontrer que, si l'installation des Turcs à Constantinople fut une honte pour l'Europe chrétienne, la manière dont ils exercent encore aujourd'hui leur pouvoir sur leurs propres sujets est une continuation de cette honte.
(1) On peut citer comme un véritable modèle, en ce genre, le rapport du commissaire oitoman, Edib-Effendi, sur les horreurs de Bulgarie.
(2) Il va sans dire que, à cette appréciation d'ensemble, nous admettons de fort honorables exceptions. II duit y avoir, il y a certainement parmi les fonctionnaires au service de la Turquie, et notamment dans le corps diplomatique, des hommes à la fois instruits et consciencieux qui croient de bonne foi la Turquie capable de se relever par elle-même, et qui travaillent honnêtement à atteindre ce but.
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