‹ Le droit international: La guerreChapitre 19 sur 32 · LES LOIS ACTUELLES DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

LES LOIS ACTUELLES DE LA GUERRE

arrivait fréquemment au Moyen-Age. J'ai quelque peine à ne pas me convaincre qu'un mouvement très sérieux puisse un jour se produire dans le monde contre tel ou tel genre d'innovations en fait d'armement. Considérons justement deux inventions'toutes neuves qui se sont montrées capables d'opérer des destructions terrifiantes : — les deux nouveaux engins de la tactique navale, l'éperon et la torpille. Ni l'un ni l'autre n'a, juslju'à ce jour, subi d'essai sur une vaste échelle : c'est à peine si l'un d'eux a vraiment servi. A la bataille de Lissa sur l'Adriatique, sur la côte est de l'Amérique du nord pendant la guerre de Sécession, et aussi sur la côte ouest de l'Amérique du Sud, l'éperon a été mis en jeu; et, comme instrument de guerre, il a donné des preuves d'une puissance dont les effets ne sauraient se calculer même approximativement. On a vu couler des navires en une minute ou deux, par sa seule action. Quant à l'emploi de la torpille, nous n'en avons presque pas d'exemple. Entre marins et militaires on dispute encore vivement sur son eflScacité. Pendant la campagne russo-turque, on avait semé de torpilles l'embouchure du Danube; mais il ne fut pas difficile aux Russes de les repêcher sans le moindre mal. Et, dans le monde en-

492 LE DROIT INTBRIfATIONAL. — LA GUERRE.

tier, c'est encore un point embarrassant de savoir, suivant la façon dont les écrivains posent lo problème , si la torpille apportera plus de force à la défense qu'à Tattaque. En Angleterre, on se flatte, si je ne me trompe, de posséder cet engin sous sa forme la plus menaçante. On y ajoute une foi considérable à son efficacité en temps de guerre. Mais, en France, l'opinion inclinerait plutôt, somme toute, en sens inverse. Les publicistes de la marine française soutiennent avec instance qu'il n'est pas encore prouvé que la torpille soit une arme dont un combattant puisse se servir largement sur mer en toute sécurité. D'ailleurs, ces mêmes auteurs français soulèvent une objection qui nous intéresse à Textrême , vu la nature de la discussion que je suis précisément en train de clore. « N'oubliez pas, » dit Tun d'eux, un amiral français en grande réputation, « que la torpille s'emploie sous Teau et dans Tobscurité. Etes-vous, dès lors, parfaitement certain de pouvoir toujours diriger votre attaque contre le navire que vous vous proposez de détruire î Imaginez que le commandant d'une flottille de torpilleurs puisse approcher une escadre croisant au large d'une côte quelconque, et qu'il réussisse à fixer une de ses torpilles aux œuvres

LBS L019 ACTUELLES DE LA GUBBHB. 191

vives de l'un des navires. L'étincelle électriqui jaillit ; et le colosse, avec tout son équipage saute en l'air, ou sombre dans tes profondeur de rOcéan! Supposez néanmoins qu'aussitâ après, on découvre que le navire détruit étai un neutre, — peut-être l'un des meilleurs navi res d'une puissance amie! Ne croyez-vous p& que l'on entendrait retentir un cri d'horreu: par tout le monde civilisé? Etes- vous sûr que le peuples civilisés ne s'allieraient point pour con damner la torpille k la même proscription , e peut-être parles mêmes moyens, que tantd'arme cependant plus clémentes du moyen-âge (1) ?

Pour ma part, j'estime ce raisonnement excès sivement fort; et je ne suis pas encore per suadé que les inventions belliqueuses n'attein

(1) [Nous ignorons à quel ÉcrjToia l'autenr emprunte ce pas sage. Il D'apparlicDt pas aux œuvres du vice-amiral Jurie de la Graviëi'c , du vice-amiral fioui'gois , ou du contre-amir.

du Pin de Sainl-Andr6, — les seuls amiraux français qui, notre connaissance, aient exprimé leurs réserves contre k toi'pilles avant la mort de Sir Henry Maine. On retrouvera d'ailleurs, sous leur plume, la même objection formulée e termes iJiffOrents. — Voir, entre autres, amiral Judeu do I Giaviùre, préface des Corsaires Barbaresgues (Paris, Pion, 1887; amiral Bourgois, Les Torpillevrs, la Gucrrù Navale tt la Défen. dts Gâtes (Paris, librairie de la Nouvelle Revue, 1888); amiral i Saint-André, la Question des Torpilleurs {Revue dés Dtux-Mondi 15 juin et 15 juillet lg86)|.

dront pas un point où les sentiments naturels de rhumanité interviendraient pour les arrêter.

Je passe, sans plus tarder, à une autre partie de ces manuels , dont Tesprit se rattache assez étroitement au sujet que je viens de vous soumettre. C'est le chapitre qu'ils consacrent aux (( espions » et aux « ruses de guerre. » L'espion^ s'accordent-ils à déclarer, est, au sens militaire du mot, l'individu que l'on rencontre dans un district occupé par l'ennemi, et qui, sous un déguisement, recueille des informations sur la situation et les projets de Tarmée, dans le but de communiquer ces renseignements aux forces adverses. Le secret et le déguisement sont les caractéristiques essentielles de l'espionnage, militairement parlant. Un officier en uniforme^ de si près qu'il approche l'ennemi, avec quelque attention qu'il en observe les mouvements, n'est pas un espion, et doitj en cas de prise, être traité comme prisonnier de guerre. Les espions sont passibles de mort : on p&ut les pendre ou les fusiller. On ne doit s'assurer les services des espions que moyennant récompense, nul ne pouvant être contraint de se livrer à l'espionnage par nécessité de service ou contre son gré. Un commandant peut naturellement utiliser les informations que lui communique un traître.

LB8 LOIS AGTUBLLBS DB LA 6UBHRB. 495

Mais jusqu'à quel point serait-il autorisé à provoquer la trahison? C'est une question plus délicate. <— Ce sont là des transactions qui n'ont rien de rare, dit Vattel, bien que ceux qui s'y livrent ne tiennent aucunement à s'en vanter. Un officier peut feindre d'être un traître pour jeter dans un piège l'ennemi qui tente de corrompre sa fidélité; mais s'il fait des ouvertures à l'ennemi sous prétexte de trahison, et le trompe ensuite par de faux rapports, sa conduite devient déshonorante , contraire aux lois de la guerre. Les prisonniers ne sauraient être punis ou maltraités pour avoir refusé de révéler l'état numérique et matériel du corps auquel ils appartiennent. Les fausses attaques, la mise en circulation de faux bruits , ou la révélation fausse de mots d'ordre, à part toute intention de perfidie , sont choses licites d'après les usages militaires. Et, d'ailleurs, enlever une place par surprise, ou tourner une position par stratagème, serait aujourd'hui plus glorieux pour un général qu'atteindre son but par la force, — de même que le gain d'une grande bataille avec des pertes minimes fait plus d'honneur à l'habileté du généralissime que le succès d'une victoire sanglante. Il faut, toutefois, observer qu'aucune tromperie n'est permise, lors-

496 LB DEOIT IFfTBBNATIONAL. — LA GUEBRE.

quMl existe un engagement exprès ou implicite d^agir ou de parler en toute franchise. Violer un engagement de ce genre serait une perfidie aussi contraire aux usages de la guerre qu'aux maximes de Thonneur. Ce serait^ par exemple, un grave manque de foi et un sérieux outrage contre les lois de la guerre que de hisser le pavillon hospitalier sur des édifices non appropriés au soin des blessés, ou d'utiliser un local sous le couvert de ce pavillon pour d'autres objets que l'établissement d'une ambulance.

L'opinion que j'exprime ici, et d'après laquelle les succès dûs à l'espionnage tourneraient plus au crédit du commandant en chef que les succès remportés en bataille rangée, s'était fort répandue au dernier siècle; aussi des écrivains militaires d'une grande réputation nous ont-ils laissé le souvenir des circonstances où ils avaient pu tirer un heureux parti des espions et de leurs services. Le roi de Prusse Frédéricle-Grand publia en novembre 1760, à l'usage de ses généraux, des instructions militaires appuyées sur une vaste expérience du sujet. Il classait les espions en espions ordinaires ou « petites gens qui se mêlent de ce métier, »

a doubles espions, » « espions de conséquence, » et espions a par violence. » — Par « doubles

Page 1