SON CE3UVRE
Sir Henry Maine était mon prédécesseur dans la chaire que l'Université d'Oxford a bien voulu me confier ; il en a été le premier titulaire ; le programme qu'on lui avait tracé semblait calculé pour laisser à Toriginalité de son génie libre carrière dans les voies de recherches qu'il avait luimême frayées. Ceci m'impose , ainsi qu^à tous ceux qui monteront après moi dans cette chaire , le devoir assurément peu facile, mais d'autant plus flatteur, de travailler selon les forces de
(1) [Conférence de Sir Frederick PoUock, Professeur de Droit comparé à l'Université d'Oxford, le 10 novembre 1888, publiée dans la Contemporary Beview de février 1889, et traduite avec la gracieuse autorisation de l'auteur.]
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notre intelligence en pleine conformité d'esprit avec l'illustre maître que nous avons perdu cette année. La tâche ne s'épuisera pas de sitôt.
Pendant bien des années encore , de nouvelles découvertes et de nouvelles conquêtes se feront dans les régions dont Maine nous a montré le chemin. Ne fût-ce que pour ce motif, il serait déjà naturel et convenable de dire en quelques mots, à cette place et à cette heure (bien que l'heure ne soit pas encore venue pour un jugement définitif) , tout ce que nous devons à Sir H. Maine. Mais il me faut aussi parier de celui qui était pour moi plus qu'un prédécesseur, plus qu'un maître ; de celui chez qui j'avais, en cherchant un guide, trouvé mieux qu'un guide, — un ami. En ce monde, on récolte aisément une abondance de conseils ; il faut qu^un jeune homme soit singulièrement dépourvu d'adresse ou de chance pour souffrir de leur disette. Mais il est quelque chose d'infiniment plus rare, — je veux dire, l'intérêt et la sympathie qui transfigurent l'avis d'un homme àgéf et qui, d'un conseil donné par bienveillance pure, d'une direction plus ou moins profitable, font naître une force vitale , une force motrice pour l'esprit. Je ne sais pas de dette plus sacrée; je ne sais rien qui , sans amoindrir aucunement le respect , ajoute mieux aux relations de maître à disciple le charme qui caractérise l'amitié des égaux.
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Je me sens donc attaché par des obligations nombreuses à la mémoire du maître auquel je consacre ces quelques instants. H!t ce n*est point dans Tintention de graver un souvenir ni de propager une réputation qui sont amplement assurés de l'avenir que je les lui consacre, mais pour rappeler l'exemple qu'il nous laisse à nous-mêmes, pour ne pas manquer à un devoir aussi pieux qu'honorable. Il n'est pas nécessaire à ce propos, il ne serait même pas possible , d'apprécier tout au long, la carrière et les services publics de Sir Henry Maine. Ceux qui connaissent intimement son œuvre peuvent seuls en mesurer la valeur. Il convient plutôt de borner ici notre témoignage à ce que nous savons personnellement, à ce qui concerne directement nos études. Mais ces études, j'ose le dire, ne se limitent pas uniquement aux questions de Droit ou d'Histoire. Nous voyons au contraire , ici , une admirable preuve des liens qui rattachent positivement les Universités à la vie générale du pays , une marque des rapports inti* mes qui subsistent entre leur influence la plus effective et les branches de leur programme qui passent pour le plus dénuées de sens pratique. Ce ne serait pas trop d'affirmer que l'Angleterre et rinde, — si tant est que la raison de l'homme puisse remonter , en pareille matière , des effets aux causes, — doivent Sir Henry Maine à FUnivepsite de Cambridge. On ne saurait douter qu'avec
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n'importe quelle éducation, ou même sans aucune éducation régulière, il eût produit un jour, sous une forme ou sous une autre, une œuvre capable d'échapper à l'oubli. Mais ce fut Cambridge, et Cambridge seule, qui le mit réellement en lumière, et qui l'établit à portée d'occasions dignes de ses talents. Il débutait dans la vie sans privilèges de naissance, de fortune, ni de relations. Il entra à l'Université tout à fait inconnu. Quand il en sortit, il marquait parmi les plus brillants érudits de son âge. Il y revint passer les dix dernières années de sa vie, dans un poste éminent par le rang et l'autorité, — la grande maîtrise de Trinity-Hall , où il avait autrefois été professeur, — poste auquel il fut élevé par une sorte d'acclamation , comme le seul homme dont la présence y surmonterait toutes les diâSicultés. Maine eût été singulièrement dépourvu du sentiment humain de Taffection, s'il n'avait aimé profondément Cambridge; il eût été singulièrement au-dessus de rhabituelle partialité de nos affections , s'il avait appris à aimer aussi profondément Oxford. Il ne pouvait affecter de sentir un attachement qu'il n'éprouvait pas en toute sécurité; c'était, dans son cas ou jamais, qu'un attachement plus ou moins exclusif à son Université d'origine devait paraître naturel et presque inévitable. Ce fut à Cambridge, et grâce à Cambridge, qu'il recueillit en même temps que les premiers lauriers de sa
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jeune gloire, le fruit de ces amitiés qui durent toute la vie, et sans lesquelles la gloire serait d'un poids bien léger.
Il n'est pas inutile de rappeler que ceci se passait avant Tore des réformes dans la constitution des Universités, avant la première des Commissions universitaires. Maine vécut assez longtemps pour voir se développer au large l'activité, la liberté, Faction salutaire des Universités. Mais, anciennement déjà , ces institutions savaient discerner et favoriser le mérite qui n'aurait pu, sans elles , se trouver en évidence que par un heureux accident. N'oublions pas, non plus, que les distinctions académiques de Maine ne se cantonnaient point jdans une étroite spécialité. Il avait pris ses degrés dans les Arts , avant de se tourner vers le département qu'il fit ensuite son domaine. Non seulement il était humaniste avant d'être juriste , mais il n'a jamais cessé d'être humaniste. Ici se dévoile en partie , j'ose le croire , le secret de sa méthode. La valeur traditionnelle de notre programme d'études classiques, pour les gens qui ne savent pas en profiter jusqu'à devenir des lettrés accomplis, peut prêter et prête en efi'et à discussion. Dans le cas de ceux qui savent en tirer bénéfice comme Maine , je n'estime pas que la discussion soit possible. Il n'a jamais fait montre d'érudition pendant le reste de sa vie. Une citation grecque lui était aussi naturelle et facile
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qu*une citation française, lorsque le grec se trouvait justement le servir à point ; mais il ne s'écartait jamais de sa route pour le chercher. Comme il avait, d'ailleurs, à sa disposition d'immenses et superbes domaines littéraires, il prélevait en échange de ses services une sorte de péage; mais il n*y levait point de tribut nominal par manière d'ostentation. On remarque très peu d'ornements étrangers dans ses livres; et, pourtant, rien ne sortait de sa main qui ne fût manifestement l'œuvre d'un lettré fini. Les « Communautés de Village, » r « Ancien Droit et la Coutume primitive » semblent assez loin des excellents vers grecs insérés par Maine dans les Arundines Cami. Cependant, de même que Ton pourrait admirer ces vers , — et que peut-être encore on les admire parfois, — comme des modèles artistiques d'une transfusion de pensée et de style , versés d'une langue dans une autre, ses travaux ultérieurs et plus solides sont également des modèles de l'art — plus difficile au fond, — de revêtir sans eflFort apparent, d'une forme à la fois précise et lucide , les plus hautes généralisations auxquelles on arrive à force de recherches. Pour tout dire, ce sont des livres classiques en leur genre; et, par suite , ils ne perdront guère, si tant est qu'ils perdent rien, de leur rang ni de leur valeur devant les changements que le savoir de la postérité pourrait introduire dans les propositions spécifiques qu'ils expriment ou con-