IR HBNRT MAINE ET SON OEUVRE. UL
jecturent. Tout livre, qui lui-même représente une œuvre d'art, finira par survivre à nombre de volumes plus récents et mieux informés , qui ne sont que des boutiques ^e renseignements. Dans les facultés qui réclament un mécanisme particulier de savoir , des habitudes spéciales d'intelligence, un vocabulaire propre non moins répugnant qu'étrange pour le véritable homme de lettres, nous sommes trop souvent tentés de laisser dans Toubli les Humanités. Il est même des gens qui nous conseilleraient de les abandonner franchement en route. Nous pouvons remercier Maine d'avoir rendu ce témoignage que les Humanités sont une force vivante ; et la sagesse des anciens se trouve justifiée par ses enfants, jusqu'au sein des peuples étrangers. En tout cas , ici même , nous ne saurions oublier le mot adressé par Maine à notre Université sœur, — mot d'autant plus remarquable par l'ampleur et l'audace que l'orateur se montrait plus réservé d'ordinaire : « A part les » forces aveugles de la nature , rien ne se meut » dans le monde qui ne soit d'origine grecque (1). » Un auteur qui travaille la matière scientifique avec le souci d'un artiste, et qui ne veut rien publier avant de l'avoir achevé comme œuvre d'art, ne doit vraisemblablement pas laisser une
(4) Rede Lecture de 1865. - Cf. Etudes sur l'Histoire du Droit, Paris,Thorin, 1889, p. 313.
X SIR HBIIRT MAINB BT SON GEUVaB.
œuvre volumineuse. Lorsque, en outre, il accepte comme Maine de servir activement dans l'Administration publique pendant les meilleures années de sa vie , nous devons^encore moins nous attendre de sa part à un grand étalage de production littéraire. Un seul rayon de bibliothèque , et même un rayon bien court, pourra facilement contenir toutes les pages auxquelles Sir Henry Maine aura mis son nom (1). Mais dans ces quelques volumes, il ne reste rien d'éphémère, rien qui ne soit, en quelque manière, un modèle de style, de méthode , d'exposition. Il était inévitable que les ouvrages de Maine servissent à la longue de manuels ; mais quiconque les veut prendre simplement à titre de manuels se condamne à perdre la meilleure moitié de leur valeur. Ainsi, !'« Ancien Droit » garde une importance permanente comme type capital de cette méthode comparative aujourd'hui si familière à la génération présente. Ses principaux exemples sont empruntés, et pour d'excellentes raisons, à l'histoire du Droit romain. Maine, dans sa façon de présenter la marche de cette histoire, suivait les meilleures autorités de l'époque, — toujours avec des raisons excellentes. Car, alors même que par goût et par inclination , il eût été porté à combattre dans le détail
(1) 8ix volumes, y compris le Cours de Droit International , professé durant l'automne de 4887, et publié après sa mort.
SIR HBNRT MAINB BT SON GBUVRB. XI
les idées admises, il n'aurait cependant pu s*y risquer sans faire de son livre une monographie ^critique des problèmes qu'oj9fre l'histoire du Droit romain , ce qui allait expressément à rencontre de ses désirs. Mais, de tant d'inductions ou d'hypothèses historiques , il n'en est guère qui nous paraissent tout aussi probables aujourd'hui qu'elles le semblaient en 1861. Il en est même qui paraissent décidément invraisemblables. Et l'on pourrait ajouter , avec confiance , qu'une ou deux sont définitivement anéanties par la preuve contraire. Pourtant, l'étudiant qui s'imaginerait n'avoir rien à tirer des dissertations de Maine, — sur l'histoire primitive du Contrat, par exemple, — commettrait une erreur plus dangereuse que celui qui lirait la dissertation et négligerait de s'assurer que ses éléments méritent encore créance. L'erreur serait, dis-je, plus dangereuse, parce que les négligences ou les méprises en matière d'information peuvent se corriger à tout moment, tandis que la discipline à laquelle on arrive en suivant pas à pas la méthode des grands maîtres doit s'acquérir pendant que l'esprit garde encore sa plasticité ; mais si Ton néglige alors de s'y plier, il est rare que l'on puisse se la procurer plus tard dans la vie. Aux yeux de Maine , qui entreprit son œuvre à l'ombre imposante et présente encore de Savigny , — aux yeux de Maine , qui aurait pu rencontrer Savigny de son vivant, —
XII 8» HBIfftT MAINE BT SON OBUVIB.
les déductions historiques, par lesquelles Savigny faisait remonter le Contrat verbal des Romains à une forme archaïque d'Acquisition romaine,, devaient sembler concluantes. Depuis lors s'est écoulée presque toute une génération de travail soutenu, de discussions minutieuses ; et Topinion régnante incline à chercher sur un terrain tout différent l'origine de la Stipulation. Mais ceci n'affecte aucunement l'intérêt général du phénomène dont Henry Maine se préoccupait , et pour lequel l'origine de la Stipulation romaine, quelle que soit la vraie solution, est d'une portée bien supérieure à son importance technique : savoir, la lenteur avec laquelle s'est partout développée notre conception moderne du Contrat, — autrement dit, le droit et le devoir du magistrat civil d'obliger à l'accomplissement des promesses échangées entre citoyens de l'Etat. Et l'on ne découvrira la solution anale, si vraiment on la doit découvrir, qu'en se servant des instruments que nous a légués Maine.
Il n'y a rien là qui diminue l'intérêt ou l'avantage d'étudier la méthode de Maine, — sa manière simple à première vue, mais au fond si subtile, d'établir des analogies entre des faits très éloignés dans le temps et dans l'espace ; sa faculté de saisir les points saillants au milieu d'une masse de détails; puis les coups fermes ^ rapides, — non moins sûrs, en dépit de son
SIB HINBT MAIIIB BT «ON OKUVBB. XIII
apparente liberté et de son aisance de main , — avec lesquels il achève son édifice. C'est ainsi qu*il nous ressuscite Thomme à Taurore de sa vie politique,* dans la fidèle image, non seulement de ses mœurs et de ses coutumes, mais de son travail et de ses luttes internes , de ses perplexités et de ses superstitions j de ses échappatoires et de ses compromis. Maine ne saurait vieillir à raison de l'industrie et de l'ingéniosité des érudits contemporains, pas plus que Montesquieu n'a vieilli du fait de la législation napoléonienne. Les faits se laisseront corriger; l'ordre et la proportion des idées se modifieront; de nouvelles difficultés feront appel à de nouveaux moyens de solution; des connaissances précieuses serviront à leur heure et tomberont à leur tour dans l'oubli. Mais peut-être est-ce la marque du véritable génie que toujours on y retrouve la touche de l'art. Or, le génie de Maine n'avait pas subi l'attouchement pur et simple de l'art : il était éminemment artiste , et l'art est immortel. Nous continuons d'observer des yeux , et surtout en esprit , les mêmes astres qu'observaient Job et Ulysse , — les Pléiades et le Baudrier d'Orion, « l'Ourse que les hommes ont surnommé le Charriot, qui tourne sur elle-même comme pour surveiller Orion, et qui seule échappe au plongeon dans TOcéan. »
— Certes, nous ne croyons plus qu'Orion plonge dans le fieuve du monde , par delà lequel le
BIR BBKKT KAINB ET SON «OTM.
le D'est plus; nous ne nous figurons plus 3u belliqueux d'Israël siégeant au-dessus de lûte céleste et comptant les trésors de sa . Mais le livre de Job survit à maint système inivers, à nombre de divinités exilées, « apions des dieux qui ne sont plus (1). » Le chant tstres de l'aube reste éternellement jeune , bien dans les vers de Gcetbe et dans les vide Blake que dans les vieilles phrases de édécesseur d'Eschyle et de Dante, dont le r et le nom sont pour noua un mystère. Hosurvit à toutes les révolutions de la taction le verra, probablement, survivre à l'emde la poudre. .Mais aucun changement n'a minuer la force ou ta vérité du contraste iblit Homère entre la marche en rangs silendes Achéens disci plinés et la charge bruyante , foule asiatique. Oui , de toutes les choses &çonne la main de l'homme, l'art est assuréla plus divine, la plus immortelle :
oti| S' dl(i(iop^{ i<ni XuTpÙiv àxtaioto.
muables comme les constellations mêmes, le ier poème de spéculation et lo premier poème nture rayonnent vers nous à travers les ; ils rayonneront vers nos enfants tant que
LecoDte de làale. — < La paix des Dieux >.-, Hevue dts (ondes, 15 octobre 18S8.]
SIH HBNBT MAIIfB BT SON OBUYRB. XY
les étoiles brilleront sur la terre, et tant que les hommes habiteront la terre pour donner des noms aux étoiles.
Et c'est en vertu de ce privilège , — de par la seule vertu de ce privilège, en quelque sorte, — que j'ose réclamer l'immortalité pour l'œuvre de mon maître. On écrira des livres qui contiendront un plus grand déploiement de science ; peut-être même écrira-t*on des livres plus savants. Les Douze Tables se laisseront indéfiniment reconstruire ; mais 1' « Ancien Droit » ne dépend point de telle ou telle restitution particulière des Douze Tables ; et, — si je ne me trompe bien malheureusement, — il survivra sans peine à plus d'une de ces restitutions.
Dans le caractère des travaux de Maine, on relève certaines particularités qui s'expliquent vraisemblablement par un sens exquis et permanent de la forme artistique. L'auteur répugnait à refondre ce qu'il avait une fois publié ; et !'« Ancien Droit » demeure aujourd'hui tel qu'il fut écrit dès Tabord, avec tout au plus un mot d'avertissement général au lecteur. Lorsque Maine souhaitait développer ou modifier quelque idée particulière, il en trouvait toujours l'occasion. Il gardait une extrême aversion pour les polémiques directes, et se laissait rarement entraîner dans une discussion qui dût y aboutir. On peut aussi constater, surtout dans ses premiers écrits, un man-
XVI SIR HBNRT MAINE ET SON OBUTaS.
que de références spécifiques et autre appareil critique qui ne doit guère être l'effet d'un accident. On accordera que, parfois, il pousse cette négligence au point de la rendre gênante ; mais on n*en doit pas moins reconnaître aussi qu'un livre cesse d'appartenir au domaine de la littérature et devient un instrument de laboratoire, un simple outil de science ou d'érudition, lorsqu'il se surcharge de notes, d'extraits, de dissertations accessoires. Maine avait pris le parti , si je puis emprunter ici l'éloge que Bentham décerne à Blackstone, de faire parler à sa science le langage d'un lettré doublé d'un homme du monde.
Il n'eût jamais voulu compromettre la distinction littéraire de son œuvre, pour épargner un léger embarras à la petite minorité des lecteurs critiques. C'est dans le même sens, probablement, que l'on doit expliquer son refus de se prêter à une revision sérieuse des éditions nouvelles. Il devait se rendre compte que, sur plus d'un point, la seule alternative était de laisser intacte son œuvre primitive , ou de la récrire en entier. Il aura parfaitement senti que récrire des chapitres ou des paragraphes offrait plus de chance de détériorer un ensemble original et artistique que de le transformer, après retouches, en expression adéquate de ses dernières pensées. D'ailleurs, effectuer ainsi des corrections périodiques , c'eût été provoquer ce genre de critique minutieuse pour la-
an HBlfBT MAINB ET SON CBUYHB. XYII
quelle il éprouvait une répulsion constitutionnelle.
Il existe un type bien connu de tempérament artistique, aux yeux de qui l'œuvre lancée définitivement dans le monde cesse, en quelque sorte , d'offrir de l'intérêt. Elle n'appartient plus à la vie de l'auteur; elle est abandonnée au public, «t le public peut l'accepter comme bon lui semble. Quant à l'auteur, le temps est arrivé pour lai <l'entreprendre autre chose. Je ne dirai pas que Maine envisageât tout à fait ses livres sous cet aspect; mais j'estime que son activité était de rordre qui regarde en avant plutôt qu'en arrière, et qui cherche dans des occasions nouvelles de nouveaux modes d'expression.
Jusqu'ici , j'ai parlé de l'œuvre de Maine au point de vue de la forme plutôt que du fond.
L'heure n'est pas encore venue d'estimer à leur pleine valeur les dons qu'il aura légués, non seulement à la jurisprudence, mais à l'histoire et à la politique. De'son vivant, toutefois, la preuve éclatait déjà qu'il exerçait le genre d'influence qui est peut-être le plus solide gage de succès dans les généralisations poursuivies sur une vaste échelle, — l'influence qui dirige de nouvelles recherches suivant des aperçus dont l'expérience prouve la justesse. Le langage de Sir Alfred Lyall ne laisse aucun doute sur ce point.
« La remarquable clairvoyance de Sir Henry » Maine pour creuser le, sens réel et rétablir la
XVIII 8IR HENaT MAINE ET 80^ OBUVIIB.
» connexité de coutumes archaïques si étrange- » res à nos idées modernes qu'elles nous semblent » d'ordinaire incompréhensibles , — puis, ses gé- » néralisations lumineuses à l'aide des matériaux » épars sur cet obscur champ d'enquête, — ont » grandement influencé , dans Tlnde » les recher- » ches locales. Il trace la carte du terrain, jalonne » la ligne suivant laquelle on pénétrera dans ces » questions aussi difficiles qu'enchevêtrées ; et les » travailleurs n'ont ensuite qu'à vérifier constam- » ment la précision extraordinaire de leur Ingé- > nieur en Chef, dans la rapidité de ses aligne- » ments (1). »
Je ne sache point que les partisans des récentes théories sur la société primitive puissent se flatter jusqu'ici de quelque vérification semblable. Toutefois, je ne m'inquiète point de discuter, en ce moment, aucune des hypothèses que l'on édifie par manière d'opposition plus ou moins flagrante avec les opinions et la méthode de Maine. Je m'abstiens délibérément de citer aucun nom. Maine observait d'ailleurs qu'il n'existait pas d'antagonisme nécessaire , dans des limites suffisamment espacées, entre son œuvre propre et tel ou tel résultat défini, obtenu par d'autres chercheurs.
Pour l'instant, nous pouvons au moins dire,
(1) Etudes sur les Mœurs Religieuses et Sociales de V Extrême-^ Orient, Paris, Thorin, 1885, p. 450.
gIB BBNMT MAINB BT SON OBUVBB. XIX
en ce qui touche notre science du Droit, que l'impulsion communiquée par Maine à son étude intelligente, en Angleterre et en Amérique, ne saurait guère être surfaite. La mémoire des vivants se rappelle encore que Ton traitait la Common Law , la Coutume d'Angleterre, comme un système purement dogmatique, absolument technique. On regardait , au mieux aller , comme un ornement oiseux, toute explication historique qui s'échappait au delà des dates ou des faits manifestement indispensables ; et Ton acceptait toutes les singularités, toutes les anomalies, telles quelles, sans leur chercher aucune raison d'être , ou , plus souvent encore, sous le couvert d'une raison mauvaise. C'était une tentative inouïe de vouloir montrer qu'elles étaient nées du développement naturel des conceptions juridiques. On imaginait qu'un sens moral d'une pureté supérieure s'était combiné, chez les auteurs de ce Droit, avec une intelligence éminemment logique, avec une intuition presque infaillible des convenances journalières. Puis, sur cette conjecture plus que douteuse, on échafaudait , avec un aimable optimisme , des phrases qui n'avaient pas grand'peine à passer pour des réflexions philosophiques. Sans doute, l'école analytique, — ainsi que nous avons appris de Maine à la nommer, — aura contribué, dans une certaine mesure, à l'éveil des esprits. Mais l'analyse des idées politiques et juridiques , sous
XX Sin HENRT MAINB ET SOH OBUYEB.
leur forme la plus récente , ne pouvait aboutir à rexplication rationnelle d'aucun système vraiment historique. Elle n'a eu pour résultat immédiat qu'une critique impitoyable et véhémente. Ceci même aura rendu bon service en son temps. La critique a brisé les préjugés , dissipé les illusions qui faisaient obstacle aux améliorations nécessaires. Mais l'étude scientifique des phénomènes légaux, tels que nous les rencontrons dans la réalité, n'avait point de place chez nous. A tout le moins, il n'y avait point de place réservée pour une étude qui se distinguât y sous ce rapport, de la logique technique relative à tel ou tel système^ d'une part, — et de la classification des abstractions juridiques que l'on supposait communes à tous les systèmes , d'autre part. Maine non seulement démontra la possibilité de cette étude, mais il prouva qu'elle n'était ni moins intéressante ni moins fructueuse qu'aucune de celles qui composent en somme l'ordre des sciences morales. D'un seul coup magistral, il forgea un lien nouveau et durable entre le Droit , l'Histoire et l'Anthropologie. La Jurisprudence même devint l'étude de la société humaine aux nombreux stages que celle-ci parcourt dans le développement de son existence: et il n'est plus possible de traiter le Droit comme un simple recueil de règles imposées aux sociétés en quelque sorte ^ par accident, non plus qu'il n'est permis de regarder comme
s» HBNBT MAINB BT SON OBUYHB. XXI
casuelles les ressemblances et différences des lois qui appartiennent aux sociétés diverses.
Maine nous a donné d'ailleurs un à-compte ^ un simple à-compte , de l'application de sa méthode aux problèmes de la politique moderne. Je ne veux pas essayer, à ce propos, de confirmer ou d'atténuer les vues assez sombres qu'il expose dans son « Gouvernement Populaire » au sujet des tendances politiques de notre âge. J'estime , depuis longtemps, que la nuance générale des appréciations individuelles sur les objets d'un intérêt capital pour l'humanité , — le caractère de nos concitoyens, les affaires du pays, la nature de Thomme et ses rapports avec l'Univers, — dépendent bien plus du tempérament que de l'intelligence. Il n'est pas nécessaire de laisser beaucoup de marge au terrain discutable, pour mettre deux penseurs à même de tirer , i^ans violence manifeste à l'évidence ou à la logique des faits, des conclusions optimistes chez l'un et pessimistes chez l'autre. Le tempérament de Sir Henry Maine n'était pas enthousiaste ou confiant de nature ; et ses succès personnels ne le portèrent pas davantage à la confiance. Personne, néanmoins, ne lira le 4C Gouvernement Populaire » sans y rencontrer nombre de topiques familiers , envisagés sous un jour qui leur communique une valeur nouvelle et frappante pour les gens réfiéchis. Le livre est si loin de représenter une œuvre de parti, que
XXn MB HSHBT MAUIB BT BOIf CBUTMB.
son détachement des] préjugés et des associations habitaelies à Tesprit du gouvernement de parti, en Angleterre, semble positivement effrayante. Un écrivain qui non seulement fait ressortir Tabsence de lien nécessaire entre le gouvernement populaire et le progrès matériel ou moral , mais qui découvre, en outre, dans la domination sans frein de la majorité, le danger très grave de stagnation , cet écrivain ne rentre point dans les divisions ordinaires des partis. Il n*y a rien de neuf à prévenir un libéral qu*il deviendra tory une fois en place. Mais soutenir à Demos lui-même qu'il a, sans s'en apercevoir, de quoi devenir un tory pire que tous les tories du monde, voilà qui ne conviendra guère aux politiciens actifs de Tun ou l'autre bord. Ce sont là des choses qui ne peuvent être dites que par quelqu'un vivant, comme Maine, dans la sphère de la politique, sans en faire partie. Et pour que leur constatation puisse rendre service , il n'est pas indispensable que la thèse soit absolument exacte ni qu'elle renferme toute la vérité. Il suffit qu'elle contienne des éléments de vérité salutaires qui courraient autrement le risque d'être négligés. Au surplus, Maine n'écrivait point pour professer sa foi en telle ou telle forme spéciale de gouvernement, mais pour témoigner qu'il ne croyait à l'infaillibilité d'aucune forme ; et c'est ainsi qu'il pronostiquait à ses compatriotes les infirmités susceptibles
■iW^Ty^^-,
81R HBNRT MAINB BT flON OBUVRE. XXm
d'attaquer la forme dont ils lui semblaient le plq^ portés à s'engouer sans discernement. S'il avait écrit pour les Français sous la Présidence du maréchal de Mac-Mahon, il eût été tout aussi prompt à leur signaler le danger d'acquiescer à une restauration monarchique. — Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'acquiescement à une chose dont on ne se soucie point, peut être absolument dépourvu de <5ritique en dépit de la répugnance qu'on éprouve, et que , faute de critique intelligente, la résistance peut devenir impuissante ou même pire qu'inutile. L'histoire avait sans doute appris à Maine , comme elle rapprend aux esprits calmes et modérés qui la méditent, combien il entre de quantités inconnues dans le résultat des expériences politiques. Quiconque a pu s'en rendre compte préférera se tenir, autant que possible, aux résultats acquis de l'expérience , ou tout au moins ne pas s'écarter des résultats qui s'en rapprochent. Si c'est être conservateur que d'avoir une foi médiocre dans le mécanisme politique proprement dit, et moins encore dans les systèmes politiques fabriqués de toute pièce sur une vaste échelle, — en ce cas, Maine était conservateur. Mais, à ce titre, il pouvait, au besoin, nous mettre expressément en garde contre la crédulité qui s'appuie sur des traditions imaginaires du passé, tout aussi bien que contre la crédulité, beaucoup plus fréquente aujourd'hui, qui s'appuie sur des espérances chimériques
XXIV SIB HBITRT MAINS KT 801f OBDVEB.
(^ Tavenir. Je| renvoie particulièrement sur ce point aux discours qu*ii a prononcés comme vicechancelier de l'Université de Calcutta. Toujours est-il qu'aucune autorité n'a donné jusqu'ici du libéralisme une définition qui implique, comme trait caractéristique, l'ignorance des faits patents. Nous pouvons admirer ou ne pas admirer l'aspect décoratif des arbres de la Liberté plantés sur les places publiques. C'est affaire de goût. Mais il est positif, ni plus ni moins, que l'arbre de la Liberté, comme tous les autres arbres, s'obstine à végéter maladivement quand on le transplante après développement complet. Notre vieux chêne anglais est d'écorce rugueuse , battue par l'orage. Ses branches n'ont rieu de symétrique. Quelques-unes se sont développées sans entraves, tandis que d'autres demeuraient chétives et rabougries. Il garde la saveur de son terroir et n'en connaît point d'autre. Mais, dans ce terroir, il reste solidement enraciné; et, depuis les fibrilles les plus profondes qui le nourrissent en puisant dans les recoins mystérieux du sol , jusqu'aux feuilles qui le couronnent et s'élancent dans l'air tournées au soleil, il continue de vivre et de s'épanouir. Notre Constitution est populaire , parce que la vie du peuple anglais, du plus grand aux plus humble, se dépense à la rendre ce qu'elle est. De tout temps , pour ainsi dire , elle a combiné la fixité de tradition avec une rare faculté de s'assimiler les éléments-
8IH HBNRT MAINE ET SON «UYRB. XXY
nouveaux et d*adapter ses organes présents à de nouveaux objets. Pendant une durée d'alliance considérable , nos institutions et notre caractère national se sont mutuellement confirmés dans cette habitude. On peut se demander si Maine n*a pas trop mésestimé les vertus pondératrices d*un semblable tempérament dans le corps politique, s'il a bien calculé dans quelle mesure notre adaptabilité peut encore rompre ce corps à d'utiles exercices ^ ou tout au moins rendre tolérable des innovations qui pourraient ailleurs être dangereuses. Certaina observateurs trouvent dans la malléabilité de notre Constitution comme dans la prompte sensibilité de notre Législature souveraine à l'opinion publique» une sauvegarde plutôt qu'un danger. On peut se demander, d'autre part, si Maine n'a pas exagéré, tout à la fois^ la rigidité pratique des Constitutions de l'Union fédérale ou des divers Etats de cette Union, ainsi que les avantages qui découlent de la difficulté d'y introduire des altérations formelles. Nous avons, en tout cas, la preuve, dans un paya beaucoup plus voisin , que la revision d'une constitution écrite peut mettre le manche dans la main d'un agitateur. Mais, encore une fois, je rappellerai que toute critique ou correction de l'œuvre de Maine, pour être fructueuse, doit se plier à suivre sa propre méthode ; et, même alors , il nous arrivera souvent de découvrir, pendant encore quelque temps , que nos critiques ont été
XXn Sn HElfRT ■AUll KT SON (KVVRX.
prévues , et qu'une réserve significative se dissimule sous quelques mots oubliés à première lecture. Peu de grands écrivains sont aussi faciles que Maine à critiquer superficiellement : car il semble prêter sans cesse le flanc par l'ampleur de ses assertions. Peu d'écrivains sont aussi difficiles à critiquer à fond : car plus on étudie attentivement sa phrase y avec une connaissance plus intime du sujet, plus on aperçoit de distinctions subtiles et de prudence calculée, aussi bien dans ce qu'il dit que dans ce qu'il se refuse à dire.
S'il m*est permis d'ajouter, pour ma part, quelques mots sur l'avenir immédiat de Thistoire comparative, je dirai qu'elle entre maintenant dans une phase moins brillante, bien que non moins intéressante et non moins utile. Nous avons à explorer, point. par point, les détails que nos guides et nos maîtres ont été les premiers à démêler dans l'aspect général des choses. Nous avons à débrouiller les causes multiples de changement dans les institutions humaines ; nous avons à nous garder de nous tenir pour satisfaits d'avoir expliqué un phénomène quelconque, tant que nous ne l'avons pas rattaché, non seulement à une cause plausible, mais à une cause dont nous puissions démontrer l'existence et surveiller Topération. Les similitudes de lois, de coutumes, de procédures , même dans leurs menues particularités , ne servent que d'indications pour diriger
8IB HBITHT MAIlfB ET SOlf OBUTBI. XXTII
les recherches ; ce ne sont point des preuves concluantes de relations ou d*origine commune. Des besoins analogues suscitent , en général , des expédients analogues; mais il se peut qu*on n*ait abouti à ces expédients qu'en modifiant d'une façon toute différente des matériaux tout différents. Un résultat donné peut s*obtenir dans une communauté par un développement normal ; puis, dans une autre, par quelque adaptation souverainement artificielle; enfin, dans^une troisième, par importa* tion ou par imitation directe d*un modèle étranger. De même, une série de formes continue en apparence, peut n'offrir réellement aucune espèce de lien historique. Dans le travail manuel et visible de Thomme, dans ses outils, ses armes, ses ornements , c'est un objet de vérification constante. Quiconque vient passer une de^ni-haure au musée Pitt-Rivers d'Oxford , se convaincra sans peine qu'en ce genre de choses , le progrès est loin de suivre toujours l'ordre qui nous paraît naturel. Même dans la mécanique moderne, on repousse souvent comme impraticables, après une courte mise à l'essai , des idées qui reparaîtront bientôt triomphantes , grâce à quelque amélioration lé-* ^ère, mais vitale, dans leurs moyens d'exécution. Pareilles vicissitudes ne sont pas inconnues dans le mécanisme du gouvernement et de la législation; aussi la vie et la mort des coutumes nationales peuvent-elles dépendre de conditions
XXYUI Sia HBBimT MAINB BT SON QBUYEB.
que des investigations patientes arrivent seules à découvrir. À supposer qu*il existe une règle générale et certaine , elle semble bien être que , si les lois du changement sont rarement simples, et souvent même assez complexes pour dérouter entièrement, il n*exLste pas moins une forte présomption contre la chance qu'elles soient absolument neuves. Homo non fadt saltum.
Le dernier ouvrage que nous ait laissé Maine est la seule et unique série de leçons qu'il ait eu le temps de professer dans la chaire fondée par le Docteur Whewell. L*auteur n'a pu les reviser définitivement; et Ton ne saurait dire dans quelle mesure il les eût corrigées ou refondues. On a cru que mieux valait les imprimer telles quelles, plutôt que priver le public de leur substance. On ne peut donc, en bopne justice, comparer ce livre au point de vue de la forme avec les œuvres que Maine a publiées sous sa direction personnelle. Et, cependant, la comparaison ne laisse pas d'être instructive en montrant quel souci de condensation et de revision Maine apportait à ses œuvres, avant de les juger dignes de voir le jour. Le sujet de ce dernier ouvrage n'est pas de ceux qui prêtent beaucoup aux découvertes ni aux spéculations historiques ; car Thistoire et la littérature du Droit international sont absolument modernes. J'estime , pourtant , que l'on retrouvera suffisamment dans ce volume l'originalité et la largeur
8» HBNET MAINE ET SON OBUYRB. XXIX
de vues, la richesse d'exemples, l'à-propos de comparaison, la sûreté de jugement qui sont le propre de Maine. Il s'y rencontre, du moins^ un détail dont la portée matérielle dépasse de beaucoup l'intérêt académique. Maine ajoute le poids de son autorité à l'opinion, émise depuis plusieurs années déjà par M. Seebohm , que le véritable intérêt de TÂngleterre est d'étendre les principes de la Déclaration de Paris jusqu'à supprimer totalement la capture sur mer de la propriété privée.
Nous sommes réunis en ce jour, moins pour rendre hommage à la mémoire de Sir Henry Maine, que pour nous demander comment nous pourrons le mieux continuer à lui rendre hommage en suivant son exemple, ainsi qu'il eût souhaité de le voir suivre. Nous ne devrions pas éprouver, selon moi, de grandes diMcultés à marquer le but que nous nous proposons d'atteindre. Assurément nous serions de bien médiocres disciples si nous ne savions d'abord ce qu'il nous faut éviter ici. Nous n'arriverons jamais à répandre le culte de notre maître , outre que nous ne gagnerons aucun prestige pour nous-mêmes , en nous bornant à réciter des propositions tirées de ses livres, en adoptant ses conclusions comme si elles nous dispensaient de réfléchir ensuite pour notre compte. La sagesse n'est pas dans les axiomes que Ton peut répéter indéfiniment. Et, suivant les paroles
XXX SIR HBTfRT MAINB BT SON (KUVRB.
d'or d'un autre savant avisé, que nous avons perdu naguère , Mark Pattison , « la science ne consiste pas à se pénétrer l'esprit de propositions exactes, enseignées sur un ton plus ou moins dogmatique. » Car la science représente la connaissance organisée, vivante, active; or, sans changement, il n'y a point d'action, point de vie. Tout ce qui cesse de se transformer est mort. Un grand écrivain français, dont Maine connaissait et appréciait le talent, déclare que l'essence de la bêtise est de vouloir des conclusions définitives (1). Comme l'a dit Maine pour sa part , le principe du progrès , qui n'evst autre que la loi de la santé dans la vie, est un principe de « destruction, mais en vue d'une reconstruction ultérieure (2). » L'immortalité d'un homme de génie n'est pas uniquement , ni même principalement , dans l'œuvre qu'il lègue aux méditations de la postérité , mais dans l'activité qu'il inspire. Nous n'avons qu'une façon de payer nos dettes au passé. C'est de les payer de telle sorte qu'une fois notre temps fini , nous devenions les créanciers de l'avenir. L'œuvre de Maine possède, comme elle possédait déjà de son
(1) [a Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil, et nous voulons savoir la trame Quel est l'esprit
un peu fort qui ait conclu, à commencer par Homère?... » — Gustave Flaubert, Correspondance^ Paris, Charpentier, t. I, 1887, p. 338.)
(2) [Etudes sur l'Histoire du Droit, p. 313.]
SIR BSNBT MAINE BT SON OBUVEB. XXXI
vivant, l'assurance d'une survie longue et productive. C'est à nous, ses compatriotes et ses disciples, qu'il appartient de revendiquer et de remporter l'honneur d'être au premier rang dans cette continuité d'entreprise. Et, dans les Universités plus que partout ailleurs , le nom et l'exemple de Maine doivent rester comme un constant encouragement. Je ne sais pas de vie récente qui ait plus complètement témoigné que le savoir est encore une force dans le monde civilisé d'aujourd'hui, Maine, par sa ferme véracité d'intelligence, s'est procuré beaucoup plus même des biens de ce monde, qu'il n'eût obtenu sous l'aiguillon d'une ambition vulgaire. L'acceptation et l'expansion de ses idées nous offrent la preuve la plus manifeste que les études étrangères en apparence aux intérêts communs de l'humanité 4 peuvent recevoir, en toute circonstance, une justification lumineuse. Maine a été heureux, d'ailleurs à très juste titre, aussi bien dans sa carrière que dans son influence. Il n'a courtisé ni les succès, ni les honneurs, ni l'estime générale; tout cela lui est venu sans qu'il le recherchât ; il en a joui sans orgueil comme sans affectation. La simplicité du vrai lettré ne lui a jamais fait défaut. Nous ne pouvons tous essayer d'égaler sa fortune; nous ne pouvons tous espérer d'atteindre à la réputation. Mais les dons de la sagesse sont accessibles à tous ceux qui les désirent sincèrement; et, si nous suivons
-XXUI SIR HBNRT MAINB BT SON OEUYRB.
en conscience les enseignements d*un maître tel qu'Henry Maine , nous pouvons tous apprendre le moyen d'acquérir et de nous approprier la dignité du savoir (1).
(1) Il peut être utile d'ajouter ici les principales dates de la biographie de Sir Henry Maine :
1822, naissance ; 1844, Bachelier es arts ; 1847, Regius Pro- I essor de Droit romain (Cambridge) ; 1850, inscription au barreau ; 1861, publication de 1* « Ancien Droit »; 1862, membre jurisconsulte du Conseil du Gouverneur-Général (Inde); 1869, Professeur de Droit Comparé (Oxford); 1871, membre du Conseil Supérieur au Ministère des Indes; 1877, Grand-Maître de Trinity-Hall (Cambridge) ; 1887, Professeur de Droit international (ibid.); ^888 (3 février), mort à Cannes.
[On trouvera dans le Journal des Savants, de janvier 1889, une remarquable analyse de Tœuvre de Maine , par M. Rodolphe Dareste. Il est facile de x'ectifier les quelques erreurs légères qui se sont glissées dans la partie biographique de ce travail, en consultant les notices signalées dans la préface du volume d^ Etudes sur V Histoire du Droit^ p. ii, note 2].