ORIGINES ET SOURCES
ment se comportent à Tégard des inventions nouvelles. Le directeur général de l'artillerie déclare, devant le Comité du Parlement, que Taccroissement du budget de la guerre, par suite du progrés de la science militaire, remonte & 1882-83, époque où Ton a finalement adopté les canons se chargeant par la culasse. Le prix du tube d'acier était supérieur d'un tiers à celui de l'ancienne volée en fer forgé. Mais ce prix a bientôt augmenté de telle sorte que , pour le canon de cent tonnes, il dépasse 19,000 livres [475,000 fr.j, tandis que le prix du projectile, qui se maintenait autrefois légèrement au dessus de 7 livres [175 fr.] , en coûte maintenant au minimum 150 [3,750 fr.]. Tout l'or, toute la peine, toute l'habileté que l'on dépense aujourd'hui pour la marine , et la défense sur terre, semblent aboutir à ceci. Chaque canon ^ du modèle le plus récent, doit coûter environ 20,000 livres [500,000 fr.] . Il lui faut une charge de poudre et un obus^qui pèsent à peu près une tonne un quart. Chaque coup revient à 150 livres. D'où il résulte que l'un des gros canons dont on se servait dans la marine , à la fin du siècle dernier et au commencement du siècle présent, alors que l'Angleterre remportait ses grandes victoires navales, ne coûtait guère
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plus que quelques gargousses munies de leurs
projectiles à Tusage d^un canon d aujourd'hui.
Ce n^est pas tout. Quand un canon d'aujourd'hui
\ a tiré cent cinquante coups, il est à ce point
détérioré par le travail ou Teffort subi, que Ton est obligé de renvoyer à réparer. Cette brièveté d'existence utile vient de rextrême délicatesse de structure que lui a donnée la science moderne. Je répète donc ma question : — Devant Ténormité des forces à l'œuvre, comment s'y prendre pour les contrôler, pour les diminuer, pour les réduire, au moyen d'une action simplement littéraire?
On trouvera peut-être quelque raison de se consoler dans la constatation d'un fait, sur lequel il est d'autant plus nécessaire d'insister que sa révélation ne s'accorde pas absolument avec les hypothèses d'écrivains célèbres, dont nous discuterons bientôt les idées , et dont le nom s'associe plus qu'aucun autre avec l'origine du Droit international. Ils s'imaginaient, pour la plupart, que l'espèce humaine était partie d'un état d'innocence paisible. C'était la dépravation de rhomme qui avait coupé court à cet état pour engendrer des guerres virtuellement universelles, incessantes. On ne saurait nier que cette thèse soit le contraire de la vérité. Ce n'est pas
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la paix qui est Tétat naturel, primitif, antique, — mais bien la guerre. La guerre paraît aussi vieille que l'humanité ; mais la paix est une invention moderne. Notre intelligence commence tout au plus à nous permettre de sonder les nuages qui couvrent le premier seuil de rhistoire. Or,* s'il est une chose qui semble évidente pour tout observateur exercé, c'est la belligérance universelle de l'humanité primitive. Non ^ulement, on aperçoit partout la guerre ; mais cette guerre est plus atroce que nous ne pouvons, avec nos idées, le concevoir sans peine.
Prenons, par exemple, ce qui concerne le traitement des prisonniers et des blessés. Dès l'abord , certains indices, sur lesquels on ne peut se méprendre, témoignent que le prisonnier et le blessé sont non seulement massacrés, mais torturés avant leur mise à mort. Les races encore sauvages qui nous ont le mieux instruits sur les usages et l'état originels des hommes , sont les Indiens du nord de l'Amérique, et les aborigènes de l'Australie. Que les Indiens du nord de l'Amérique torturent leurs prisonniers avant de les mettre à mort, c'est une des nombreuses réalités qui nous sont devenues familières, aujourd'hui qu'elles ont pénétré dans
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la littérature. Une branche de lear race, celle de8 Mexicains, avait même atteint un certain niveau de civilisation ; mais c'est encore un détail de connaissance courante, que les Mexicains exécutaient leurs prisonniers, presque sous forme d'hécatombes, avec la plus extrême cruauté. Et cette pratique s'était fortifiée chez eux d'une sanction religieuse. Quant aux Australiens, on a remarqué qu'ils avaient hérité cet instinct qui pousse l'animal à torturer le gibier qu'il vient de prendre, jusqu'à ce qu'il l'achève. L'écolier , en Europe , est souvent révolté par l'incident final du triomphe chez les Romains , où l'ennemi courageux qui venait d'être traîné dans le cortège processionnel, subissait le fouet avant d'être égorgé. Lorsque nous arrivons aux guerres du Moyen-Age, ces barbaries ont disparu; et, si grandes que paraissent les souffrances des blessés ou des prisonniers, elles semblent dues à l'ignorance ou à l'insouciance plus qu'à la cruauté. A la bataille d'Azincourt, il n'y avait, dit-on , sur le terrain, qu'un seul homme qui possédât quelques notions de médecine ou de chirurgie. C'était le prédécesseur de l'officier que l'on appelle aujourd'hui le Chirurgien de l'Etat-major royal.
Les seules influences qui, au début de l'his-
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toire 9 semblent mettre un terme à la guerre 8ur une vaste échelle, sont des influences que Ton a fort critiquées et pour lesquelles on s'est montré légèrement injuste. L'histoire conventionnelle du monde, telle qu'on Ta dernièrement revisée, s'ouvre par la formation de grands empires, — les Empires égyptien, assyrien, mède et perse. Indubitablement, leur création est l'effet de la cupidité de l'homme plutôt que de son humanité. Le but de leurs fondateurs était de satisfaire dans une large mesure un goût de pompe ambitieuse, et d'augmenter la sur* face du domaine exploitable pour leurs impôts. Mais, nonobstant, nul ne peut dire combien de guerres ils ont étouffées par la prohibition, sans doute maintenue sévèrement, d'hostilités quelconques entre les diverses subdivisions de leurs sujets. Le dernier Empire qui ait apporté des bienfaits de ce genre à l'humanité d'Occident fut l'Empire romain. Pendant la longue durée de la paix romaine, non seulement on vit cesser, en réalité, l'effusion du sang, mais l'égalité des sexes, l'adoucissement de l'esclavage, et l'organisation du Christianisme firent leur apparition première en ce monde.
Lors donc qu'un de ces empires s'écroule, la vieille soufirance se ravive. « Donnez*nous la
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paix aujourd'hui, Seigneur, » est un verset de la liturgie anglicane, qui date, assure-t-on, de la rupture de TEmpire, c'est-à-dire du temps où TEmpire se morcelait en royaumes occupés par des races barbares. C'est évidemment une prière pour obtenir une faveur exceptionnelle, inespérée. En Orient, on ne saurait calculer combien l'Empire chinois prévient d'eflFusion de sang. Indépendamment des autres bienfaits que l'Empire indien peut procurer à l'agglomération de pays qu'il embrasse, nul doute que s'il venait à se dissoudre ou à tomber aux mains de maîtres incapables de gouverner, les territoires qui le composent fussent de bout en bout submergés par un déluge de sang. A mesure que l'histoire de l'Europe s'achemine vers les temps modernes, on voit des moments où les vieilles controverses semblent épuisées, ou la lutte se relâche, jusqu'à un certain point ; mais aussitôt quelque grande dissension s'élève entre los hommes — alors commencent, par exemple, les guerres de religion — et de nouveau , l'Europe se trouve inondée de sang.
Il existe d'autres faits, à première vue de moindre importance, et que l'on n'a pas assez l'habitude de prendre en considération. De tout temps, à travers ces conflits sauvages sans cesse renais-
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sants, on distingue les signes d'un efiort conscient pour prévenir la guerre ou pour Tadoucir. Uhomme n'a jamais été assez féroce , ni assez stupide, pour subir un mal aussi grave sans faire quelque effort en vue de le prévenir. Il n'est pas toujours facile de déchiffrer les indices de ce désir, ainsi que les symptômes de tentatives pour enrayer la guerre ou pour en atténuer les horreurs. Il faut quelque temps pour interpréter ces signes; mais, l'attention une fois éveillée, il est impossible de se méprendre à leur égard. Le nombre des institutions anciennes qui portent l'empreinte d'un dessein prémédité pour faire obstacle à la guerre et pour lui offrir une alternative, est excessivement élevé. Dans un grand nombre de pays , et chez un grand nombre de races, on découvre de vieilles formes d'épreuves où chacun peut constater, entre autres actes cérémoniels des parties, une sorte de combat mimique. Le sacramentum des Romains en est Texemple le meilleur et le plus familier. La procédure que nous appelons judiciaire tient évidemment lieu d'un combat. Un autre expédient, sur lequel on s'est beaucoup mépris, est l'amende pécuniaire que l'on imposait, tantôt à l'auteur individuel d'un homicide, tantôt à sa tribu , — le Wehr Geld des Ger-
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mains, VEric des aneiens Irlandais. Je Tai vu interpréter comme une marque du peu de pri;c qu'attachaient ces races primitives à la vie humaine. Voici, nous dit-on, une simple compensation pécuniaire pour le meurtre d'un ennemi. Mais c'est ici méconnaître la sévérité du châtiment qui s'inflige. Si l'on venait nous apprendre qu'un homme, coupable d'avoir pris la vie d'un autre homme, s'est vu confisquer toutes ses terres, nous estimerions, j'imagine, qu'à tout prendre la punition n'est pas insignifiante. Or, l'un des nouveaux aperçus que nous devions à l'ancien Droit irlandais, le Droit Brehon, est une conception pour la première fois adéquate de l'importance qu'offre aux yeux de l'homme la propriété mobilière. Capitale^ <( Cattle, » le capital, — mot qui possède une longue généalogie , — était l'instrument impérieusement exigé pour la culture du sol, à une époque où la terre abondait, tout en demeurant peut-être commune et indivise. L'obligation , imposée à la famille ou à la tribu de quiconque avait pris la vie d'autrui, de payer à un autre de ces anciens groupes, une portion de ce bien si jalousement gardé, loin d'être une pénalité légère, représentait, au contraire, une peine excessivement lourde.
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Il est d'ailleurs à noter que, chez les groupes tribaux dont se composait anciennement ou primitivement la société, le culte de la bonne foi semble avoir été plus strict que chez les individus. On relève même certaines marques d'un respect médiocre pour le caractère sacré d'un accord entre individus; mais, entre tribus, il n'en va pas ainsi. Les vieux monuments qui nous sont accessibles racontent sans doute, en général , des victoires et des défaites ; mais ils enregistrent aussi des traités. Des traités d'une complexité profonde et d'une haute antiquité se rencontrent ohez les sauvages d'aujourd'hui. Nous avons en outre quelque aperçu d'une organisation qui se rapproche de ce que l'on appellerait maintenant le Droit international , c'est-à-dire qui porte sur des règles imposées suivant un cérémonial régulier, par des agents officiels possédant une expérience acquise. Tel était le Ju^ jP^Wafe des Romains. Et l'on doit observer qu'en certains départements de ce Droit, les préceptes étaient, ce semble, plus rigides qu'on ne les trouve dans les temps modernes, au début de ce que l'on nomme scientifiquement le Droit international : par exemple , les règles sévères et formelles qui président aux déclarations de guerre.
Depuis les temps modernes, on réserve, à beaucoup près, le nom de Droit international aux régies établies par un genre spécial d'écrivains. Nous pouvons dire qu'en somme ces derniers apparaissent dans la première moitié du XVII® siècle, et se succèdent pendant les trois quarts du XVIII*. Les noms que nous connaissons, pour la plupart, sont, tout d'abord, celui du grand Hugo Grotius, puis ceux de Puffendorf, Leibnitz, Zouch, Selden, Wolf, Bynkershoek, et Vattel. La liste ne commence pas absolument avec Grotius, non plus qu'elle s'arrête exactement à Vattel. Et même, en ce qui regarde la fin de la série, il est des gens qui prétendent, — mais je ne crois pas l'idée très heureuse, — que la race des juristes créateurs continue d'exister. Il faut remarquer aussi que le Droit international, avant de tomber entre les mains de ces publicistes, avait, comme la plupart des autres sujets d'étude, attiré l'attention de l'Eglise. Il est tout un chapitre du Droit des gens que traitent les théologiens du catholicisme romain ; et la différence légère qui caractérise leur emploi des expressions techniques, telles que le « Droit de nature » et le (( Droit naturel », ne laisse pas que d'embarrasser à l'occasion, si l'on veut étu-
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dier le système dont nous nous occupons ici.
En tout cas, les règles formulées par les auteurs que je viens de mentionner et par quelques autres, la nature de leur système, la mesure dans laquelle il semble désormais fixé, absorberont une grande partie de notre temps dans le cours des leçons présentes, comme dans le cours des leçons futures. Tout d'abord, leur système est celui que Ton connaît d'ordinaire sous le nom de Droit international ; et, secondement, nous ne trouvons pas seulement en eux les écrivains à qui s'adressait la condamnation implicite portée par le docteur Whewell , mais encore ceux dont les œuvres ont agi sur l'esprit de belligérance comme un charme magique, qui ont prévenu des guerres ou les ont adoucies, qui ont enfin travaillé à préparer un temps où la guerre même disparaîtrait. Je parlais, il y a quelques instants, de l'effet des grandes agglomérations de pays en empires territoriaux pour engendrer la paix. Lorsque l'Empire romain se fut écroulé, après un moment de transition , le nouveau monde européen se trouva protégé longtemps contre une guerre incessante, par la survivance de l'autorité romaine. Son ombre même suffisait à maintenir autant de paix que le comportait l'heure courante. Le
e OU l'Empereur, chacun héritiier des Césars, servait de cour arbitrale pour apaiser les disputes et refréner la guerre. Il ne faudrait pas, je me hâte de vous en prévenir , attribuer à leur influence une action trop sensible. Leur sphère était plus spécialement ritalie. Or, un historien qui écrivait à la fois en Italien et en Français , et qui a eu l'idée pratique de répartir l'histoire de l'Italie en périodes, suivant la nature des révolutions survenues dans les Etats italiens, Ferrari, n'a pas compté moins de 7000 révolutions dans ces Etats , chacune avec sa guerre propre, grande ou petite. Néanmoins, l'Empereur et le Pape, et plus encore le Pape que l'Empereur, étaient incontestablement, en définitive, des auteurs de paix; et, quelquefois, le rôle du Pape était rempli par un prince d'une sainteté notoire, comme Saint Louis de France. Mais l'explosion des grandes guerres de religion, des guerres entre catholiques et protestants, mit un terme à ces influences pacifiques. Le Pape, bien entendu, se trouva nécessairement d'un côté des combattants; et, somme toute, l'Empereur embrassa la même cause. De là vient que les grands juristes internationaux appartinrent aux petits Etats et furent tous protestants. Le Droit international des docteurs