‹ Le droit international théorique et pratique; précédé d'un exposé historique des progrès de la science du droit des gens (volume 4)Chapitre 19 sur 96 · ÉTAT DE GX7ERRE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE GX7ERRE

s 1860. £d se plaçant à un oe.rtain point de vue, on peut dire comidéri. qac rbistoiro du droit des gens n est pas autre chose au fond que i» •« ■«)«( la justification complète de la guerre. En effet, la guerre peut être regardée comme un état alternatif des relations internationales, qui succède, toutes les fois que les nations défendent ou revendiquent leur droit au moyen de la force^ aux rapports que la paix avait établis entre elles. Or, au milieu des relations compliquées de la sodété internationale, il est impossible qu'il ne s'élève pas des diffé^ rends entre les peuples sur des questions de droit, et chaque fois qu'un pareil différend surgit, la question de droit qui en fait le fond, doit être résolue en faveur de l'un ou de Tautre des contestants, pour que le différend soit épuisé et que l'échange des bons offices»

qui est le but véritable de la société internationale, soit rétabli entre eux.

Dans toute société civile, il a été institué des tribunaux devant lesquels les démêlés survenus entre les individus au sujet de leurs droits respectifs peuvent être soumis à raii)itrage de la raison; et si la personne qu'un de ces tribunaux déclare avoir agi contrairement au droit refusait de réparer le tort qu*elle a causé, elle y serait contrainte par l'autorité, qui représente et concentre en elle les forces réunies de tous les membres de la société civile dont cette personne fait partie. Certes les engagements de la société naturelle que, dans le cas de la société civile, le pouvoir souverain de l'État fait respecter, sont également obligatoires dans la société internationale; mais il n'existe pas dans cette dernière société d'autorité souveraine analogue pour en imposer l'accomplissement. Quand une contestation s'élève sur un point de droit entre nations, il n'est point de tribunal auquel les nations soient tenues de déférer la question en litige, ni de chef suprême chargé de la direction des forces réunies de toutes les nations et revêtu de l'autorité nécessadre pour faire exécuter les décisions d'un pareil tribunal, s'il existait.

D'autre part, les différends que fait naître la question de droit ainsi soulevée doivent nécessairement suspendre les rapports pacifiques entre les nations contendantes ; car les nations au point de vue de leurs relations mutuelles sont égales, et aucune d'elles ne saurait continuer d'entretenir des rapports avec une autre sous l'empire de ce sentiment d'inégalité qu'implique la soumission volontaire à la violation de ses droits. De là découle ce principe fondamental de la société internationale : que toutes les questions de droit soulevées entre les nations doivent être réglées de manière qu'il ne soit pas dérogé à cette égalité réciproque dans laquelle elles sont toutes placées à l'égard les unes des autres.

En l'aosence d'autre moyen de règlement, chaque nation a recours aux forces réunies de tous ses membres et tâche, en en faisant usage contre qui lui a causé préjudice, de protéger, de défendre ou de revendiquer ce qu'elle considère comme son droit. Ainsi, faute de pouvoir obtenir réparation par les voies judiciaires, elle est fatalement entraînée à une nécessité inévitable : l'appel à la force matérielle, la guerre.

Fiorc. « Quand, dit Fiore, tous les moyens pour résoudre pacifique-

ment une question de droit sont épuisés, et quand une nation s'obstine à fouler aux pieds par la violence et la force d'une autre,

dans ce cas, ea vcrlu du principe de légitime défense et par le devoir de faire respecter Tindépendance et rautonoinie nationales, le droit de repousser la force par la force surgit, et Tusage des armes devient légitime et conforme à la loi primitive elle-même. »

Le pobliciste italien ne fsdt ici que corroborer la doctrine do Montesquieu. Montesquieu, qui, avant lui, avait déduit la nécessité de la guerre de la loi primitive, du droit naturel même.

c La vie des États, lisons-nous dans Y Esprit des Lois^ est comme celle des hommes. Ceux-ci ont le droit de tuer dans le cas de la défense naturelle ; ceux-là ont le droit de faire la guerre pour leur propre conservation. Dans le cas de défense naturelle, j'ai droit de tuer, parce que ma vie est à moi, comme la vie de celui qui m'attaque est à lui ; de même un État fait la guerre, parce que sa conservation est juste comme toute autre conservation. Le droit de la guerre dérive donc de la nécessité et du juste rigide. »

« Mais, répliquent MM. Funck Brentano et A. Sorel, il ne faut Fanok pas confondre la guerre avec la légitime défense. La légitime ^r^^ll défense peut être un devoir pour TÉtat envers les nations qu'il représente, et par suite devenir une cause de guerre; mais la légitime défense n'est pas un devoir international ; elle ne procède pas d'obligations réciproques des États les uns envers les autres. Il s'ensuit que la guerre n'est pas un droit pour les États. Elle ne résulte d'aucune des obligations réciproques des États, et ces obligations sont le seul fondement des droits des États les uns à regard des autres. Elle éclate, parce que les États ne peuvent s'accorder sur les droits qu'ils s'attribuent, et elle assure nécessairement le succès de TÉtat le plus fort. Dire qu'elle est un droit pour les États équivaut à dire qu'il n'y a entre les États d'autre droitque la force. »

La pratique de la guerre, envisagée au point de vue de l'humanité, de la religion et de la morale, comme & celui de sa légitimité, de son utilité et de ses conséquences, a donné lieu aux controverses les plus diverses, aux opinions les plus opposées.

Faisant abstraction de l'antiquité, ou la justice, qui régnait dans nue certaine mesure entre les membres d'une nation, semblait exclue des relations internationales ; où la force primait le droit par rapport à Tétranger, presque généralement regardé comme un enneaii naturel ; où la guerre était pour certains peuples, devenue en quelque sorte un état permanent, une profession, nous arrivons à

ravënement du christiaDisme, qui a inauguré un droit des gens inconnu des anciens.

Exposé dot § 1861. Quelques Pères de TÉglise ont regardé la guerre comme

frnments cou- etaut eu oppositiou directe avec 1 esprit chrétien et I ont par contre ia ffuerre. , , , , . i •• .

séquent condamnée; aussi voyons-nous les premiers soldats romams convertis au christianisme déserter leurs drapeaux et s'exposer à des châtiments plutôt que de continuer le service militaire. Cependant saint Augustin crut trouver dans les Evangiles la justification de la guerre ; mais sa démonstration^ admise par TEglise comme basée sur l'interprétation d'un texte biblique, laissait en réalité la question en suspens. Aussi Grotius, dans son livre Du droit de la guerre et de lapaix^ consacre-t-il un chapitre spécial à prouver que la guerre est un fait qui, quoique consacré par la religion et Thistoire, ne comporte ni la légitimité ni l'importance qui caractérisent la paix.

Un grand nombre des publicistes qui ont suivi se sont bornés à reproduire pour et contre la guerre les arguments invoqués par leurs devanciers. Quelques-uns sont même, dans leurs conclusions, WayUnd. allés jusqu'à l'exagération. Ainsi nous lisons dans Wayland que «si, malgré la persuasion morale que nous lui opposons, un État nous attaque, nous devons supporter le mal avec résignation». Nous croyons superflu de discuter cette opinion, inspirée évidemment par le fanatisme religieux le plus aveugle.

Mais voici des arguments plus sérieux : la guerre, a-t-on dit, est contrsùre à la saine morale ; l'esprit militaire engendre de profondes et constantes perturbations. Cet argument est tellement vague et ambigu qu'on pourrait tout aussi bien s'en servir pour combattre n'importe laquelle des grandes institutions sociales. Le premier terme n'en est pas absolument exact, attendu que la supposition d'un outrage fait à la morale perd sa valeur du moment qu'on peut prouver que cet outrage a contribué au progrès de la civilisation. Or il est incontestable que les guerres influent sur la dignité de l'Etat autant que sur celle des individus, et qu'elles font nattre et développent les plus héroïques veVtus.

On a dit encore que, si les hommes étaient plus raisonnables, ils n'auraient jamais recours à la force pour aplanir leurs différends. Ceux qui font valoir cette considération devraient, pour justifier leur opinion, expliquer ce qu'ils entendent par raison et par force, prouver que ces deux éléments sont absolument opposés, et démontrer comment la raison peut résoudre les questions sans l'emploi de la force. Cette manière d'argumenter sa-

crifie, selon nous, la vérité et Thistoire à une puérilité de Tintelligeoce.

A envisager les guerres au point de vue le plus secondaire et le plus étroit, par exemple celui d'une offense ou d'une réclamation, il est cert£Ûn qu'elles peuvent ne pas répondre au véritable objet pour lequel elles ont été entreprises, qu'elles peuvent même contrevenir aux stricts préceptes de la justice. Mais si Ton se place sur un terrain plus général, en tenant plus particulièrement compte du côté humanitaire et historique, on trouve qu'il n'est pas une guerre qui n'adt contribué aux progrès de la civilisation, sauf des exceptions très rares et, pai* conséquent, n'altérant point essentiellement le principe.

On a soutenu aussi que les guerres sont injustes, en s'appuyant sur ce que Tune des parties belligérantes est forcément dans son tort. C'est ce principe que Vattel a développé lorsqu'il dit que la guerre ne peut être juste des deux côtés : l'une des parties s'attribue un droit que l'autre lui conteste, ou bien se plaint d'une offense que son adversaire nie lui avoir faite ; ce sont comme deux mdividus qui disputent sur la vérité d'une proposition, et dont les deux opinions contraires ne peuvent être en même temps justes et vraies.

Lorsqu'on examine de près cette doctrine, on reconnaît sans pdne qu'elle n'a aucun fondement rationnel. En effet, assimiler une guerre à une dispute entre particuliers, essayer de soumettre le critérium d'une lutte internationale au critérium d'un litige privé, c'est manquer aux règles les plus simples de la logique, à la vérité historique et aux lois de la raison.

 nos yeux, il n'est pas nécessaire que les guerres supposent un tort de la part de l'un des belligérants ; nous pensons au contraire que les deux parties peuvent l'une et l'autre avoir raison à leur point de vue respectif, ainsi que par rapport aux conditions historiques qui leur sont propres ; aussi admettons-nous la légitimité absolue des guerres. Cette conclusion s'impose en quelque sorte à notre esprit ; car autrement le droit international ne saurait exister, puisque si les guerres, sont forcément injustes, aucune d'elles n'est de nature à soulever de question de droit *.

• Basili, Opéra, epist. ad amphil.y can. 8; Paulini, Opéra, epist. 25 ; Augastioi, Opéra; Wayland, Élem, moral science ; Dymond, Essays, essay 3, ch. xix ; Yera, Int. à la phiL de Hegel ; Cousin, Int. à Vhist. de la phiL ; Gibbon, Décadence, ch. xliii ; Laurent, Droit des gens, t. X, pp. 477 et seq. ; Vattel, Le droit, liv. III, § 39 ; PhUlimore, Com,, v. III, §§ 49, 50;

Opinion! § 18Ç2. Parmi les publicistes modernes, les plus marquants adtes modernes mettent tous, directement ou indirectement, la légitimité de la

sur la ffocrre :

guerre.

wiieaton. Wbeaton dit que « les sociétés indépendantes appelées États ne reconnaissent ni arbitres communs ni juges,àrexception de ceux qui sont constitués par des conventions spéciales. La loi qui les gouverne, ou qu'ils reconnaissent comme telle, manque de la sanction positive dont est revêtu le Ck)de civil do chaque nation. Chaque État a donc le droit de recourir à la force comme étant le seul moyen d'obtenir réparation des offenses qu'il a reçues^ do la même manière que les particuliers auraient le droit d'y recourir, s'ils n'étaient soumis aux lois de la société civile. Chaque État a égidement le droit de juger par lui-même de la nature et de f étendue des offenses qui peuvent justifier un semblable moyen de réparation, »

KiAber. Klûber partage la même opinion, qu'il exprime dans des termes à peu près identiques : « Les nations, dit-il, ne reconnaissent point de supérieur ni de juge ; chacune peut user de ses forces contre les offenses qu'elle éprouve, et par conséquent se faire droit à elle-même, r»

Lieier. Lo doctour Licbcr affirme la légitimité de la guerre d'une

façon plus directe et plus absolue encore. Selon lui, la guerre est pour les peuples un puissant élément de civilisation, et il cite comme exemple les résultats qu'eurent les guerres d'Alexandre le Grand dans les contrées qui en avaient été le théâtre.

« Quelque paradoxal que cet argument puisse paraître, ajoutet-il, il est indubitable que la guerre mot les peuples en contact immédiat et opère un fécond échange de pensées et de sentiments entre les nations, qui autrement resteraient toujours isolées ; c'est une lutte, c'est un état de souffrance nécessaire, mais en même temps salutaire pour l'humanité. »

Hâiieck. Halleck proclame les mêmes idées et les soutient énergiquement, quoiqu'à l'aide d'arguments généralement faibles ou insuffisants.

Porulii. L'éminent jurisconsulte français Portails est on ne peut plus explicite : à ses yeux, la guerre est le < résultat inévitable du jeu des passions humaines dans les rapports des nations entre

Twiss, War, §§ 26 et seq. ; Halleck, Etem., ch. xm, §§ 16 et seq. ; Felice, Droit de la nai., t. II, loct. 21 ; Fiore, t. II. p. 236; Lieber, FoliUcal etchtoi, h- 7, §§ 17 et seq.; Neander, Gesch. der Christ Heligion, b. 1, p. 249 ; Funck Brentano et Sorel, Précis, p. 232; Qiacomo Ma*cri, Theoriea ici Dir.intern,^ t. II, pp. 207 et seq.

s 1862] INTRODUCTION 7

elles > : « C*cst, dit-il, dans les desseins do la Providence un agent puissant, dont elle use tantôt comme d'un instrument de dommage, tantôt comme d'un moyen réparateur. La guerre fonde successivement et renverse, détruit et reconstruit les États. Tour à tour féconde en calamités et en améliorations, retardant, interrompant ou accélérant les progrès ou le déclin, elle imprime à la dvilisation, qui naît, s'éclipse et renaît pour s'éclipser encore,, ce mouvement fatidique qui met alternativement en action toutes les puissances et les facultés de la nature humaine, par lequel se succèdent et se mesurent la durée des empires et la prospérité des Dati(His... »

Hegel voit dans la guerre la dispute d'un peuple dont l'idée a He^i. fait son temps et qui doit disparaître, et d'un peuple qui représente l'idée le plus en rapport avec l'esprit général de l'époque et qui doit nécessairement arracher la domination à Pautro. « La guerre n'est pas autre chose qu'un échange sanglant d'idées ; une batûUe n'est pas autre chose que le combat de Terreur et do la vérité ; la victoire n'est pas autre chose que la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille, devenue erreur du lendemain.., » Aussi, selon lui, un peuple n'est progressif qu'à la condition de faire la guerre. Une pareille argumentation, comme on le voit, sort absolument du domaine des idées positives pour s'aventurer sur celui des fictions spéculatives et abstraites ; le philosophe a beau invoquer le témoignage de l'histoire : a Ce n'est pas moi qui le dis, écrit-il, c'est l'histoire » ; on ne saurait le suivre sur cette pente du fatalisme, où l'entraîne une théorie confuse et obscure.

D'après Ortolan, « il est dans la vie des nations des cas onoian. où une impérieuse nécessité commande de prendre la voie des armes ; lorsque la guerre est le seul moyen pour soutenir ses droits outragés ou méconnus, un État ne doit pas hésiter à la faire, sous pdne de porter atteinte à son honneur et de préparer sa décadence. D'ailleurs la guerre n'est pas toujours un mal ; quelquefois elle est le souverain remède à des maux intérieurs ; elle retrempe les caractères amollis et viciés par une longue paix ; elle est souvent un moyen de propagation des idées généreuses et du progrès. Les plus nobles vertus, l'amour de la patrie, l'abnégation de soi-même, l'humanité se sont souvent réfugiées dans les camps. 9

PhilUmore admet la nécessité de la guerre et des lois qui phiiumore. y ont trait : il les regarde comme une conséquence de la nature dépravée des sociétés, exactement comme la nécessité du

droit criminel d'une société est la conséquence de la nature dépravée de rindividu.

Heiïier. HefTter se prononce également pour la légitimité de la guerre. Son argumentation est aussi concluante que remarquable : « Aucune société, dit-il, ne peut compter sur une paix perpétuelle. Les nations, comme les individus, pèchent elles-mêmes et entre elles. Supposer un âge d'or sans la guerre et sans ses nécessités, c'est supposer un état des nations exempt de fautes. Il est certain que la guerre, en provoquant un certain mouvement moral, raffermit des forces qui pendant la paix dorment ou s'émoussent sans profit. En offrant une protection contre l'injustice et contre les violations de la volonté libre et rationnelle des nations, elle conduit elle-même au rétablissement de la paix troublée. Loin de vouloir l'ignorer, le droit international doit donc, au contraire, lui tracer ses lois. »

GofTekea. D'autro part, Geffcken, dans ses notes de la dernière édition du Droit international de Heffter, s'exprime comme suit : « Les raisons que l'on allègue contre l'existence d'un droit de guerre, sont plus spécieuses que solides. On a dit : la guerre est par elle-même la substitution de la force à la justice ; elle ne saurait donc avoir d'autres lois que celle du plus fort, qui armis plus possetj comme disaient les Romains... Mais comme le droit de faire la guerre dérive de la nécessité de la propre conservation des États, le droit de guerre, c'est-à-dire le droit observé dans la guerre, établit que l'emploi de la force est limité par le principe même qui le justifie, celui de la nécessité^ et la guerre ne donne aucun droit qui ne soit nécessaire à sa fin. »

ProQdiion. La pensée de Heffter a été développée par Proudhon, dans son livre La guerre et la paix, sous une autre forme. Cet écrivain prétend que la guerre conduit nécessairement à la paix, mais que celle-ci est une manifestation de la conscience universelle à laquelle le monde n'est pas encore arrivé ; c'est ce que résume ptrien. Cette formulc concise de M. de Parieu : « La paix éternelle est impraticable, mais indéfiniment approximable d (1). Giraiid. Examinant quelle influence le droit des gens exerce dans le dernier conflit entre la France et l'Allemagne, M. Giraud, membre de l'Institut de France, dit que « les guerres sont des crises quelquefois nécessaires, comme certaines maladies ». Ceux, ajoutet-il, qui ont rêvé la perpétuité de la psdx ne connaissent pas l'bu-

(1) De Parieu, Cours depolilique^ p. 371.

manité. Le monde est un vaste théâtre d'action. La liberté de Tun s'y lieurte constamment contre la liberté de l'autre ; de là tous les conflits, mus aussi le sentiment du droit^ qui n'est autre chose que le règlement de la liberté. Une société constituée en paix peipétuelle tomberait peut-être en décomposition ; mais la guerre, quand elle éclate, doit être juste, motivée et mesurée. Elle n'est légitime qu'autant qu'elle est nécessaire. Dans de pareilles conditions la guerre peut retremper les mœurs 'politiques et relever le caractère des nations... »

Comme progrès résultant d'une notion plus juste du droit des gens, M. Giraud constate que désormais « la lutte est restreinte dans les bornes d'un conflit politique par le ministère des armées régulières, la participation de tout un peuple à la guerre demeurant exclue des usages comme une irréparable calamité. »

Dans un ouvrage récent que lui a inspiré la dernière lutte charu* entre la France et l'Allemagne, M. Charles Sumner, un des membres les plus éminents du Sénat des États-Unis, considère la guerre comme un acte qui tient de la barbarie, comme la reproduction en grand des rencontres individuelles au pistolet ou à l'épée ; et de cette assimilation, il déduit l'espérance que le droit international finira par reconnaître, avec l'assentiment général des cabinets, la règle de l'arbitrage avant les hostilités ; que de même que des tribunaux d'honneur ou des conférences d'amis préviennent un grand nombre de duels, l'arbitrage ajustera la majeure partie des différends entre les États et empêchera la plupart de ce qu'il appelle des duels nationaux.

Pour justifier la généreuse espérance de M. Sumner, nous devons rappeler que le tnûté de Paris de 1856 contenait le principe de l'arbitrage ; malheureusement la guerre de 1870 et celles qui ont suivi nous ont prouvé qu'une pareille déclaration de principes est encore purement théorique ou demeurée à l'état de lettre morte, car les diverses offres d'arbitrage qui ont été faites par les puissances neutres ont été tour à tour déclinées par l'un ou l'autre des belligérants.

C'est ce qui fait dire à M. Michel Chevalier, en terminant Michel l'analyse du livre du sénateur américain : « Le moyen d'empêcher *^ *'"' toute guerre, même inique, même digne de l'exécration universelle, n'existe pas; il n'existera jamais. Cependant on peut rendre la guerre beaucoup moins fréquente ; le progrès de la civilisation permet de l'espérer, et l'arbitrage est un expédient honorable, moral, qui réussira dajas un grand nombre de cas. Que des

BliioUchU.

hommes d'État^ praticiens consommés, tels que M. Charles Sumner, insistent pour que l'arbitrage soit inscrit parmi les règles du droit international ; qu'ils décident quelque grande nation, comme serait celle des États-Unis, à en prendre Tinitiative; et c'est un immense service qu'ils auront rendu au monde. » M. Michel Chevalier admet néanmoins comme vraisemblable que, « conformément aux prophéties de M, Sumner, il se formera avant longtemps une opinion européenne ou plutôt universelle, qui s'imposera aux gouvernements et qui, après avoir introduit de nouvelles règles dans le droit international, en déterminera Tobservation » *. Lo inarécbti Tolles sout les opinions des publicistes modernes sur la guerre, "r.ettre à' Il n'est pas sans intérêt de les compléter au moyen des passages principaux de deux lettres où le maréchal de Moltko expose ses vues sur le même sujet, vues qui concordent entre autres avec celles d*Ortolan. La première lettre, on date du 11 décembre 1880, est adressée à Bluntschli, en réponse à l'envoi du Manuel des lois de la guerre, publié par l'Institut de droit international. En voici les passages les plus saillants :

a La paix perpétuelle est un rêve, et ce n'est même pas un beau rêve. La guerre est un élément de Tordre du monde établi par Dieu. Les plus nobles vertus de Thomme s'y développent : le courage et le renoncement, la fidélité au devoir et l'esprit de sacrifice ; le soldat donne sa vie. Sans la guerre, le monde croupirait et se perdrait dans le matérialisme. '

«t Je suis absolument d'accord avec la proposition énoncée dans l'avant-propos : que l'adoucissement gradué des mœurs doit se refléter aussi dans la manière de faire la guerre. Mais je vais plus loin, et je crois que l'adoucissement des mœurs est seul en état de mener au but, lequel ne saundt être atteint au moyen d'un droit de la guerre codifié. Toute loi suppose une autorité pour en surveiller ei diriger l'exécution, et c'est ce pouvoir qui fût dé-* faut quant à l'observation des conventions internationales. Quels États tiers prendront jamais les armes pour le seul moUf que, deux puissances étant en guerre, les « lois de la guerre » ont été

* Wheaton, Elém., pte, 4, ch. i, § 1 ; Klûber, Droit, § 232 ; Lieber, PoL etchU, b. 7, §§ 20, 21; Halleck, ch. xiii, § 27; PoHbMs, Académie des sciences morales etpol., t. XXXVIII, p. 457 ; Ortolan, Régies, t. II> liv. III, ch. I, p. 5 ; Phlllimore, Com,, y. III, p. 67 ; Heffter, Int., § 4 ; Proudhon» La guerre et la paix, t. II» p. 382 ; Giraud» Revue des Deux Mondes, l^ février 1871 ; Sumner, Le dueljentre la France et F Allemagne ; Michel Che- Talier, Journal dés Débats, 11 octobre 1871.

§ 1862] INTRODUCTION il

violées par Tune d'elles ou par toutes les deux ? Pour ce genre dWractioD, il n'y a pas déjuge ici-bas.

« Le plus grand bienfait, dans la guerre, c'est qu'elle soit terminée promptement. Il doit èti*e permis, en vue de ce but, d'user de tous les moyensi sauf de ceux qui sont positivement condamnables. Je ne puis en aucune façon me dire d'accord avec la déclaration de Sûnt-Pétersbourg, lorsqu'elle prétend que « raflaiblisscment des forces militaires de l'ennemi » constitue le seul modo légitime de procéder dans la guerre. Non, il faut attaquer toutes les ressources du gouvernement ennemi, ses finances, ses chemins de fer, ses approvisionnements et même son prestige,

« C'est avec cette énergie, et pourtant avec plus de modération que jamais auparavant, qu'a été conduite la dernière guerre contre la France. Le sort de la campagne étdt décidé au bout de deux mois, et les combats n'ont pris un caractère d'acharnement que lorsqu'un gouvernement révolutionnaire a encore prolongé la guerre pendant quatre mois, pour le malheur du pays.

« Je reconnais volontiers que le Manuel^ en des articles clairs et précis, tient plus compte des nécessités de la guerre que ne l'ont fait des essais antérieurs. Cependant, la reconnaissance, même par les gouvernements, des règles qui s'y trouvent formulées, ne suffira pas pour en assurer l'exécution. C'est un usage de la guerre dès longtemps universellement reconnu, que Ton ne doit pas tirer sur un parlementaire : pourtant nous avons vu cette règle violée à différentes reprises dans la dernière campagne.

a Jamais article appris par cœur ne persuadera aux soldats qu'ils doivent voir \xa ennemi régulier (§§ 2, Ix) dans la population non or|;anisée qui prend les armes spontanément^ de son propre mouvement et met leur vie en péril à tout instant du jour et de la nuit. Certaines exigences du Manuel pourraient bien être irréalisables, par exemple la constatation de l'identité des morts après une grande bataille. »

La seconde lettre, en date du 10 février 1881, est adressé à H. Goubareff, membre de l'Association pour la réforme et la codi- Lettre & fication du droit des gens. En voici les passages principaux :

« Selons vous, la guerre est un crime, selon moi, c'est le seul et juste moyen de consolider le bien-être, l'indépendance et l'honneur d'un pays.

« Espérons qu'avec la civilisation qui fait des progrès rapides dans notre siècle, ce juste et unique moyen qui s'appelle la guerre s'appliquera de plus en plus rarement, mais il n'est permis à aucun

M. GoabarefT.

Clau^ewitz

État de s'en dédire entièrement. Même la vie humaine, celle de la nature entière, est un combat éternel du présent au futur, et l'unité des peuples ne peut être consolidée autrement.

« Il est certain que chaque guerre, même la plus victorieuse, est un malheur pour le pays, qu'aucune indemnité territoriale ni pécuniaire ne peut compenser Texistence humaine et le deuil des familles mais s'il est impossible d'éviter dans ce monde un malheur que la nécessité nous envoie, il faut se soumettre à la volonté de Dieu et savoir subir ce que notre existence terrestre nous réserve. La guerre a son bon côté, c'est de mettre en évidence de grands hommes, de beaux caractères, qui sans cela resteraient entièrement inconnus. y> Général  cette opinion du premier tacticien de l'Allemagne, nous ajouterons les maximes exprimées au commencement de ce siècle par un de ses plus célèbres écrivains militaires, le général Clausewitz (1), dans son Traité de la guerre.

Ces maximes ont pu être un élément de succès pour l'armée en vue de laquelle elles furent écrites, mais nous ne les en estimons pas moins blâmables et dangereuses.

a La guerre est le duel des nations.

a C'est un acte de violence aussi naturel, aussi légitime que tous les actes qui résultent des rapports des nations entre elles, tels que le commerce, l'industrie, etc.

« Cet acte ennoblit le peuple qui l'accomplit avec succès. La guerre n'a qu'un but : terrasser l'adversaire et le rendre incapable de continuer la résistance.

a Sous une autre forme, elle doit détruire sa volonté et la soumettre à la nôtre par l'anéantissement de sa force morale. Mais, pour imposer la loi à son ennemi, il faut le rendre incapable de se défendre.

a La guerre n'a qu'un moyen d'action : la force. Il n'en existe pas d'autres. Son emploi ne doit se manifester que par les blessuresi la mort et la destruction .

«c La force morale ne doit servir qu'à rendre plus efficace l'emploi des forces physiques. L'emploi de la force à la guerre est absolu. C'est une erreur de croire à d'autres moyens d'action. Le droit des gens n'est, pour des militaires, qu'une restriction insignifiante du but et du droit de la guerre. Il ne peut ni ne doit en affaiblir l'énergie. Toute idée de philanthropie à la guerre est une erreur des plus pernicieuses.

« Celui qui emploie la force physique dans toute son étendue,

(1) l«'juin 1780 à 16 novembre 1831.

§ 1862] INTRODLCTION iS

saos épargner le sang acquerra toujours la prépondérance sur Tadvers^ûre qui n^agit pas de même et lui dictera sa loi.

c Introduire un principe modérateur dans la philosophie de la guerre, c*est commettre une absurdité.

« Si les peuples civilisés n'égorgent pas leurs prisonniers, ne détruisent pas les villes et les villages, n'incendient pas les fermes, etc., ce n*est pas par humanité ; cela tient à ce que Tintelligence a plas de part à la conduite de la guerre qu'autrefois. La civilisation a développé cette intelligence et celle-ci leur a révèle un emploi plus efGcace de la force. C'est-à-dire que, par les contributions qu'on lève et les traités qu'on impose à son adversaire, on peut tirer un profit plus avantageux de la victoire.

« La guerre est un acte de violence à l'emploi do laquelle il n'y a aucune limite.

« Les forces agissantes à la guerre sont les ressources matérielles dont on dispose et la force de volonté. Pour vaincre, il faut tendre ces forces à l'extrême (1). »

(1) Derrégagaix, La guerre moderne ^ Paris, 1885, v. I,p. 25.

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