PREMIERS ESSAIS DE CULTURE
rience eut bientôt prouvé que ce n'était pas par de telles mains que l'on pouvait coloniser TAmérique^ et la rapidité avec laquelle les ouvriers envoyés d'Europe périssaient sous ce climat brûlant, obligea le gouvernement espagnol à porter ses vues sur les indigènes.
Les Indiens sont appliqués au travail de la terre et à l'exploitation des mines.
C'est chose ordinaire que le dédain des conquérants pour les peuples qu'ils ont vaincus : mais ici l'évidente dégradation à laquelle les tribus indiennes se trouvaient réduites par l'ignorance et la barbarie^ semblait justifier et surexcilait encore ie sentiment qu'avaient les Espagnols de leur supériorité sociale.
On en vint donc facilement à considérer les Indiens comme une race d'hommes destinée par la nature même à la servitude, et on n'hésita pas à les comprendre, comme des instruments vivants de culture, dans le partage des champs abandonnés aux colons européens. De là ces fameuses répartitions (repartimientos) qui furent pour les Espagnols l'originfe de tant de richesses et d'injustices, et pour les Américains la cause de tant de calamités et de misères.
Nous avons déjà dit combien était faible et dépourvue d'énergie la constitution physique de ces peuples qui, vivant de peu, ne connaissant ni le luxe, ni même le bien-être de la vie, éprouvaient pour le travail une répugnance presque invincible, parce qu^ils n'avaient aucune idée des jouissances qu'il peut satisfaire.
Pour mettre le comble à leur malheur, entre les deixx moyens de s'enrichir qui s'offraient aux Espagnols, la culture des terres et l'exploitation des mines^ l'avarice particulière, trouvant appui dans une politique imprévoyante, donna longtemps la préférence à la voie qui semblait la plus facile et la pluç prompte pour faire la fortune des colons et pour grossir le trésor de Gastille. On laissa, dans la plupart des provinces, les terres incultes, pour courir à la recherche de ror,^de Tar-
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gent, des pierres précieuses dans la région des montagnes, ou pour plonger, à la recherche des perles^ au fond' des gplfes et des mers.
Les chances de maladie, de mortalité, s'en accrurent dans une proportion effrayante, quand il fallut transporter les tribus indolentes des plaines dans un climat plus froid, où les attendait un travail plus pénible.
Dans l'espace de quinze années (1492-1507), la population indienne d'Hispaniola était tombée d'un million à soixante mille âmes. Dix ans plus tard (1517), lorsqu'un nouveau gouverneur fit vendre aux enchères ies misérables restes de ces tribus sur lesquelles Christophe Colomb avait tenté ses premiers essais de colonisation américaine, il ne se trouva plus que quatorze mille Indiens.
Barthélémy de Las Casas. -
Pendant que l'orgueil de la conquête et la soif de l'br conspiraient ainsi à opprimer une race infortunée, le clergé catholique éleva la voix pour la défendre, et, ce qui prouve à quel point le préjugé avait aveuglé un grand nombre d'esprits^ une bulle du Pape fut jugée nécessaire pour déclarer que les Indiens étaient de même nature que les autres hommes.
Un simple prêtre, Barthélémy de Las Casas, se fit alors, par le zèle de sa charité, un nom qui égale celui des plus illustres conquérants du nouveau monde^ et qui réveille de plus consolants souvenirs. L'histoire nous le montre bravant les menaces et les haines, allant plaider tour à tour la cause de la faiblesse et de la justice, à l'audience des gouverneurs et à la cour des rois; ne se laissant rebuter ni par les refus^ ni par les délais^ ni par les mécomptes qui trompèrent plus d'une fois ses espérances ; rentrant dans son couvent (1521) pour y prier, quand il ne peut plus intéresser personne sur la terre à cette noble cause ; puis, vingt ans plus tard, retrouvant encore l'énergique chaleur de son ftme pour faire à Charles-Quint le tableau des malheurs de l'esclavage, et obtenir de nouveaux règlements, sinon pour supprimer ce mal, au moins pour y
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apporter quelque remède. Le beau titre de n Protecteur des Indiens 9, le seul qu'il eût revendiqué pour lui-même, quand il jouissait de la faveur du cardinal Ximénès, fut étendu à tous les archevêques et évêques. du nouveau monde, et, comme le remarque Roberlson, ce ne fut pas un vain titre, mais a une fonction 9 que le clergé catholique sut remplir.
On s'afflige de voir le peu de succès auquel avaient abouti pendant longtemps de si persévérants efforts; mais on apprend par là qu'il y a quelquefois, dans la poursuite même du bien, certaines lenteurs auxquelles oblige une force des choses indépendante de la volonté des hommes.
L'opinion de Las Casas, lorsqu'il s'élevait contre la servitude, était la vraie; la cause qu'il plaidait était la bonne; mais il a fallu trois siècles pour qu'elle fût gagnée dans notre Europe, et au moment où nous écrivons, elle se débat encore, de l'autre côté de l'Atlantique, au milieu du sang et des armes.
Origine de la traite des nègres.
La traite des nègres n'a pas été inventée de sang-froid , par un calcul humanitaire et presque chrétien, pour obtenir l'affranchissement des Indiens du nouveau monde ^. Mais en présence d'un mal dont l'excès frappait tous les yeux, on aperçut moins d'abord la gravité de cet autre mal que la spéculation mercantile, aussi ingénieuse à colorer ses mayens de lucre qu'habile et prompte à les découvrir, voulait presque faire passer pour un bien. Le clergé lui-même, épuisé d'efforts dans sa première lutte pour la liberté des indigènes, ne trouva plus la même énergie pour résister à la traite naissante etlointaine.
Chartes-Quint l'accepta comme une sorte de compromis. La conscience des colons s'y prêta d'autant plus facilement que le résultat se trouvait conforme à leur intérêt.
L'esclavage des Indiens fut donc adouci par degrés : mais, à sa place, ou introduisit peu à peu celui des nègres, dont la constitution plus robuste, habituée aux feux de l'Equateur,
* Voir notamment VAbolitim de r esclavage, par M. Augustin Cochin , t. 1 , p. 2«6, — t. 11, p. 282.
supportait mieux, dans le nouveau monde, les fatigues du Ira* vaii et le joug d'un mattre.
Caractère odieux de la traite.
Sous ce rapport, il y avait peut-être quelque chose de moins barbare dans l'application des noirs d'Afrique à la culture des colonies américaines. Mais la traite eut cela de particulièrement odieux qu'au gain réalisé sur le travail des noirs, considéré comme moyen de culture, vint s'ajouter le gain sur le noir lui-même, considéré comme objet de traûc. Les côtes de la Guinée furent le centre de ce commerce nouveau, source impure de fortunes achetées au prix de beaucoup de sang et de larmes. On vit les nations chrétiennes se disputer, quelquefois même les armes à la main , les lieux d'abordage où l'approvisionnement en noirs de traite était le plu? abondant, où les malheureux objets d'une exportation si cruelle offraient les corps les plus endurcis au travail, les âmes les plus abruties par la servitude et la misère.
Une fois les premières clameurs de la conscience apaisées^ tout cela devint matière du droit des gens, objet habituel de transactions privées et de règlements publics.
Le commerce de's esclaves fut mis en monopole comme celui 4es denrées que produisaient leurs travaux : on détermina par des traités à quel chiffre telle ou telle nation pourrait prétendre chaque année dans le partage européen de ce butin fait sur les rivages de l'Afrique. La difficulté de se procurer des noirs de traite fut la cause principale qui retarda le développement de certaines colonies^ tandis que leur abondance répandait en d'autres lieux une prospérité aussi rapide que merveilleuse.
Règlements sur la traite*
)e ne sache pas de tâche plus ingrate pour le législateur que celle où le réduit une douloureuse nécessité lorsque, désespérant de guérir un tel mal, il se voit forcé de le réglementer par des édits ; et cependant, l'humanité lui en fait un devoir.