LA RUSSIE ET LA PRUSSE
nous avons eu peu à nous occuper depuis Charles Quint, car les empereurs d'Allemagne n'ont plus été appelés qu'accidentellement à jouer un rôle dans les affaires maritimes du monde.
La fonnation da royaume de Pnuse et le développement de l'empire msse Tont changer les anciemies conditions de Téquilibre européen. Caractères différents de ces deux grands États.
Mais, au commencement du xym* siècle, ces conditions de l'équilibre européen vont changer. Deux grands États vont se former ou se produire, presque à la fois, du côté du nord : l'un plus rapproché de Toccident, l'autre^ au contraire, touchant aux glaces du pôle et aux riches contrées de l'Asie.
Ces États nouveaux devront tous deux leur influence à des circonstances étranges et imprévues. Mais Pun se composera d'une agglomération de provinces dont chacune était entrée depuis longtemps dans la famille des nations européennes. Presque sans frontières naturelles et sans autre défense que ses soldats, la Prusse sera l'œuvre successive de la politique et des armes, un assemblage de démembrements et de conquêtes. Elle trouvera dans ses souverains de vaillants capitaines dont les hauts faits croîtront encore avec leur titre agrandi. Leurs domaines s'étendront sur une partie de cette côte de la Baltique qui faisait autrefois la richesse de la ligue hanséatique ; mais la Prusse, posée comme un camp au milieu de l'Europe, entourée de tous côtés de belliqueux voisins, comprendra qu'un grand état militaire est la première base de sa force^ et qu'il est plus sage d'y appliquer toutes ses ressources que de les diviser entre une marine et des armées.
La Russie, au contraire, se présentera à l'Europe comme une nation déjà toute grande et toute forte, réunissant sous l'autorité absolue de son czar d'immenses territoires et de nombreuses tribus guerrières, auxquelles manquaient seulement la civilisation et les arts. Elle avait, à cette époque, les ressources et les défauts d'un peuple inculte comme les terres sur lesquelles il dressait ses tentes ou construisait ses huttes.
524 (IV« ÉPOQUE.) HISfOlUË DES MERS D* EUROPE.
Ce peuple , au lieu de tomber aux mains d'envahisseurs étrangers, Irouva dans un de ses czars un homme de guerre et de génie, qui entreprit de transformer ses propres sujets à peu près comme on s'y prend pour conquérir et dompter une nation ennemie. La milice remuante des Stréiilz avait voulu s'emparer du pouvoir; il la détruisit par les supplices autant que par les armes : son fils, incapable ou mécontent, paraissait un obstacle à ses vues; il fit porter contre lui un arrêt de mort. Mais son coup d'œil aussi profond que rapide lui révéla ce qu'était la Moscovie, ce qu'elle pouvait devenir, et le secret pour opérer cette transformation qui s'est accomplie d'une manière si merveilleuse.
Ce secret, ce fut d'aller chercher la civilisation où elle était, dans l'occident et le midi de l'Europe^ et de la transporter au cœur de ses États. Le czar Pierre ouvrit aux Hollandais, aux Vénitiens, aux Anglais, toutes les portes de son empire, comme d'autres barbares s'obstinent à les fermer. Pendant qu'il envoyait les fils de ses boyards étudier les sciences et les arts à Venise, à Livourne, à Amsterdam, il appelait chez lui les ouvriers, les marchands^ les ingénieurs, les officiers^ les hommes d'État de l'Europe ; il les admit tous à son service, et s'en trouva bien.
La Russie presque entière étant déjà chrétienne^ la civilisation n'eut pas à vaincre, pour y pénétrer, ces obstacles presque insurmontables qu'opposent ailleurs à nos mœurs adoucies un culte impur et grossier ou de fanatiques croyances.
Moyens employés par Pierre !•' pour faire pénétrer la civilisation dans son empire. Soins qu'il donne à la marine.
Mais, avant de faire sur son peuple cette décisive épreuve, le czar Pierre résolut de l'essayer sur lui-même. Étrange et bizarre dans l'exécution des pensées les plus hautes, il voulut non-seulement apprendre, mais pratiquer de ses propres mains les arts qu'il se proposait d'introduire dans son empire; et ce que nous devons remarquer ici, c'est qu'à ses yeux le premier des arts pour un peuple situé comme la Russie entre plusieurs