LIBERTÉ DES MERS
Ce que nous venons de dire de Tutliité principale des mers, considérées comme voie de communication en Ire les peuples, indique assez quel est, à nos yeux, le premier principe que la nature elle-même a posé pour ba^e du droit des gens maritime. Pourrions-nous, en effet, chercher ce principe ailleurs que dans la a liberté des mers o ?
Essayons de dégager cette vérité des incertitudes et des doutes que des prétentions tyranniques ont soulevés pour Tobscurcir. Ouvrons les yeux, laissons-nous guider, qui que nous soyons, individus ou peuples, par les lumières de la conscience et de la raison. Oublions les faits humains, les arguments inventés par la politique et dont nous aurons à nous occuper plus tard, pour ne considérer ici que l'essence des choses et leur naturelle évidence.
Et pour mieux établir notre jugement à cet égard, comparons entre eux les deux grands éléments dont notre globe se compose.
La « terre » n'est pas seulement la demeure de Thomme et la nourrice du genre humain. Même dans Tétat d'innocence, il devait la cultiver S Torner, Tembellir; et c'est sur elle que doit s'accomplir incessamment cette loi du travail qui est, depuis la chute originelle, la grande loi de toute société. Par ce travail de chaque jour, qui se diversifie de mille manières pour satisfaire à tant de besoins différents, la terre devient véritablement, dans toutes ses parties, l'œuvre de l'homme. Il y imprime partout le cachet d'un maître. Sa surface, il se la divise en héritages; ses productions, il les transforme par la culture; ses montagnes, il les creuse pour en arracher des trésors; ses vallées, il les comble; ses forêts, il les défriche; ses ruisseaux, il en détourne le cours à son gré. Toutes les races d'animaux terrestres sont assujetties à l'empire de l'homme ; il se décharge sur elles de la part la plus rude de ses travaux, et s'il en laisse quelques-unes errer librement dans
* Posuit eum in paradisum voluptatis « ut operaretar » (illum). {Gen\> >, 2. 15.)
les bois, c'est pour qu'elles servent d'une autre manière à ses plaisirs.
La loi de la « propriété », quant à la terre, est donc plus qu'un principe de droit : c'est un fait universel qui frappe tous les yeux, et dont l'évidence dissipe tous les doutes.
Aussi ne faut-il pas s'étonner que la « propriété du sol » soit devenue comme la pierre angulaire du « droit civil » , et nous pouvons ajouter, du « droit public intérieur », chez tous les peuples.
Cette question est si vaste, elle est si haute que l'état des personnes et la forme des gouvernements semblent être dans sa dépendance plutôt qu'influer sur elle, car suivant que la propriété privée est constituée sur des bases plus ou moins régulières, plus ou moins larges, suivant que sa traniàmission est réglée par telle ou telle loi, la civilisation et la liberté civile avancent ou reculent *.
Combien est différente, par rapport à l'homme, la condition de la « mer »? Loin de se plier d'elle-même à ses lois, elle lui fait sentir sa force irrésistible, môme lorsqu'il la brave et la maîtrise. Elle luiobéit^ il est vrai; mais comme une esclave insoumise et frémissante*. Il se hasarde à lui confier ses biens et sa vie ; mais avant de quitter le port, il assure son navire et met ordre aux affaires de sa famille. Loin de recevoir l'empreinte du travail de l'homme, elle s'entr'ouvre à peine devant la proue écumante, pour refermer aussitôt son Vaste sein ;.et la plus puissante flotte ne laissera pas après elle, sur l'océan, cette trace fugitive que la caravane qui passe imprime du moins pour quelques jours sur les plaines mouvantes du désert. En vain l'homme essayerait de fonder quelque chose dans les profondeurs de l'abîme : môme à quelques pas du rivage, s'il
1 Dès qu'on a découvert, dit Roberison, l'état de la propriété à une certaine époque, on peut déterminer avec précision quel était en même temps le degré de pouvoir dont jouissait alors le roi ou la noblesse. [Inirod. à VHisfoire de Charles-Quint.)
^ « Schlavi siamo ma schiavi frementi. » (Alfleri.)