DES CARTHAGINOIS
la grande famille phénicienne, les traits différents qui caractérisent et séparent leurs destins dans le monde. A Carlhage, l'esprit d'exclusion, de méfiance et de mystère; en Grèce, l'esprit d'expansion, de confiance^ de liberté.
Carthage concentre en elle-même son commerce et sa puissance; elle couvre de ses comptoirs la côte septentrionale de TAfrique, elle étend ses relations à l'intérieur de ce vaste continent, et relie son commerce à celui de l'Egypte et de l'Arabie, au sein des déserts; elle renouvelle môme, autour de l'Afrique, les essais de circumnavigation déjà tentés par les rois d'Egypte ; 8es conquêtes et sa richesse lui permettent de se poser en rivale de Rome, déjà presque maîtresse de l'univers. Mais, au lieu de s'attacher les peuples voisins par ses bienfaits, Carthage ne s'applique qu'à les retenir sous sa domination par la force, et à faire servir leurs productions et leur industrie à l'accroissement de sa richesse. Ses propres colonies demeurent vis-à-vis d'elle dans des liens d'étroite dépendance, si môme elles ne sont réduites à un état d'humiliante servitude. «Pour rendre les Sardes et les Corses plus dépendants, » dit Montesquieu, (des Carthaginoisleuravaient défendu, sous peine 0 de la vie, de planter ni de semer leurs terres- : ils leur en- • voyaient d'Afrique les vivres dont ils avaient besoin *. » Aussi ne voit-on pas que la puissante et riche Carthage, si longtemps en possession du sceptre des mers, ait fondé au dehors beaucoup de ces grands établissements qui^ ayant leur vie propre et leur indépendance acquise^ subsistent après la chute de la mère-patrie.
SECTION IIL félonies iBArilliiiefl ûem Crées.
La Grèce , adoptant un système tout différent , peupla le Daonde de ses colonies. Elle avait commencé, suivant la remarque de Cicéron, par asseoir presque toutes ses villes sur
* Esprit des lois, liv. 21, ch. 21 .
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les rivages de la mer, ou daDS ces Iles, qui ressemblaient ellesmêmes à de flottantes cités, avec leurs mœurs inconstantes et leurs institutions « dont la mobilité rappelait ti, dit notre auteur, a celle des flots qui les entourent^». Ce peuple semblait pressé de communiquer à tout Tunivers les trésors de civilisation et de liberté qu'il avait amassés pour lui-môme.
Aussi voyez avec quelle fécoirdité son sol enfante ces essaims d'habitants qui^ dans chaque siècle, s'élancent de ses ports pour aller fonder en tous lieux des colonies, dignes filles d'une si noble mère. Pour payer d'abord la dette de son origine, elle comgiencera par rendre à l'Asie le môme service qu'elle en a reçu, en peuplant des enfants de la Grèce ces belles contrées de l'Asie Mineure, dont trois émigrations distinctes (l'Éolique, rionique et la Dorique) se partageront les rivages et les îles, en y transportant leurs difl'érences de dialectes, de mœurs et de caractère.
Une seconde Grèce, qui aura aussi ses illustrations et sa gloire, s'élèvera ainsi en face de la première ; et à côté des noms d'Athèoes, de Sparte, de Thèbes, d'Argos, de Corinthe, viendront se placer, à divers titres, ceux de Smyrne, d'Éphèse, de Milet, de Rhodes, de Samos. Mais, non contentes de se répandre sur les deux rivages de la mer Egée, les races helléniques sauront choisir dans toutes les parties du monde, pour y asseoir leurs colonies, des lieux prédestinés par la nature à devenir, dans les siècles futurs, des centres de commerce, de civilisation et de puissance. Cyrène sera fondée, près de la grande Syrte, par une colonie sortie des Cyclades. L'altière Byzance devra son origine à Mégare; la baie délicieuse de Parthénope (Naples) recevra d'abord une émigration Eolique. Mais c'est surtout à la race Dorique que reviendra l'honneur de créer, sous le beau ciel de l'Italie, une Grèce nouvelle (la Grande Grèce), où brilleront Tarente, Sybaris, Locres et Crotone. En môme temps, les rivages de la Sicile se couvriront
^ Ipsa Peloponesus pœnè tota in mari est Quid dicam insulas Grœcise
quœ fluctibus cinctsB natant pœnè ipsae simul cum civitatum institutis et moribus. (De Republicâ, 2, 4.)
de villes grecques non moins florissantes : Zanclé (Messine)» Catane^ Mégare, Syracuse, Naxos.
De ces premières colonies sortiront d'autres essaims de colonies nouvelles. Milet, devenue métropole à son tour, comptera jusqu'à quatre-vingts villes qui lui rapporteront leur origine, depuis Héraclée et Sinope» sur les côtes du Pont- Euxin, jusqu'à Naucratis, ce lieu de franchise des Grecs en Egypte; Ampé, sur le Tigre, et Clauda sur TEuphrate. Phocée, moins célèbre par elle-même, aura la gloire de fonder Marseille, qui, à son tour, peuplera de ses établissements les côtes de la Gaule et de llbérie.
Au lieu de prétendre, à l'exemple de Carthage, retenir sous le joug ces populations issues de son sein, la Grèce laissait cbacane de ses colonies former un établissement à part, et le plas souvent une république indépendante, mais à qui Tinstinct de la reconnaissance et celui de son propre intérêt faisaient contracter envers la métropole des liens d'affection et de mutuelle assistance, souvent plus durables et plus efficaces que les lois imposées par force ou par conquête, n Les colo- « nies grecques, » dit Barthélémy, a sont libres dans leur dé- « pendance, comme les enfants le sont dans les hommages « qu'ils rendent à des parents dignes de leur tendresse. En « ajoutant de nouveaux pays à la Grèce, elles ont introduit 0 dans le droit public les lois de la nature et du sentiment ^. » Sans qu'il soit besoin de pousser pi us avant ce simple aperçu, on voit assez, par ce qui précède, comment, dans les temps anciens, la mer avait accompli sa première destination providentielle, qui était de servira la diffusion du genre humain sur les continents et les îles. On comprend également combien / ces colonies, transplantées en tant de lieux, durent contrihuerà entretenir et à développer, entre les diverses parties du ^onde, d'immenses relations commerciales, dont k navigation maritime a toujours été le plus commode et le plus actif instrument.
' Voyage du jeune Anacharsis^ t. II, p. 52, 53. Edit. stéréot. Paris, Marne,
94 (l'* ÉPOQUE.) COMMERCE MARITIME