‹ Le droit maritime international considérée dans ses origines et dans ses rapports avec les progrès de la civilisationChapitre 47 sur 205 · DES ÉGYPTIENS · texte numérisé non relu

DES ÉGYPTIENS

Les découvertes de la science moderne^ à mesure qu'elle déchiffre quelque chose des annales de TÉgypte, symboliquement écrites sur le granit de ses temples, viennent corroborer ces doutes, et ouvrir des horizons nouveaux à l'histoire. Suivant elle, la dynastie qui chassa de TÉgypte les rois pasteurs aurait conquis, avant les Phéniciens, Tempire maritime de la Méditerranée, et môme, s'il fallait ajouter foi à un document antique tout récemment expliqué, les forces navales de rÉgypte auraient dès lors pénétré jusqu'à l'Océan ^

Cependant, quel que fût Téclat jeté sur les règnes de tels ou tels conquérants par ces expéditions fastueusement racontées dans leurs annales, les éléments d'une puissance maritime, peut-être étendue , mais certainement passagère , avaient peu à peu disparu de l'Egypte, comme le souvenir s'en était effacé dans le reste du monde; et lorsque ce pays fut tombé sous le joug des Perses^ sa répugnance native pour la mer dut s'accroître encore au contact de ses nouveaux maîtres, qui ne connurent jamais les bienfaits de la navigation maritime.

Mais, à la fondation d'Alexandrie, l'Egypte se mit en possession des avantages que semblaient lui assurer pour toujours sa situation unique entre deux mers et deux continents, les plus vastes de l'ancien monde^ et la fertilité inouïe de son sol fécondé par un fleuve bienfaiteur.

La mort d'Alexandre n'arrêta pas la réalisation de sa pensée. Sous les Ptolémées, l'Egypte devint le plus grand marché de

ad Delta dictam decurrit, lxii, m. p. intervalle (quod inter flumen et Rulinunmare interest), primua omnium Sesostris iËgypti rex cogitavit. (Plinii ffirf.jMi^ur.,lib. 6, C.29.)

* Voir notamment le Rapport lu par M. le vicomte de Rougé à la séance publique de rinsUtat.le 14 août 1861, sur les fouilles exécutées par M. Mariette. Dans une inscription décliiffrée sur le temple de Karnak, on lit les paroles suivantes, mises dans la bouche d'Ammon, s'adressant au roi ToutmèslU:

*h sois venu, je t'ai accordé de frapper les habitants des Iles. Ceux qui ^6Dt an milieu de la mer seront atteints par tes rugissements...

* ^e SUIS venu, Je t*ai accordé de frapper les extrémités de la mer. Le toar de la grande xone des eaux est serré dans ta main. » {Moniteur du 2S août 1861.)

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Tunivers. Le premier « phare 0, ou du moins leplus merveilleux par la structure de la tour élevée qui le supportait, fut placé dans la petite île de Pharos, pour éclairer l'entrée du port d'Alexandrie, et ce nom s'est transmis jusqu'à nos jours pour désigner les feux tutélaires dont la science moderne a rendu la portée si longue et l'effet si sûr.

En recevant de la Grèce ses nouveaux souverains, l'Egypte en reçut aussi le bienfait des arts^ des lettres et de la philosophie. Une protection éclairée attira les étrangers, encouragea les savants, et, à cdté d'une marine formidable, fit fleurir la célèbre école dont les travaux astronomiques et géographiques, continuant et dépassant ceux des Arabes et des Phéniciens, ne furent pas moins utiles au développement de la navigation et de l'industrie.

Avec de tels secours, le commerce des Égyptiens prit rapidement l'essor, et fit oublier celui de Tyr, dont ce peuple avait recueilli l'héritage maritime. Envoyant leurs caravanes jusqu'au centre de rÉthiopie, et leurs vaisseaux jusqu^à l'île de Taprobaue (la moderne Ceylan), ils réunissaient dans leurs entrepôts les richesses de l'Afrique à celles de l'Asie, et y joignaient les produits non moins précieux de leurs propres cultures; car, au-dessus des objets destinés au luxe et à l'opu-^ ience, ils avaient à offrir leurs blés aux peuples situés dans des contrées moins favorisées par la nature, ou chez qui la mollesse avait paralysé les ressources d'un sol fertile. C'était du port d'Alexandrie que partaient, sans cesse, les flottes qui distribuaient sur tous les rivages de la Méditerranée ces divers produits. Pour recevoir parle golfe Arabique ceux qui venaient des contrées de l'Orient, Ptolémée Philadelphe construisit le port de Bérénice, d'où partait une route qui conduisait jusqu'à Coptos les marchandises dont le Nil achevait le transport. La pensée de réunir ensemble les deux mers, par un canal navigable, s'était môme offerte à Tesprit de ce monarque, ami du progrès et des arts; mais il fallait attendre jusqu'à notre âge pour voir commencer, aux applaudissements de l'Europe, cette grande œuvre pour laquelle la science ne con-

DES ROMAINS. lOf

natt plus d'obstacle aujourd'hui, et dont Tutilité doit aussi réduire, tôt ou tard, au silence des susceptibilités trop jalouses. Ajoutons que si la gloire de doubler le cap de Bonne-Espéraoce eût dû échoir aux souverains de Tantiquité, il semble que les Ptolémées en étaient dignes. Hais rien ne confirme les bruits que l'histoire nous a transmis sur une prétendue réussite de cette grande entreprise.

■lariltaie des m«BuUMi.

Pendant que la puissance maritime des Égyptiens grandissait, celle de Carthage, arrivée à son plus haut degré, devenait pour Rome un objet de crainte et de haine. Bientôt allait commencer cette lutte acharnée, qu'il fallut près d'un siècle et demi pour amener à son terme : terme fatal pour Carthage, mais regrettable aussi pour ses vainqueurs, car, se voyant alors seuls maîtres du monde, ils laissèrent amollir leurs mâles courages dans le luxe et les délices. Ce n'était pas le commerce de Carthage qui avait été pour les Romains une cause d'envie *. La gloire des armes était la seule qui leur parût digne de l'ambition d'un peuple libre; l'art de vaincre et de commander, le seul dans lequel ils prétendissent ne céder le pas à personne *. Qoant au négoce, l'opinion dédaigneuse exprimée par Aristote,dans sa a Politique^ n , se retrouve, deux siècles plus tard, dans la a République » de Cicéron. Seulement, le précepteur d'Alexandre, se plaçant au point de vue abstrait de la philo-

' Ce fat comme nation riTale et non comme nation commerçante qu'ils •ttaquèrent Carthage. (Esprit des lois^ liv. 21, ch. 14.)

' Tu regere imperio populos, Romane, mémento,

Hœ tibi erunt artes... (Virgil. JEn. lib. 1, y. 851, 852.)

' Ainsi, dans cette république parfaite, où la vertu des citoyens sera une '^té et non une simple hypothèse, ils s'abstiendront soigneusement de toute Profeagion mécanique, de toute spéculation commerciale, travaux dégradants ^ contraires à la vertu. Ils ne se livreront pas davantage à l'agriculture. Il bat du loisir pour 'acquérir la vertu et pouc s'occuper de la chose publique. ^^tote. Trad. par M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. II, p. 50.)

J02 (r"" ÉPOQUE.) COMMERCE MARITIME

Sophie péripatéticienne, déclare le commerce incompatible avec la « vertu » . Le consul romain, plus préoccupé de la question d'honneur et de dignité , met dans la bouche de Scipion ces paroles : « Je ne veux pas que le même peuple soit le roi « et le facteur de Tunivers *. » Et tandis qu'Aristote étend le môme blâme à la profession de cultivateur, Cicéron se range à Tavis de Caton, et proclame que de tous les moyens d'acqué* rir, il n'en est pas de plus libéral et de plus noble que l'agriculture.

Tel fut l'esprit de la République romaine^ pendant les siècles où le commerce eût été pour elle un moyen de s'étendre et de s'enrichir; toutes ses forces, toutes ses vertus, au nombre (lesquelles elle avait placé une pauvreté patiente et fière, se portaient vers la guerre et les conquêtes. Quant aux colonies dont il est parlé dans l'histoire romaine, ce n'étaient que des garnisons de soldats ou de citoyens, destinées à maintenir dans la dépendance de Rome^ en les assimilant à ses mœurs, les pays conquis par ses armes.

Une fois arrivée à la richesse par la voie des conquêtes, Rome n'en eut que plus de mépris pour les peuples commerçants, dont aucun n'avait pu échapper à son empire; et se reposant dans l'indolence, elle laissa au commerce des provinces tributaires le soin de la pourvoir de parfums, d'esclaves, de spectacles et de pain. A cette condition, les Césars permettaient aux villes maritimes de l'Egypte^ de l'Asie Mineure, de la Grèce, de la Syrie, du Pont-Euxin, de la Gaule, et à tant d'autres, de prospérer et de s'enrichir aux dépens de Rome elle-même, associées qu'elles étaient maintenant à sa fortune. L'importance et la nécessité de ce commerce, au point de vue de la politique (qui était sans crainte à l'intérieur, quand l'approvisionnement de Rome était assuré), leur fit même entreprendre et exécuter d'immenses travaux pour faciliter les transports dans tout Tempire. Comme il arrive naturellement en temps de paix, de nouvelles relations s'établirent, de proche

i Noio eumdein populum imperatorem et portitorem esse orbis terrarum. (Fragm. de la République de Cicéron,)

en proche^ entre les provinces de Rome et les nations du Nord ou de rOrient qui avaient résisté à ses armes. La navigation maritime pénétra plus avant que jamais, d'un côté dans TOcéan^ de l'autre dans les mers qui baignent TAfrique et TAsie. Les expéditions de l'Egypte pour Tlnde, se multipliant chaque joar^ s'enhardirent à tourner la presqu'île en deçà du Gange» à fréquenter sur ce rivage les ports de Patala, de Barygaza et de lundis; quelques-unes arrivaient peut-être jusqu'à l'embouchure de ce fleuve ; mais on ne peut douter que les commerçants de l'empire romain n'aient eu des rapports avec Ceylan.Sur les côtes occidentales de l'Afrique^ ils dépassèrent le promontoire des Aromates, et parvinrent jusqu'à l'Ile de Ménutbias et au port de Raptum. En même temps la navigation du Pont- Euxin devint de plus en plus active, après que les conquêtes des Romains sur Mithridate eurent facilité leurs rapports avec ces pays, alors couverts de villes florissantes.

Mais l'atitivité même de ce commerce toujours croissant appauvrissait l'empire, qui, n'ayant presque aucun objet d'échange à offrir à tant de peuples, en retour des riches productions de leur sol, était réduit à les solder avec de l'or. D'autre part, ces relations, étendues jusqu'aux barbares du Nord, en leur apprenant de quel doux climat jouissaient les habitants des provinces méridionales de l'empire, leur inspirèrent sans doute l'idée des invasions dont Rome devait^ quelques siècles plus tard, être la victime.

Après avoir considéré la navigation des temps anciens au point de vue de la paix, il nous reste à l'envisager au point de ^e de la guerre; car c'est de ce double aspect que doit sortir l^pfemière notion du droit des gens maritime.

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