DES PHÉNICIENS ET DES CARTHAGINOIS
QuaDt aux moyens d'agression et de défense, jusqu'à TinventioD des armes à feu, la guerre maritime se réduisit presque à des combats d'abordage ; cependant, les navires armés étaient pourvus, à la proue, d'éperons de fer^ destinés à percer les flancs des vaisseaux ennemis. On suppléait au peu de capacité de ces bâtiments par leur nombre, qui dépassait quelquefois tout ce que nous pouvons imaginer aujourd'hui. Mais les progrès successifs de l'art des constructions navales ne rentrent qu'accessoirement dans l'objet de notre étude. Nous n'essaierons pas non plus de présenter ici le tableau des combats qui, depuis l'origine du monde, ont ensanglanté les mers. Il nous suffira de rappeler à la hâte quelques faits principaux, d'où ressortira le caractère de la guerre maritime dans l'antiquité.
't CMierres marlilaMft dc« Phénleleiis et ^em Cawihmtfinnî:
Chez les peuples qui, dès l'origine, s'adonnèrent au commerce de la mer, et en firent l'instrument propre de leur puissance, tels que les Phéniciens et les Carthaginois, il semble que l'organisation d'une marine militaire ait dû suivre de près le développement de la navigation marchande; et cependant les annales de l'antiquité ne nous offrent guère de traces de forces navales permanentes, dont la destination aurait été de protéger les navires du commerce contre les déprédations des pirates et les attaques de l'ennemi. Les flottes de guerre n'apparaissent que lorsqu'il s'agit de livrer bataille; et ici se marche une distinction profonde entre les tendances des Carthagmois et celles des Phéniciens^ leurs ancêtres. On ne voit pas que ces derniers^ qui couvraient les mers de leurs vaisseaux in&rchands, aient entrepris de grandes expéditions armées pour leur propre compte. Des traités d'alliance et de paix, des privilèges commerciaux^ achetés au prix de sacrifices plus ou ix^oins coûteux à leur indépendance, paraissent avoir été les moyens dont ils 6e servaient d'ordinaire pour accroître leur
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prospérité fastueuse. On rencontre partout leurs vaisseaux de guerre dans les flottes de leurs puissants dominateurs.
Les habitants de Garthage, au contraire, joignant à l'esprit de commerce l'esprit de conquête, et préférant même, pour s'agrandir, la voie des armes à la voie pacifique de la colonisa^tion, se servirent de leurs flottes militaires pour ajouter à leur domaine des îles, des ports, des colonies déjà fondées par d'autres, quelquefois môme des contrées tout entières. La position géographique de Carthage semblait convier ses habitants à cette double gloire, commerciale et guerrière. Entourés de déserts et de tribus nomades, ils n'avaient pas, comme les Tyriens^ à redouter les armes de puissants et belliqueux empires, s'ils tentaient de reculer trop loin leurs frontières. Leurs conquêtes en Afrique n'étaient qu'un bienfait^ et en répandant leurs comptoirs sur les rivages, en y fondant des cités industrieuses et policées, en s'ouvrant des routes commerciales à travers les solitudes de cet immense continent^ ils accomplissaient, les premiers, l'œuvre de civilisation continuée depuis par les Romains, interrompue par l'invasion des Barbares, et qu'il était réservé à la France de reprendre avec éclat de nos jours.
Les progrès des armes carthaginoises, en Espagne, furent d'abord couronnés du même succès, mais commencèrent à attirer l'attention des Romains sur la tendance envahissante de ces commerçants; enfin leurs agressions contre la Sicile devinrent plus tard le signal des guerres sur lesquelles nous allons revenir tout à l'heure.
Carthage avait compté^ depuis sa fondation, près de six siècles continus de prospérité paisible et glorieuse (de l'an 860 à l'an 264 av. J. C). Tyr, au contraire, avait déjà éprouvé, sous le règne de Nabuchodonosor (vers l'an 572 av. J. C), une de ces terribles catastrophesi qui retentissent longtemps dans le monde. Puis, rétablie soixante-dix ans après par Darius (en l'an 502 av. J. C), elle avait réparé ses désastres avec cette activité qui'^st le propre des cités commerçantes, et avait reconquis^ sinon dépassé, son ancienne splendeur. Mais^ ni dans
la première, ni dans la seconde phase de sa puissance, la Phénicie n'illustra son nom par des victoires maritimes remportées dans un but national et glorieux pour elle-même.
cmerres nuurlUiiies de« «rees.
Arrêtons-nous ici un moment sur l'époque mémorable où les Grecs, à leur début dans la guerre navale^ s'y firent tout d'an coup un nom qu'aucun autre n'a surpassé dans l'antiquité.
C'est qu'à la voix de Thémislocle ils montèrent sur leurs vaisseaux, non pour attaquer, mais pour se défendre contre la plas formidable et la plus injuste des invasions. La place à part que les campagnes de Sparte et d'Athènes contre Xerxès occupe dans Thistoire, la gloire incomparable et pure dont rayonne encore aujourd'hui cette suite de victoires qui peut se résumer dans les journées de Marathon, d'Artémise, des Tbermopjles, de Salamine, n'est pas due seulement à la grandeur de la lutte alors engagée entre l'Europe et l'Asie, encore moins, quoique Salluste fût tenté de le croire^^ à Tart admirable des écrivains qui l'ont racontée. Si l'esprit est confondu au simple dénombrement que fait Hérodote de celte flotte persane, composée de 1207 trirèmes de guerre et suivie de 3000 navires de charge, qui fut défaite à Salamine par les 358 navires du Péloponèse et de l'Attique, si le cœur bat au récit de ces traits de patriotisme et de courage d'un peuple aux abois, si l'on tremble quand leurs navires osent s'ébranler contre ceux des Perses, si l'on se sent heureux de leur triomphe, c'est de la conscience, croyez-le bien, que part ce sentilûent si profond d'intérêt. C^est que dans aucune lutte maritime, oonevit plus évidemment, d'un côté, l'injustice et la violence, ^c l'autre, la raison et le bon droit; d'un côté, tous les sentiments nobles et généreux qui élèvent le courage jusqu'à Thé-
* Qnia provenére ibi magna scriptorum ingénia, per terranun orbem Âthe- ^ensiiun facta pro maxumis celebrantur. (Salluste. Catilina, c. 8.)
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roïsme^ de l'autre, toutes les lâchetés, tous les abus de la force qui; suivant l'expression du poôte, la n font crouler d'ellemême^. )) Cette flotte immense que nous venons de nommer « la flotte des Perses»», parce qu'elle était commandée par leurs satrapes^ ne se composait presque en totalité que de Phéniciens et de transfuges des colonies grecques des deux continents et des lies. S'étant laissé asservir par Xerxès, ils se traînaient au combat avec leurs armes grecques et leurs chefs persans, dont l'attitude, suivant la remarque d'Hérodote, n*était pas celle de commandants mais d'esclaves ^. Du côté des Grecs, au contraire, on ne voyait que les vaisseaux de l'Attîque, du Péloponèse, de l'Eubée, de& petites îles de Délos, d'Égine, de Chios; de Naxos, enfin, dont les quatre navires, envoyés pour se joindre aux Perses, avaient résolu généreusement de suivre la fortune de la mère-patrie. La Grande-Grèce d'Italie n'y était représentée que par un seul navire sorti du port de Grotone; toutes les autres colonies des Hellènes avaient refusé, ou ce qui semble plus lâche encore, avaient marchandé ou éludé leur concours. Cependant ce fut, on peut le dire, la Grèce entière qui triompha dans la journée de Salamine, car c'était sa cause, sa liberté, son existence, que défendirent les nobles fils qui lui restaient fidèles.
L'année suivante la défaite des Perses fut achevée par les victoires de Platée et de Mycale, remportées le môme jour; et l'honneur de cette dernière revint aux peuples de l'Ionie, qui, embrassant cette fois la cause de la Grèce, brûlèrent les vaisr seaux ennemis retirés à sec sur le rivage, car les Perses n'osaient plus disputer aux Hellènes la supériorité sur les mers. Ce fut aussi sur terre que se termina, trente ans après, cette bataille d'Eurymédon dont le succès amena le traité conclu entre Artaxerxe et Cimon (l'an 449 av. J. C).
L'union intime de Sparte et d'^Athènes avait fait leur force et
1 Vis consili expers mole ruit suâ. {Horat)
* ÉxovT»; Ts È>^Tnvi)tà oTtXa... Etwovxo ^è w; où aTpaTy.'^oi, oAX' âairs^ oi
êXkci cTpaTtuo>8voi ^oOXoi. {Hérodote, lib. 7, p. 4704T1, de Tédit. d'Henri
EsUenneen 1592.)
lear comman triomphe ; on avait tu leurs plus grands hommes abjurer pour le salut de la patrie toute susceptihilité d'amour-propre ou d'intérêt. Mais ils ne surent pas conserver longtemps cette vertu, plus difficile et plus rare que le courage. Les armes de la Grèce, victorieuses au dehors, se tournèrent contre elle-même, pour déchirer son propre sein et ruiner ses cités les plus glorieuses. La longue guerre du Péloponèse offrit, sans doute, aux* généraux des deux nations devenues rivales, de nombreuses occasions de signaler leurs talents et leur bravoure, et àlenrs flottes militaires, de montrer qu'elles étaient encore dignes de précédents si glorieux; mais en lisant l'histoire de ces exploits, on sent quMls ne sont plus animés de la même vie, que cepatriptisme est plus restreint^ que ces noms de grands hommes ne montent plus d'eux-mêmes à la gloire^ et que la plume éloquente de leurs historiens, le talent de leurs artistes inimitables n'ont pas été inutiles pour en immortaliser le souvenir. Tant que les Athéniens conservèrent leur marine, ils purent résbter aux attaques de la ligue si puissante qu'avaient soulevée contre eux leurs fiers rivaux, et reprendre par intervalles, sous la conduite d'Alcibiade ou de Nicias, la prédominance dont ils avaient abusé pour huipilier leurs anciens compagnons de gloire. Mais la défaite de la flotte athénienne par Lysandre,dans les eaux d'iËgos-Potamos, mit leur ville et leur avenir à la merci de Sparte triomphante. Obligés de livrer leur flotte de guerre, à l'exception de 12 vaisseaux, ils virent détruire à lafois, et les murailles de bois où ils avaient trouvé jadis, à la voix de l'oracle un si glorieux asile, et ces murailles de pierre construites par Périclès et qui joignaient le Pirée à la ville de Minerve, c'est-à-dire les comptoirs du commerce et l'arsenal de l^guerre, au sanctuaire des lettres et des arts. Enfin, pour dernière expiation de leur orgueil, les descendants des héros de Marathon et de Salamine durent à un roi de Perse (Artaxerxe Mnémon : l'an 374 av. J. C.) le rétablissement de leurs franchises. A partir de cette époque, la marine militaire des Grecs ne joue plus dans les affaires du monde un rôle égal au souvenir de ses anciens exploits.
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SECTION IV ClaerreA marltlnies ûem Aomaliui.
Ce ne fut pas le besoin de sauvegarder leur indépendance, mais l'ambition d'abaisser une puissance rivale, qui entraîna les Romains dans la guerre maritime. Carthage occupant la mer par ses vaisseaux^ il était nécessaire de la suivre sur cet élément, pour la combattre. Quand le moment en fut venu, Rome apporta dans la construction et l'équipement d'une flotte militaire la môme promptitude, la môme énergie qu'elle déployait habituellement dans l'organisation de ses armées. On a été trop loin en prétendant que les Romains n^vaient aucune marine, avant l'année où furent créés les duumvirs pour prendre soin des constructions navales. (309 av. J. C.) Un traité entre Rome et Carthage, rapporté par Polybe. ( et remontant à Tan de Rome 245], contient des stipulations qui supposent que les Romains faisaient^ dès lors, le commerce maritime, non-seulement avec la Sicile et la Sardaigne, mais avec Carthage et ses colonies d'Afrique. Cependant, s'ils avaient des navires de guerre, ces navires étaient apparemment en bien petit nombre, et d'une construction bien imparfaite, puisqu'au commencement de la première guerre punique, les Romains prirent modèle sur une galère carthaginoise à cinq * rangs de rames, échouée à la côle, pour en construire d'autres pareilles. Deux mois après, Rome avait en mer une flotte de deux cents galères à cinq rangs de rames, et de vingt trirèmes. Mais on s'aperçut que ces vaisseaux, construits à la hâte et avec des matériaux grossiers, manquaient d'agilité pour se lancer sur les vaisseaux carthaginois, et déchirer leurs flancs avec un éperon acéré. Le génie inventif des Romains y suppléa par la découverte d'un terrible engin de guerre, « les corbeaux », au moyen desquels, se cramponnant au bord ennemi, ils engageaient immédiatement une lutte corps à corps, et retrouvaient ainsi, sur mer comme sur terre, le môme emploi de leurs armes ofl*ensives, de leur sang-froid et de leur
courage. Le succès répondit à tant d'énergiques efforts, et leur premier combat naval fut une victoire. Ce combat s'était livré près de Myles, sur la côte septentrionale de la Sicile. Le consul Duilius y commandait la flotte romaine. Pour le récompenser d'avoir doté sa patrie d'un nouveau genre de gloire, on inventa aussi de nouveaux honneurs qui furent ajoutés à son triomphe. Une colonne rostrale en perpétua le souvenir.
Encouragés par ce début, les Romains mirent tous leurs soins à accroître leur flotte et à former des matelots et des rameurs; et quatre ans après (256 av. J. C), à la célèbre bataille d'Ecnome, ils purent mettre en ligne trois cent trente vaisseaux, dont chacun portait cent vingt combattants et trois cents rameurs. Leurs consuls, amiraux improvisés, mettant cette fois en œuvre toutes les ressources de la tactique navale, surent vaincre encore la flotte carthaginoise, quoique supérieure en nombre, et commandée par Hannon et Amilcar.
Devenue par là maîtresse de la mer, la flotte des Romains ne leur fut pas moins utile pour transporter des armées entières sur le sol de l'Afrique, et prépara ainsi d'autres triomphes dont le récit n'entre pas dans notre sujet. Il nous suffit de remarquer, que dans ces commencements de la marine romaine, l'inexpérience de leurs pilotes, jointe à l'imperfection de leurs navires, les exposa plus d'une fois à des sinistres terribles, où la tempêté anéantit des flottes entières. Plus d'une fois aussi, le sénat fut au moment de renoncer à ce genre de guerre que semblait, disait-il, leur interdire la volonté des dieux. Mais après ces découragements passagers, on voyait , au moment du besoin, des flottes nouvelles, construites avec les avances A» particuliers quand le trésor public n'y pouvait suffire, reparaître en ligne et retrouver le chemin de la victoire.
Dans la seconde guerre punique, ce fut sur le sol de l'Italie que le génie d'Annibal sut transporter la lutte, en attaquant au cœur la puissance romaine. Et cependant n'est-ce pas la flotte de Rome qui, en transportant Scipion et ses soldats sous les murs de Carthage, força, par cette diversion inattendue.
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