GICÉRON ET SAINT AUGUSTIN
doDtcelle d'ici-bas n'est que Timage. Lacilé du ciel devenant ainsi comme le trait d'union des cités de la terre, les nations trouveront la paix dans l'indépendance^ comme elles b trouvaient autrefois dans la servitude; elles pourront, sans cesser d'être sœurs, obéir ici-bas à des lois différentes : il leur suffira d'avoir toutes le même Père dans les cieux ^.
La philosophie antique avait, il est vrai, admis l'existence d'an principe de justice commun à tous les peuples, et, chose remarquable^ c'est saint Augustin qui nous a conservé la plus belle page dans laquelle Cicéron résumait ainsi les définitions des anciens sages, touchant les caractères de la loi primitive.
« Il est une loi véritable, la droite raison, conforme à la na- • tore, universelle, immuable , étemelle ; dont les ordres in- •llftnt au devoir, dont les prohibitions éloignent du mal. « Soit qu'elle commande, soit qu'elle défende, ses paroles, « impuissantes sur les méchants, ne sont jamais vaines auprès « des bons. Cette loi ne saurait être contredite par une autre, «ni rapportée en quelque partie, ni abrogée tout entière. « Ni le sénat ni le peuple ne peuvent nous délier de l'obéis- « sance à cette loi. Elle n'a besoin de personne pour lui servir « d'interprète ou d'organe. Elle ne sera pas autre dans Rome, « autre dans Athènes ; elle ne sera pas demain autre qu'au- « jourd'hui; mais, éternelle,' immuable, elle conservera tou- « jours et partout son empire, qui s'étend à l'univers. Car le «maître et le souverain Seigneur de toutes choses. Dieu « même, l'a conçue, discutée, promulguée. L'homme ne peut « la méconnaître sans se fuir lui-même, sans renier sa nature^
* Dans son Histoire du droit français au moyen âge, M. Charles Giraud, M plaçant surtout au point de vue du droit civil, arrive à ia même conclusion fir ces belles paroles: « Cette grande unité, vers laquelle rhumanité gravite HBS cesse, était apparue à l'univers sous la protection des aigles romaines, mis c'était l'unité qui subjugue et non pas l'unité qui régénère... La fusion te peuples dans l'unité romaine n'était que superficielle. Le christianisme Ittmit aux naUons de se reconstituer sous la sauvegarde d'une religieuse et Mnte unité, née de leur intérêt collectif et de la protection d'un Dieu cornmon. C'était l'unité réparatrice et vivifiante, après laquelle soupirait ce niODde misérable, ruiné par les folies, les erreurs et les crimes de i'admialitiatton romaine. (T. I, p. 303, 304.)
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a et par cela seul, sans subir les plus dures expiations, eût-il « éyité d'ailleurs tout ce qu'on appelle châtiment et sup- « plice *. »
Ce sont là sans doute de hautes pensées, d'éloquentes paroles; mais qu'il y a loin de cette vérité philosophique et abstraite, que comprenaient seulement quelques âmes d'élite^ à cette communauté de croyance, de morale et de culte qui forme, suivant saint Augustin, le lien pratique et populaire des nations chrétiennes!
(( Il y a, )) dit-il, a une cité dont le ciel est la patrie, mais (( qui, dans son passage sur la terre, appelle à soi des citoyens (( tirés de tous les peuples, appartenant à toutes les langues, « pour en composer une société cosmopolite {peregrinaft^soa cietatem), sans se mettre en peine des différences qui se rè- (( marquent dans les mœurs, dans les institutions, dans les lois « par lesquelles se fonde ou se conserve la paix d'ici-bas; se (( gardant bien de les briser ou de les détruire ; prenant soin, « au contraire, de les maintenir et de les respecter; car cette a diversité d'institutions des différents peuples doit être ra- (( menée à une seule et même fin, qui est de leur procurer à (( tous la paix dans le culte du même Dieu, un et véritable'. »
^ Est quidem vera lex, recta ratio, i\aturs congruens, diffusa in onmes, constans, sempiterna ; quœ vocet ad offlcium jubendo, yetando à fraude deterreat; quae lamen neque probos frustra jubet aut vetat, nec improbos jubendo aut vetando movet. Huic legi nec obrogari fas est, neque derogari ex hàc aliquid potest, neque tota abrogari potest : nec verè, aut per senatum, aut per populum, solvi hàc lege possumus : neque est quœrendus explanator aut interpres ejus alius. Nec erit alia lex Roms, alla Âthenis; alla nune, alia posthàc; sed et omnes gentes, et omni tempore, una lex et sempiterna et immutabiliscontinebit; unnsqueèrit communis quasi magister et imperator omnium Deus, ille legis hujus inventor, disceptator, lator ; cui qui non patebit, ipse se fugiet, ac naturam hominis aspematus, hoc ipso luet maximas poenas, etiamsi caetera supplicia, qUœ putantur, effugerit. {De republicà, lib. 3,c. 17.)
* Hœc ergo cœlestis clvitas, dùm peregrinatnr in terra, ex omnibus gentibus cives evocat, atque in omnibus linguis peregrinam c^lllgit societatem; non curans quidquid in moribus, legibus, institutisque diversum est, quibiu pax terrena yel conquiritur, vél tenetur; nihil horum rescindens> née destruens; imè eUam servans ac sequens; quodlicet diversum sit in diversis naUonibus, ad unum tamen eumdemque flnem terrenae pacis intendltor ;
Caractères de la civilisation chrétienne. 213
Et^ comme pour tout résumer en un mot, saint Augustin invente ici l'expression de « république chrétienne •, en s'appliquant à démontrer que la société des chrétiens répond exactement à Tidée que Cicéron a donnée de la « république », c'est-à-dire de « la chose publique», lorsqu'il l'a définie «la « chose du peuple», ou « le bien du peuple » (respopuli) ^.
La civilisation dbréUenne comparée à ia ciTilisation antique.
Ce n'est donc pas sans raison que le savant auteur du Tableau dérUoquence chrétienne au iv*" siècley trouve, dans les ouîrâges de Tévôque d'Hipponc, « l'annonce de ce nouveau droit « dés gens» introduit dans le monde avec le christianisme^, » et qai, suivant M. Troplong, « est comme le progrès final par a lequel l'humanité a été mise en possession des principes de a la vraie civilisation universelle ^d.
Cette influence du dogme religieux sur les relations mutuelles des peuples avait déjà été remarquée par les publicistes dont la plume ou la parole ont le plus contribué, depuis un siècle, à déyelopper les améliorations sociales dont la vérité chrétienne est la source.
«Nous devons au christianisme», dit Montesquieu, « et « dans le gouvernement^ un certain droit politique, et dans la f guerre on certain droit des gens, que la nature humaine ne « saurait assez reconnaître ^. s>
Wîlberforce marquait encore davantage ce caractère civilisateur de la foi chrétienne.
dnIigioDen], quà onùs summus et verus Deus colendus est, non impedit. ifkcwitate Dei, lib. 19, c. 17.)
* La phrase de saint ÂugusUn ne peut se comprendre qu'en la rapprotetée ceUe de Cicéron ftont « l'idée philosophique » se trouve ainsi complétée par « ridée chrétienne » : Cicéron avait dit : Poptdi esse rem volumus ftmpMieam. » {De republicd, 1. 3, c. 23.) Saint Augustin i^oute : « Vera Mtm JiuUtla non est niai in eà republicâ cujus conditor rectorque Christus eit,A et ipsam rempublicam placet dicere, quoniam eam rem populi esse Mgare non possnmns. » {De civitate Dei, lib. ?, c. 21.)
* M. 'ViUeaiain, Tableau de Véloquence chrétienne^ p. 474. ^Ik^if^uence du christianisme sur le droit civil des Romains , p. 91 . ^Ifpf^d^/ot>,UY.24,ch.8.
214 (il* ÉPOQUE.) ORIGINES DU DROIT DES ' GENS.
« Pour les peuples auciens , appuyés sur des croyances (( fausses et périssables, la civilisation», s'écriait-il, «était a toute dans « le passé » , et n'avait pas « d'avenir b ; mais pour « nous, sectateurs de la vérité, notre civilisation, c'est un pro- (( grès continuel vers le plus haut degré de lumière, de justice « et d'humanité*,»
Mais ici une réflexion douloureuse se présente à l'esprit. Ce principe chrétien, qui devait servir de base à la civilisation moderne, n'a pas sauvegardé celle de l'ancien monde. Ce lien si fort, qui devait rapprocher l'une de l'autre des nations indépendantes, a été impuissant à maintenir en un seul corps tant de peuples déjà réunis par le lien de la cité. C'est à Bossuet et à Montesquieu qu'il appartient de nous expliquer les causes de la a décadence de l'empire romain», comme ils nous ont raconté l'histoire de sa «grandeur». Quant à nous, adorons les décrets de la Providence,, qui a voulu, pour ainsi dire, recréer un monde nouveau, dans lequel une civilisation nouvelle aurait à naître, à se développer et à grandir sous l'influence du principe chrétien, au lieu de rajeunir par la foi ce vieux monde qui avait eu si longtemps pour bases le polythéisme et l'esclavage ^. Il n'entrait pas apparemment dans les desseins de Dieu que l'amphithéâtre, arrosé du sang des maN tyrs, restât debout dans la Rome chrétienne : la croix devait se planter sur des ruines, qu'elle n'avait pas faites, mais qu'elle a restaurées.
Avant de reprendre à son berceau l'histoire du monde renaissant, continuons à marquer les différences qui vont le distinguer du monde romain.
La politique de Rome était insatiable de domination et de conquêtes; son droit des gens, c'était d'anéantir toutes les nationalités étrangères, pour les fondre et les incorporer dans la sienne.
* Cité par M. Yillemain, Discours préliminaires sur les Livres de la république de Cicéron^ p. 18.
s La société politique était en dissoluUon, et la mission du chrlstlanisBie n'était pas d'empêcher sa ruine. (Histoire du droit français au m«f«ti âge, 1. 1, p. 300.)