CHAPITRE V
Heda\. le pèlerinage * la Mecque.
Sources.
Les appréciations particulières de chaque secte sur ce point sont exposées en détail dans Chardin, VII, p. 154-240. — Pèlerinage d' Abdoulkerim à la Mecque, traduit par Langlès. — Tableau général de V empire ottoman, par Mouradgea d'Ohsson, tome III. — Recueil des rites et cérémonies du pèlerinage de la Mecque, par Ant. Galland. — John Pitt's Account ofthe tnanners and religion of the mahometans. — Sale, Observations sur le mahométisme, p. 4. — Le Menosike heddj, ouvrage du hadji Mohammed Bagir, sert aux schiites de manuel pour les pèlerinages. C'est surtout à ce livre qu'a été empruntée l'exposition suivante :
Djomi AbbaH, p. 245 et suivantes. — Neil ul-merom, I, p. 88. — Bist bob, p. 151-184. — Ketch enwor, p. 150-172. - Helil idjoz, p. 121-135, 474-477. — Ichtelofot ul-erb'e, p. 93-108.
§ 1. Le heddj est, d'après le texte du chap. XXII, le pèlerinage obligatoire pour tous les musulmans, et qui forme une des pratiques les plus étroitement imposées de leur religion. Le prophète tenait pour très-important le pèlerinage au Ke'ebe, c'est-à-dire, suivant les paroles du Koran, au temple bâti par Abraham sur Tordre d'en haut, en l'honneur du Dieu véritable et unique; car le pèlerinage accompli avec piété purifie l'âme de ses péchés et fait gagner la béatitude dans la vie future.
§ 2. Outre le heddj, Tune des colonnes fondamentales de l'islamisme, Mahomet organisa encore une autre espèce de pèlerinage au Ke'ebe ou aux reliques de la Mecque : ce pèlerinage s'appelle 'umreh. Il exige moins de préparations, et l'observance des usages religieux n'y est point aussi étroite. La différence essentielle entre le heddj et V'umreh, c'est que celui-ci n'est point fixé à tel mois et peut être accompli à toute époque de l'année; seulement les schafiites regardent V'umreh comme ordonné par Dieu, de même que le heddj] les autres sectes regardent le précepte relatif à V'umreh comme sunnet, mais non comme wodjib.
V. Weil, Mohammed* Leben, p. 288-291. Pour les distinguer, il appelle le heddj : wallfahrt et V'umreh : pilgerfahrt.
Wahl, Einleitung zum Koran, p. 63.
Perron, Traduction du khalil lbn-lshak> vol. II, p. 3-142, ,632.
§ 3. Suivant les expressions du Koran (chap. II, 185), les phases de la lune n'ont lieu que pour désigner aux musulmans le temps auquel doit s'effectuer le pèlerinage à la Mecque.
De quelques paroles recueillies de la bouche du prophète on a plus tard extrait les conditions nécessaires pour ce pèlerinage. Actuellement, et d'après les dispositions du scherïet, il faut, pour que ce pèlerinage soit obligatoire, la réunion des conditions suivantes :
1) Bulugh, la majorité;
6fî EXPOSÉ DU DROIT MUSULMAN.
2) 9 Fkl, la jouissance des facultés mentales;
3) Ozodi, la liberté. Les esclaves ne sont pas obligés à faire ce pèlerinage.
4) Istito'et, un patrimoine suffisant. Il faut au moins avoir les moyens de s'entretenir pendant le voyage et de fournir aux besoins de la famille restant dans ses foyers ;
5) Sehete beden, la santé ;
6) Emniete roh, sécurité de route pour Je voyage;
7) JVakty le temps nécessaire. Il est prescrit de prendre un temps suffisant pour le pèlerinage et de se mettre en roule de bonne foeure, de telle sorte qu'on puisse procéder au commencement du mois dzidbeddjeh à l'accomplissement des pratiques prescrites pendant le pèlerinage.
Quand toutes ces conditions sont réunies, le pèlerinage devient obligatoire pour tout musulman, et c'est un péché irrémissible que de ne pas le faire ou même de le remettre sans motifs graves.
Les schiites admettent, comme dérogation, que les personnes riches auxquelles manque une des sept conditions, et qui ne peuvent entreprendre elles-mêmes le pèlerinage, envoient quelqu'un à leur place visiter la Mecque. On appelle heddje niobel ce genre de pèlerinage, qui est usité dans la Transcaucasie russe.
Les schiites trouvent satisfaisant un seul voyage à la Mecque, tandis que les sunnites tiennent pour nécessaire de le répéter toutes les fois qu'il est possible.
§ 4. Le musulman qui projette d'entreprendre un pèlerinage à la Mecque doit, avant son départ, mettre ordre à ses affaires domestiques, c'est-à-dire assurer l'entretien de sa famille et do toute sa maison d'une manière convenable; régler ses relations privées et publiques, satisfaire ses créanciers par un payement ou un arrangement et, en un mot, arranger ses affaires de sorte qu'en son absence, elles ne donnent lieu que le moins possible, à des contestations et à des débats.
Lorsque le jour du départ a été fixé, le pèlerin rassemble sa famille et sa domesticité, récite deux prières ruk'et, puis une prière de voyage et prend congé de tous les assistants. En sortant de la maison, il tourne la face vers Kebleh et récite le
premier chapitre du Koran, et trois fois les deux derniers versets du second chapitre.
Quand le pèlerin a ainsi annoncé par les paroles requises le niyet heddj, c'est-à-dire son intention d'aller visiter la Mecque» il monte à cheval en disant j Bismillah ur-rehmone ur-rahim <■ « Au nom de Dieu, le très-bon et miséricordieux. »
Pendant le voyage, chaque fois qu'il arrive au gîte de nuit ou qu'il s'arrête pour se délasser, il doit réciter quelques prières ruk'et et celles qui sont spécialement écrites pour ces cas.
11 est enjoint au musulman d'être, pendant tout le cours de son voyage, généreux, compatissant, bon et poli envers chacuo, et de s'abstenir de toute querelle et de toute dispute.
§ 5. Les pèlerinages sont de diverses espèces, sous le point de vue de leur exécution :
1) Heddj temettu ;
2) Heddj efrod;
3) Heddj héron ;
4) Heddj niobet ;
Le heddj temettu est le pèlerinage complet, dans lequel on exécute ponctuellement toutes les prescriptions qui y sont relatives, sans exception. Il ne peut être entrepris que par ceux qui habitent à une distance de plus de douze milles de la Mecque, et doit être consommé dans les mois schewwal, dzilke'edeh et dzilheddjeh.
L'habit de pèlerin, erhom, doit être endossé aux Heux déterminés.
Le heddj efrod et le heddj keron se distinguent l'un de l'autre par certaines pratiques en matière d'offrandes, et aussi en ce que le premier est celui que font les habitants même de la ville de la Mecque, et que le second est celui des musulmans qui habitent les environs dans un rayon de douze milles.
Il a été question ci-dessus du heddj niobet.
Le pèlerinage 'wnreh peut aussi être temettu et efrod, selon le domicile du pèlerin.
§ 6. Les pratiques à accomplir en pèlerinage commencent avec le premier jour du mois dzilheddjeh, aux lieux fixés spé-
cialement pour chaque contrée *. Là, le musulman prend l'habit de pèlerin, erhom, et sans pouvoir en changer, quelle qu'en soit l'impureté définitive, il faut le garder jusqu'à la Mecque. Avant de revêtir cet habit, il y a lieu à la purification, ghusl. On doit laisser croître ses cheveux et sa barbe jusqu'à la conclusion du pèlerinage. Pendant tout ce temps, le pèlerin doit s'abstenir de tout stimulant des passions et ne pas même prendre part à la discussion d'affaires litigieuses relatives au mariage, au divorce, etc.
A l'arrivée à la Mecque, le premier vêtement est abandonné, la purification, ghusl, a lieu, et le pèlerin revêt un nouvel habit. Puis il entre, pieds nus, dans le ke'ebe, et récite la prière ordonnée.
En baisant la pierre noire consacrée par Abraham, lors de la construction du temple, Hedjer ul-eswed, le pèlerin doit dire une certaine prière. Puis il doit faire sept fois le tour du Ke'ebe, voyage qui s'appelle tewof, puis après le septième tour, il se rend au puits Zemzcm, d'où il tire deux seaux d'eau ; dans l'un il boit, et avec l'autre il se couvre d'eau de la tête aux pieds.
Après que le pèlerin a récité les prières ruk'et prescrites, il se rend aux collines Sefo et Merweb, et exécute sept fois le trajet de Tune à l'autre, à pas inégaux et précipités. Chaque fois, en s'approcbant de chacune d'elles, il récite les prières spécialement indiquées.
De retour à la Mecque, le pèlerin revêt un nouveau vêlement,
1 11 y a cinq lieux, points de départ du heddj iemetti, à savoir : 1 ) Dtulhuûifeh, pour ceux qui viennent de Médine ;
2) Velemlem, pour ceux qui viennent du reste de l'Arabie;
3) Keren-ul-Menoxil, pour ceux qui viennent de Taif et de la mer Rouge;
4) Djuhfeh, pour les pèlerins de Damas ;
5) Ekik, pour ceux de rirak-Adjémi, l'une des plus grandes provinces de Perse.
Le traducteur français ajoute la note suivante t
« Une publication du ministère de l'Algérie et des colonies donne de cu- » rieux renseignements sur le pèlerinage de la Mecque qui vient de s'accom- » plir pour l'année 1859. — C'est le 1 1 octobre que se sont terminées les cé- » rémonies de ce pèlerinage, au milieu d'un concours de 50,000 pèlerins: » 17,850 y étaient allés par voie de mer, et 32,150 par voie de terre. Il y avait » un millier d'Algériens. ,
» En 1858, il y eut 160,000 pèlerlns ; — en 1867, 140,000; — en 1866, » 120,000. — Cette notable diminution est due, selon les indigènes, aux évé- » nements de Djedda de 1857 et aux craintes dn choléra de 1858. »
coupe sa barbe et recommence son voyage autour du Ke'ebe, puis de la colline Sefo à la colline Merweb.
Après que les pèlerins ont proclamé baut et à plusieurs reprises : Lebbeike, c'est-à-dire déclaré qu'ils ont accompli les pratiques dont il vient d'être parlé, ils se rendent à la montagne 'Erefot, où ils arrivent le huitième jour du mois dzilheddjeh et où ils doivent rester depuis trois heures de relevée jusqu'à la nuit. À ce moment-là, ils se transportent au lieu appelé MetcWer el-herom, où ils récitent une prière et font provision des pierres qu'ils jetteront sur le lieu dit Djemereh. Le lendemain, neuvième jour, les pèlerins doivent se trouver au lieu dit Mino, et de là jeter leurs pierres sur le Djemereh, contre le malin esprit, Remi Djemereh. Le dixième jour, jour d'une fête appelée zeho, on apporte sur le lieu même où, suivant le Koran, Àbrabam voulait sacrifier son fils, une victime, kurban , qui doit être ou bien un jeune chameau de cinq ans, un taureau ou une chèvre d'au moins un an, ou une brebis d'au moins six mois. Une partie de Tanimal ainsi oflert en sacrifice est consommée par les pèlerins, tout le reste est distribué aux pauvres.
Après la consommation du sacrifice, le pèlerin se rase la tête et la barbe, nettoie son corps de tous les cheveux qui peuvent s'y trouver et se coupe les ongles. 11 est enjoint d'enfouir dans le lieu Mino tous ces détritus de sa toilette.
Après cela, le pèlerin retourne à la Mecque, achève sa pérégrination tewofel les prières ruVet, se rend ensuite aux collines Sefo etMerweh; puis il retourne à la Mecque pour y procéder de nouveau au voyage autour du Ke'ebe, et revient au lieu Mino, où il doit passer les nuits du onzième, du douzième et du treizième jour du mois dzilheddjeh, lesquelles nuits s'appellent teschrik.
Pour la clôture, après le retour à la Mecque, le pèlerin endosse un nouveau vêtement, refait la promenade autour du Ke'ebe et visite une dernière fois les lieux 'Erefot, Mino, Sefo et Menoeh.
Au quatorzième jour du mois dzilheddjeh, toutes les cérémonies du pèlerinage sont terminées : on quitte le vêtement de pèlerin, une ablution a lieu, et le pèlerin a désormais acquis le titre d'honneur de hadji, qui veut dire : ayant fait le voyage de la Mecque. Cette qualification se met au devant du nom du croyant, qui la conserve à jamais.
Obiervation. Les schiites entreprennent aussi des pèlerinages aux tombeaux des imans, et notamment de Hussein, à Kerbelah, de Ali, à Nedjef, et de Riza, à Meschhed. Gelai qui a visité Kerbelah prend la qualification de kerbelai; ceux qui ont fait le pèlerinage de Mescbbed, celle de métchhedù Mais si un pèlerinage est fait après celui de la Mecque, on laisse de côté ces qualifications pour ne garder que celle de hadji.