‹ Le droit payen et le droit chrétien (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · EN EFFET, NE NOUS A JAMAIS ENSEIGNÉ CELA · texte numérisé non relu

EN EFFET, NE NOUS A JAMAIS ENSEIGNÉ CELA

au contraire, lorsqu'il était frappé, il ne repoussait pas les coups par des coups ^ lorsqu'il était maudit, il ne repoussait pas les malédictions par des malédictions; lorsqu^il souffrait, il ne menaçait pas. » (1)

Notons bien ces mots : le Seigneur ne nous a jamais enseigné eela !

Ainsi, (ce sont tous les apôtres eux-mêmes qui l'attasteat^) Jésus-Christ n'a jamais enseigné à injurier ceux qui injurient, à frapper ceux qui font une injure, ou qui commettent une faute, c'est-à-dire à frapper pour se dé fen*dre^ ou même pour corriger l

La concordance entre les paroles de Saint- Mathieu, les paroles de Saint-Paul traduites de la langue grecque dans la langue latine par Saint-Jérôme, les paroles de Saint-Pierre, et les canons des apôtres, est donc complète, et.

(I) € Domious enîm nunqûam nohis hoc docuit. h contrario yero, cùm, ipse percuteretur, non repercvrtiebat, cùm maledicebatur non rema^edice&a^ cùm paCeretur, non comminahatur. » (Canon XXC). (Trad. de Denys-Ie-* Petit.)

à Taide de ce^ textes, nous ne pouvons plus avoir de doutes sur la pensée de Jésus-Christ.

Est-il possible d'avoir des doutes quand on a les explications des apôtres?

*c Qui connaîtra mieux le sens intime des Ecritures, — dit Tertullien, — que Técole mênie de Jésus-Christ, les disciples qu'adopta le Seigneur, par conséquent, pour leur apprendre toutes choses, et qu'il nous donna pour maîtres, par conséquent, pour être nos docteurs sur tous les points ? à qui aurait-il révélé le sens de ses paroles, plutôt qu'à ceux devant lesquels il fit rayonner sa gloire, c'està-dire à Pierre, à Jacques^ ^h Jean^ ensuite à Paul? ces hommes divins écrivent-ils aussi d une façon tandis qu'ils pensent de l'autre, apôtres du mensonge et non de la vérité? »^ (1) Nous avons, cependant, quelque chose de plus fort que les textes : c'est le commentaire enaclioriy qui nous en a été donné par Jésus- Christ lui-même, et par ses apôtres.

(Tertullien, (le Scorpiaque, § J12.)

Comment la loi qui dit de ne pas résister à ceuoL qui font du mal, a été exécutée par Jésus-Christ et ses apôtres,

Jésus-Christ et ses apôtres ont donné le commentaire en action de toutes les lois nouvelles qu'ils ont laissées^ et ils ont confirmé par leurs exemples ce qu'ils ont enseigné par leurs discours. (1)

Si nous voulons donc savoir, — avec une certitude absolue, — ce qu'ils ont pensé sur le sens et la portée de ces mots : « mais moi je vous dis de ne pas résister » il faut rechercher ce qu'ils ont fait.

Il n'y a rien de tel que les actes pour savoir, au vrai, ce que valent les paroles.

Les Juifs adressent à Jésus-Christ les plus graves injures qu'un juif puisse adresser à un Juif. Ils lui disent qu'il est un Samaritain, et qu'il est possédé du démon. Jésus-Christ ne repousse pas ces injures par des injures, mais il leur répond simplement : k je ne suis pas

(1) Imitatores mei estote, et observate eos qui ith amhukmt, sicut habetis formam nostram. (Philipp. 111. 17).

possédé du démon, mais j'honore mon père, et vous me deshonorez. » (1)

Un soldat de Pilate le frappe au visage.

Jésus -Christ ne lui présente pas l'autre joue pour recevoir un nouveau soufflet, mais il montre, par son impassibilité, qu'il est prêt à souffrir de nouvelles violences, et le confond par ces paroles:

— « Si j'ai mal parlé, fais voir ce que j'ai dit de mal, mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (2)

Des hommes viennent, la nuit, à l'iraproviste, sans mandat de justice régulier, avec ^intention évidente de le surprendre, et de le livrer à ses ennemis. Dans ce cas, et même d'après la jurisprudence des Juifs, il a le droit de repousser la force par la force, et ses disciples ont le même droit.

Aussi, ils l'entourent, et ^'écrient : « Seigneur, frapperons-nous avec l'épée? i (3).

(1) St-Jean. VIII. 48. 49.

. (2) Si malè locutus sum, testimonium perhibe de malo, si autem benè, quare me cœdis ? (St-Jean XVIII, 23).

(3) € Cette main mise sur Jésus, surtout à une pareille heure , avait tellement le caractère d'une agression, que seâ disciples se préparaient à repousser

L'un d'eux, sans même attendre la réponse, frappe un des agresseurs, et lui coupe une oreille. Que fait Jésus-Christ? Prend-il une épée? Ordonne-t-il de frapper?.! Arrêtez!.... s'écrje-t-il, (sinite usquê hùc) remettez votre épée dans le fourreau; ceux qui prendront l'épée périront par l'épée. >

Puis, se tournant vers ceux qui l'attaquaient, il leur dit : c vous êtes sortis, comme après un voleur, avec des bâtons et des épées, pour me prendre; j'étais tous les jours au milieu de vous, enseignant dans le temple, et vous ne m'avez point saisi. Hais tout ceci est arrivé afin que les écritures fussent accomplies. »

Et il se laisse entraîner, sans résistance.

Quand il est conduit devant Caïphe, on crache sur lui, on lui couvre le visage, et on le frappe, en disant: c Devine qui t'a frappé? > Il garde le silence.

On l'attache sur la croix; il dit: « Mon père pardonnez leur, car ils ne savent ce qu'ils font! ^ (i)

Ses apôtres agissent de même.

Ils n'outragent pas, ils ne frappent pas,

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la force par la force. (Jésus devant Caïphe et Pilate, par Dupio).

(1) Saint-Luc XXII, 51, 52. Saint-Mathieu, XWl 54, 55,67,68.

ils ne tuent pas, pour se défendre: mais ils souffrent toutes les persécutions, avec patience, ou se bornent à faire appel à la raison.

Quand Saint-Etienne est lapidé, sans jugement, il se met à genoux, et crie à haute voix : « Seigneur ne leur imputez point ce péché I »

c On dit du mal de nous,écrit Saint-Paul, et nous bénissons: on nous persécute, et nous le souffrons : on nous dit des injures, et nous prions! > (1)

On lit, dans les actes des apôtres, que Saint- Paul, revenu à Jérusalem après une longue absence, fut traduit devant le conseil des Juifs parcequ'il prêchait la loi nouvelle : Il avait à peine commencé son discours, que le prince des prêtres commanda à ceux qui étaient près de lui, de le frapper.

Saint-Paul ne répondit ni par des injures, ni par des voies de fait, à celui qui avait porté les mains sur lui, mais se servant d'une expression que Jésus-Christ avait déjà employée, en parlant des Scribes et des Pharisiens , il dit au grand prêtre : a Dieu te

(1) Actes, VII, 59, 60.— Maiedicimur, et benedlGimus, persecutiones patimur, et sustinemus» blasphemamur, et obsecramus. (1, Corinth. IV, 12 et 13).

frappera, muraille blanchie, car tu es ici pour <ne juger selon la loi, et en transgressant là loi, tu commandes qu'on me frappe ! »

On comprendrait mal ce passage si Ton pensait qu'il est permis d'outrager les juges qui commettent de pareils abus de pouvoir.

Aussitôt qu'il fut averti, Saint-Paul s'excusa dans ces termes: t Mes frères, je ne savais pas que ce fût le souverain sacrificateur; car il est écrit : Tu ne maudiras pas le prince . de ton peuple. » (1)

Nous pouvons donc le dire, le commentaire en action que Jésus-Christ et ses apôtres ont donné à leur enseignement est aussi clair que leurs paroles : Ils n'ont jamais, et en aucun cas, autorisé à repousser la violence par la violence, pour la défense de soi-même.

Sur quoi s'appuient donc ceux qui soutiennent que le christianisme n'a rien changé au vieux droit aveugle et barbare qu'on admettait chez tous les peuples, avant Jésus-Christ? — Sur les textes sacrés? — ^Mais ils sont con-

(1) Actes XXUI; 2 et 5.^Minùs iatelligeDlibus can* yicium sonat , intelligentibus vero prophetia est. (Saint-Augustin, L 1, ad serm. dona. in monie) — Anantas fut tué peu de temps après, dans une faction* -dont son propre fils était le chef.— (loseph, 1. 2, dé bell. ch. 3-2).

tr'eax î — Sur les exemples de Jésus-Christ et de ses apôtres? — Mais ils les condamnent!

Il est difficile d'échapper à Tétreinte de cette double démonstration.

Toutefois, ceux qui prétendent que le droit de légitime défense de soi-même, tel qu'il était reconnu dans Tantiquité, a été mainlenu par l'Evangile, se retranchent dans une dernière objection.

Tout cela, disent-ils, peut être admis, à la rigueur, si Ton veut se borner à dire que la loi chrétienne interdit de repousser une simple injure par des injures — publiques ou non publiques, — et même de repousser des coups par des coups, lorsqu'il est évident, d'ailleurs, que ces coups ne peuvent mettre la vie en danger, — comme, par exemple, quand on reçoit un soufQet.

Mais que faudra-t*il décider si la personne attaquée est en danger de perdre la vie?

N'admettra-t-on pas, dans ce cas, une exception au principe qui interdit de repousser la violence par la violence? Faudra-t-il, par exemple, que la personne ainsi attaquée se laisse tuer plutôt que de tuer un injuste agresseur? Est-ce qu'il est possible d'interpréter ainsi la pensée de Jésus-Christ et de sçs apôtres?

Ces questions sont graves, et nous allons

laisser les pères de l'Église el les docteurs les plus illustres des premiers siècles ^ répondre eux-mêmes.

Est-il permis , d'après l'Évangile , de tuer un injuste agresseur, pour ne pas être tué:

opinion des pères, de l'Église des premiers siècles.

Vers la fin du II* siècle après Jésus-Christ, TertuUien, en prenant la défense des chrétiens devant l'Empereur Seplime-Sévère, écrivait:

« à quelle guerre ne serions nous pas propres, — mêmes inégaux en forces,— nous qui nous laissons tuer si volontiers, siy diaprés cette loi, il n'était pas plutôt permis d'être tué que de tuer ?» (1)

TertuUien semble dire que la législation chrétienne ne permet pas de tuer, pour ne pas être tué, ou pour sauver sa propre vie :

mais cette opinion n'est pas encore assez développée pour dissiper tous les doutes.

Interrogeons Origène.

Dans son ouvrage contre Celse , Ocigéne dit:

(1)— Si, apud islam disctpUnan], magis occidi liceret quàm occidere. (Apologet, § 37).

€ Nous défions *GcIse et ses partisans d'articuler' contre les chrétiens un seul fait séditieux. D'abord, si c'était la sédition qui eût donné naissance à une société de chrétiens issus des Juifs, auxquels il était permis de se* défendre par les armes et de tuer leurs adversaires, assurément le législateur des chrétiens ne leur aurait pas interdit, d'une manière absolue, d'ôter la vie à aucun homme, et il n'aurait pas enseigné que ses disciples ne peuvent jamais justement employer la violence contre un homme, quoiqu'il fût le plus injuste des hommes, car il ne convenait pas, selon lui, à des lois divines comme les siennes, de permettre le meurtre d'un homvàe^ de quelque manière que ce fût. D'ailleurs, des chrétiens dont l'origine aurait remonté à une sédition, n'auraient jamais consenti à recevoir des lois si pacifiques, qui les obligent à se laisser égorger comme des agneaux, sans leur permettre de repousser leurs persécuteurs, » (1).

Ici, la pensée s'accuse davantage.

(1) Certè Don prohibuisset omnino uUam borniniâ occisionem, Dec docuisset vim homini nunquàm juste inferri posse, quamvis iDJustissimo. — Non pulabat divinis suis legibus permitti csedem hominis qualis cumque tandem esset. — (XTiSeicore afxuvaoOcoi tou9 BuoxovToeax (Orig. c. cels. 1. IIÏ^S 7).

Ce qu'il importe de bien relever, c'est que, -^ d'après Origène, — le législateur des chrétiens a interdit, d'une manière absolue, d'ôter la vie à aucun homme, ou, comme il le répète lui-même, dans d'autres termes, de tuer un homme, de quelque manière que ce soit. Pour ne donner lieu à aucune équivoque, il affirme que, d'après l'enseignement de Jésus-Christ lui-même, il ne peut être jamais permis d'employer la violence contre un homme» quand même il serait le plus injuste des hommes, et par conséquent, quand même il serait un injuste agresseur. Enfin, selon lui, le chrétien ne doit faire qu'une chose : se laisser égorger comme un agneau, — s'il le faut, — plutôt que de recourir à la violence, pour repousser la violence.

Cette opinion peut paraître excessive, mais il est au moins impossible de nier qu'Origéne ne l'ait exprimée: La traduction de ce passage a été revue sur le texte grec et la version latine, et elle reproduit, mot à mot, le langage de l'auteur.

Il faut nous résigner à trouver souvent, dans les pères de l'église des premiers siècles, des opinions fort différentes des nôtres sur des questions capitales : Plus rapprochés que nous des apôtres, plus pénétrés de leurs traditions et de leurs exemples, {et plus œura-

geUfX peutMre!) ils ne craignaient pas* de choquer les idées de leur temps, pour répandre ce qu'ils croyaient être la vérité.

Au surplus^ ridée qu'un chrétien doit se faire tuer plutôt que de tuer, pour sauver sa propre vie, n'est pas, assurément, une idée dangereuse, et si on ne l'accepte pas, on ne peut pas s'en offenser.

Nous venons d'entendre Terlullien et Origène : Ecoutons Saint-Cyprien :

« Il ne faut pas, dit-il, repousser par des coups ceux qui portent des coups, parcequ'il n'est pas permis aux innocents de tuer même celui qui nuit, mais il faut être prêt à donner son sang et sa vie. » (i)

Saint Cyprien n'était pas un homme vulgaire.

Il appartenait à une famille riche et illustre, et donnait des leçons d'éloquence à Carthage, lorsqu'il embrassa le Christianisme, vers l'an 246 de l'ère chrétienne. On le cite comme une des lumières de l'Église, et ses écrits ont une grande autorité : Comme Origène» il pose le principe qu'un chrétien doit se laisser tuer

(l)....nec rppagoare contra impugnanfes , cùm occidere innoceotibus nec nocentem liceat, sed prompli et «nimas et sanguinem (radere. (lettre 57).

plutôt que de tuer: on voit qu'il fait allusion à ces mots de l'apôtre Saint-Jean: c Nous avons connu la charité» en ce que Jésus- Christ a mis sa ine pour nous : nous devons donc aussi mettre notre vie pour nos frères. (1)

Une opinion qui s'appuie déjà sur de pareilles autorités ne doit pas, sans doute, être critiquée légèrement: mais que faudra-t-il dire, si nous entendons un homme comme Saint-Basile-le-Grand , parler comme Saint- Cyprien, et dire que celui qui tue^ en se défendant^ est un homicide?

Voici ce qu'il a écrit dans une de ses lettres canoniques, à Amphiloque : c celui qui a donné un coup mortel à son prochain est un homicide, soit qu'il ait commencé à frapper, soit qu'il se soit défendu ! > (2)

Ici, la question qui nous occupe est résolue avec une précision devant laquelle il n'est pas possible de contester : Tout homme qui tue, même en se défendant, est un meur-

(1) Et nos debemus pro fratribas animam ponere (Saini^eaD, ch. 3, t. 16).

(3) Qui mortis ictum dédit proximo,est homicidasive percutere iDcepit, sive sese defendit^ri i^[imwxxo (Canon 43, Epie 199).

trier; d'où la conséquence qu'il n'est jamais permis de repousser la violence par la violence, même pour sauver sa propre vie.

Saint-Basile-le-6rand avait été avocat avant d'être évéque, et il connaissait le droit Romain aussi bien et mieux que nous : On ne peut donc pas dire qu'il n'avait pas suffisamment mesuré la portée de cette régie, et comme il n'admettait aucune exception, il faut dire que — comme tous ceux que nous avons précédemment cités, — il ne permettait pas de tuer, même pour sauver sa propre vie.

Mais, jusqu'à présent, Tèrtullien, Origène, Saint- Cyprien , Saint -Basile, ont résolu la question par la question : Ils ont dît qu'il n'était pas permis de tuçr pour ne pas être tué, mais ils n'ont pas donné la raison de cette opinion. Quelle est celte raison? Sur quel fondement philosophique repose la loi de Jésus-Christ qui interdit de résister à ceux qui font du mal ? Pourquoi cette loi n'admetelle aucune exception?

C'est Lactance qui va répondre a ces questions.

On ne peut pas, — dit Lactance, — être tout à la fois juste et insensé, sage et injuste. Celui qui est insensé ne sait pas ce qui est juste et bon, et voilà pourquoi il commet si souvent le mal; mais celui qui est juste s'abs-

lient de faire le mal, et il ne pourrait agir autrement^ que s'il n'avait pas la notion du bien et du mal. Celui-là donc n'est pas un insensé qui ne s'épargne pas lui même, afin de ne pas nuire à autrui, parceque nuire à autrui est un mal que font les animaux dépourvus de la notion du juste? Ils nuisent à autrui, afin de se servir ^ parcequ'ils ne savent pas que nuire est un mal. Mais l'homme, qui a la science du bien et du mal, s'abstient de nuire^ même en se faisant tort à lui même, ce qu'un animal irraisonnable ne peut pas faire. Il résulte de là qu'un homme, vraiment sage et sensé, aime mieux périr que de nuire à autrui, afin de garder et de respecter inviolablement la justice, qui le distingue des animaux.

Après avoir éclairci ces premières idées, Lactance discute l'opinion de Cicéron qui avait dit que l'homme de bien est celui qui sert tous ceux qu'il peut servir, à moins qu'il ne soit provoqué par une injure.

« quelle vérité, simple et claire, s'écrie Lactance, Cicéron a corrompue, en y mettant cette restriction? Qu'étail-il besoin d'ajouter : à moins qu'il ne soit provoqué par une injure? Quoi? l'homme de bien pourra nuire parce qu'il est attaqué? Mais s'il nuit, il faudra^ par cela seul, qu'il perde le nom d'homme

de bien, car il n'y a pas moins de mal à repousser une injure qu'i la foire; celui qui repousse une injure imite celui par lequel il a été blessé: Donc celui qui imite un méchant, ne peut en aucme manière être un homme de bien, t (1)

Tel est le raisonnement de Lactance.

n nous parait impossible de le renverser.

En effet, si Ton prouvait que l'homme de bien a le droit de nuire à celui qui l'attaque, sans cesser d'être un homme de bien, on prouverait, par cela même^ qu'il est permis de résister à ceux qui font du mal. Ce ne serait donc pas Lactance qu'on parviendrait i convaincre d'erreur, ce serait Jésus-Christ lui-même, ,qui est la source de toute justice, et la Iwahière de la lumière,

Nous ne croyons pas qu'un homme, si grand qu'il soit, puisse avoir cette prétention.

Nous pourrions encore citer l'opinioti de Saint-Àmbroise, mais nous la réservons pour le chapitre suivant.

(1) Qaod enim opus foerat adjangere, nisi Laeessiim

injuria ? Nociturum esse dixit bonum yinim, si

fuerit Lacessitus. Jam ex hoc ipso boni viri nomen amittat necesse est, si nocehit: non enim minus mali est referre injuHam qùam inferre, etc. (Lactance, tir. V ch. 18 et liy. VI,» ch. 18, inst. diy.).

Nous finissons par Saint-Augustin.

Saint-Augustin s'est expliqué deux fois sur cette question, et il s'est toujours rangé à l'opinion de ceux qui soutiennent qu'il n'est pas permis de tuer, en se .défendant, même pour sauver sa propre vie.

La premijère fois qu'il s'est expliqué sur cette question, c'était en 388, à Rome, dans son ouvrage sur le libre arbitre : il était encore, à cette époque à ses débuts dans la vie chrétienne.

Le livre sur le libre arbitre est écrit sous forme de dialogue , et dés les premières pages, Saint-Augustin l'un des interlocuteurs, pose à Evodius, cette question :

— S'il n'est pas permis de tuer un homme qui veut nous tuer, ou qui veut souiUer notre pudeur par la violence, que devons noui^ dit-il, penser des lois qui ordonnent aux soldats de tuer l'ennemi? Oserons nous dire que ces lois sont injustes, ou plutôt qu'elles ne sont pas des lois, car une loi qui est injuste n'est pas une loi?

— Il faut, d'abord, répond Evodius, faire disparaître une confusion: la loi est à l'abri du reproche d'injustice quand elle permet aux peuples, qu'elle gouverne, de faire de moindres maux pour en éviter de plus grands : Ainsi, on peut obéir à une loi qui^ pour la

conservation des citoyens , commande de repousser la force par la force, et l'on peut dire autant de tous les ministres qui sont soumis aux pouvoirs réguliers. Mais dans le cas où tin homme est attaqué, la loi ne lui commande pas de tuer^ elle lui en laisse seulement la faculté y il peut donc se faire que, quoiqu'il n'y ait pas de faute, dans la loi, qui commande de tuer pour là conservation des citoyens, il y en ait dans ceux qui tuent pour se défendre euco-mêmes^ or, — continue Evôdius , — à quoi bon tuer pour des biens qu'on peut perdre, et que, par conséquent on devrait mépriser? Peut-on tuer l'âme? Non! Pourquoi donc craindre pour le corps, la seule chose que nous puissions perdre? Peut-on tuer la pudeur? Non, puisque la pudeur réside dans l'âme; et c'est une vertu qu'aucun corrupteur ne peut ravir.

Pourquoi donc tuer pour empêcher un acte exécuté par la violence, et qui ne peut souiller que celui qui l'accomplit? Ainsi, dit Evodius, je n'accuse pas la loi qui commande aux soldats de tuer les ennemis, mais je ne vois pas de quelle manière je pourrais justifier ceux qui tuent pour se défendre.

— Je vois encore moins pourquoi, vous cherchez des raisons pour les justifier, objecte à son tour, Saint-Augustin ; en effet, il n'y a

pas de loi qui les regarde comme des criminels.

— Non, sans doute, répondait Evodius, si nous ne parlons que des lois faites par les hommes, mais je ne sais pas s'ils ne sont pas soumis à une loi plus forte et plus intime, en admettant qu'il soit vrai qu'il n'y ait rien, dans l'univers , que la providence divine ne gouverne. Comment, en effet, d'après cette loiy seraient ils exempts de péché, ceux qui, pour défendre des choses qu'il faut mépriser, se sont souillés par le meurtre d'un homme ?

— Je loue et f approuve votre distinction^s' écrie alors , Saint-Augustin , quoiqu'elle ne soit encore que naissante et imparfaite, parce qu'elle est hardie, et tend à quelque chose de sublime..» Se (1)

Telle est, en substance, cette première explication.

La seconde fois que Saint-Âugiistin expliqua cette question , c'était en 398 , dans une lettre à Macédonius: dix ans s'étaient écoulés depuis son traité du libre arbitre^ et il était, à cette époque, évêque d'Hippone.

Le moment n'était pas favorable pour rappeler aux chrétiens la loi de Jésus - Christ qui défend de résister à ceux qui font du mal.

(1) Saint- Augustin, de lib. arbit. (1. 1, eh. 4).

De toutes parts, des peuplades féroces se répandaient dans les villes et dans les campagneSy en tuant, égorgeant^ et maltraitant tous ceux qu'elles rencontraient , sur leur passage. Fallait-il que les simples particuliers, qui n'étaient pas obligés de combattre ces barbares dans les rangs des armées, se laissassent égorger sans opposer aucune violence?

Les chrétiens les plus fermes n'étaient pas fixés â cet égard. /

Ils éprouvaient ces mouvements de férocité, que la nature a ' déposés au fond de tous les êtres, dès qu'il s'agit de leur conservation, et qui se réveillent avec une nouvelle violence, dans toutes les grandes calamités publiques:

l'un d'eux, un Romain, qui appartenait aux plus grandes familles de l'Empire, eut l'idée de consulter Saint - Augustin sur ce qu'il fallait faire, et lui posa, entr' autres questions, la question suivante:

« Si un chrétien se voit au moment d'être tué par un barbare, ou par un Romain, doit-il, lui chrétieHy les tuer pour ne pas être tué par eux ? Ou bien lui est-il au moins permis, de les repousser et de les combattre sans les tuer , parce qu'il a été dit de ne pas résister au méchant? » (4)

(1) Vel si licet, sine mterfectione, eos repellçre

Saint-Augustin répondit:

<A La maxime de tuer les hommes, pour ne pas être tué, ne me plaît pas; à moins, — PEUT ÊTRE, — qu'on ne soit soldat, ou chargé de quelque fonction publique, en sorte qu'alors on agisse, non pour soi,^ mais pour la cité même à laquelle on appartient , et en vertu d'un pouvoir légitime attaché à sa personne. » (1)

Voilà sa réponse à la première partie de la question:

Elle peut se résumer ainsi : je n'admets pas qu'un simple particulier puisse tuer , pour se défendre, alors même qu'il s'agit pour lui de ne pas être tué : le droit de tuer ne peut être exercé que dans un intérêt général, et encore, à cet égard, même je fais mes réserves.

n restait à répondre à la seconde partie de la question.

vel repugnare, quia dictum est non resistere malo ? (Lettre de Saint-Augustin, t. 2, col. 109, n*" 112.— Eddes Bénéd. de St.-Maur.).

(1) De occidendis hominibus, ne ab iis quisque occitdatur, non mihi placet consiiium ; nisi forte sit miles, aut publicâ fonctione teneatur, ut non pro se hoc faciati sed pro aliis, etc. (Loc. cit.)

Est-il, au moins, permis de repousser et de combattre l'agresseur sans le tuert Ainsi, par exemple, est-il permis de le saisir, de le dompter, de le terrasser, de le désarmer, de paralyser ses mouvements, de le lerrifler, en un mot de le réduire à l'impuissance de tuer, en employant la force, sans, toutefois, compromettre sa viet

Saint-Augustin répondit :

« Quant à ceux qui sont repoussés par quelque terreur, afin qu'ils ne fassent pas mal, c^esi peut être leur rendre, quelque service : Il a été dit, en effet, ne résistons pas au méchant, pour que la vengeance qui repait l'esprit du mal d'autrui, ne nous délecte pas, et non pour que nous négligions la correction des coupables. » (1)

Voilà le dernier mot de Saint-Augustin.

Toutes ces expressions ont été mûrement étudiées, et doivent être pesées avec beaucoup de soin.

Il ne dit pas : vous pouvez combattre les barbaresy à la condition de ne pas les tuer, car il est difficile de combattre, sans s'exposer à tuer. Il ne dit même pas : vous pouvez les

(1) Qui vèro reppeUuntur aliquo terrore, ne tùhlh faciant, etiam ipsis aliquid fortassè prestatur. .... etc. (Loc. cit.)

repousser « par la violence », car ce serait aller directement contre le texte de l'Évangile, qui dit de ne pas résister. Mais il propose, sous forme dubitative, une espèce de transaction, à l'aide de laquelle on pourrait concilier la loi chrétienne, qui commande de ne pas résister, avec le droit naturel, qui permet à tous les êtres de pourvoir à leur conservation: si vous les repousâez « par quelque terreur » c'est à dire, si vous vous bornez à les épouvanter, ou à les dominer par l'emploi de quelque moyen moral ou matériel, pour prévenir un crime, et leur laisser le lemps de se repentir et de se corriger, vous ne violerez pas , peut être , le principe qui défend de résister.

Cette explication est très ingénieuse, et pourrait être de nature à écarter beaucoup d'objections.

En effet, la loi chrétienne, — ainsi entendue, — ne laisserait pas la personne attaquée sans aucun secours, et ne l'obligerait pas à négliger tous les moyens d'assurer son salut: elle l'autoriserai ta se retrancher derrière des obstacles, à se garantir par la fuite, et même à recourir à la forcé, sous la condition de ne pas tuer l'agresseur.

Nous n'examinons pas encore, dans ce moment, si cette interprétation est conforme

aux véritables principes du Christianisme:

BOUS nous bornons à la faire connaître.

Il est certain que, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne^ les plus illustres docteurs de rÉglise ont pensé que, non seulement il n'était pas permis, par la loi de Jésus-Christ, de repousser la violence par la violence, pour la défense de soi-même, mais encore qu'il n'était pas permis de tuer un injuste agresseur, mêriîe pour sauver sa propre vie.

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