‹ Le droit payen et le droit chrétien (volume 3)Chapitre 11 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Be Tétot de roplnlon chez les pajens sur le droit de propriété de rhomine snr rhomme A l'époque de Jéans^Christ.

Ce ne serait pas connaître d'une manière suffisante Fétal de la civilisation du monde, au moment de l'apparition de Jésus-Christ dans la Judée , que de recueillir les textes des législations sur le droit de propriété de l'homme sur l'homme , ou de constater les coutumes des peuples qui avaient admis cette institution sans la consacrer par des lois écrites.

Il est encore nécessaire d'interroger l'état de l'opinion , en dehors des lois , et d'indiquer

Ifi point où , dans l'ordre des idées , l'esprit humain était alors parvenu , au point de vue de la question qui nous occupe.

On sait que les idées marchent plus vite que les lois et les mœurs, et il n'est pas rare de voir en pleine vigueur des institutions qui ne représentent déjà plus l'esprit d'une époque.

Mais comment allons-nous interroger l'état de l'opinion publique chez des générations qui n'existent plus ?

Le moyen est simple :

Nous nous adresserons à tous les écrivains qui ont parlé des choses de leur temps , et qui n'ont pas dû se faire faute de nous révéler ce qu'ils pensaient, ou ce que le public pensait d'un droit qui nous paraît aujourd'hui si profondément inique et si exorbitant.

Il y a là, un point de vue nouveau, qui mérite d'être étudié.

Ce n'était pas, on le comprend, parmi les souverains ou les conquérants de cette époque, qu'on devait s'attendre à trouver des hommes disposés à prendre l'initiative d'une pareille réforme.

Ils étaient trop occupés des soins de la guerre ou du gouvernement, pour demander au droit de propriété sur l'homme, sa raison d'être.

Mais les poètes , par exemple , ces divins

idéologues, qui ont parfois des visions prophétiques «le Favenir, el donl la sensibililc n'élail paséniousscc parla raison d'Eial, ne devaientils pas cire choqués de celle inslilnlion qui dégradait rhomme el donnait naissance a de si graves abus ?

Et les ministres des religions , dont les myslcres el les symboles correspondent si profontlémcnl aux aspirations des Ames , ne devaieni-ils pas entrevoir que ce! élal de choses devait disi)araîlre, el ne pouvaienl-ils consigner leurs proleslalions, ou leurs doulos, dans les raonumenls publics ou sccrcis de leurs culles?

El les oraleurs , les hisloi iens , les philoso|)hes Cl les penseurs qui, s'élevant au-dessus de leur temps, ne conlemplentque la vcrilc absolue, ne devaieni-ils pas êtie conduils, par la pcnle de leurs m<Mliiali(ïns, à rechercher le fondement d'un (lioil (pii plaçait des animaux raisonnables au raiij: dos animaux privés de laison?

Qu'rn <ml-ils dit? — Hien.

Une des faces du droil de pî'opriélé de Thommc sur l'homme , cpii révolte le plus , parce (pi'il n'est [las lem[)éré par riHfluence de la par«"nlé ou de Talliance , c'est cerlainement lednul dumaîhesur l'esclave.

Qu'esl-ce que lous ces grands hommes, qui ont été les guides des générations do leur

temps, el qui exercent, encore aujourd'hui, une inOiicnce considérable sur les idées des gênérâlions aciuelles, ont dit ou écrit pour supprimer ou adoucir resclavagc?

Absuluinenl rien : — ou s'ils en ont parlé, Us n'eu onl parlé que pour le justifier.

Socrnlc, suivant Platon, posait en principe qu'il ct.iil meilleur non-seulement à un enfant, mais à un homme d'obéir a un autre plus vertueux que soi, et il en concluait qu'il était convenable à l'homme vicieux d'être esclave , parce que cela lui était meilleur (1).

La seule restriction qu'il apportait à ce principe était en faveur des Grecs , et pour un cas particulier,

En ce qui regardait seulement l'esclavage des prisonniers de gticrre, il disait qu'il n'était pas juste que des Grecs réduisissent en servitude des cités grecques, el que par suite, les Grecs ne devaient pas avoir des esclaves Grecs, afin d'épargner leur nation et de tourner leurs armes contre les barbares (2).

C'était, comme on le voit, reconnaître l'esclavage en principe.

Et Platon ?

(1) Pliiton, Dialogue du y» Âlcibiade.

(2) PkloD, laRépubl, lif. 5.

Daiis son traité intitulé le Polilique, Platoa écrivait que la science royale devait attacher à la condition d'esclaves ceux qui se traînaient dans rextréroe ignorance et dans Tabjection.

Dans son Traité des Lois , il écrivait que la chasse comprenait la poursuite des poissons, des oiseaux, des quadrupèdes, et des hommes (1).

Aristole disait : < La guerre est une espèce

> de chasse aux bêtes et aux hommes nés pour » obéir , et qui se refusent à Tesclavage ; il

> semble, ajoutait-il, que la nature imprime » le sceau de la justice à de pareilles bosti- » lités. »

Abordant ensuite la question de l'esclavage, il la traitait sous toutes les faces.

Qu'est-ce , disait-il , qu'un esclave ? « C*est » un instrument animé dont on est pro- » priétaire.... La nature elle-même a-t-elle » créé l'esclavage , est-il utile et juste qu'il y » ait des esclaves, ou bien toute espèce deser-

> vitude est-elle contre nature ? »

Il entreprenait , alors , une longue dissertation , pour démontrer que la distinction du maître et de l'esclave, est aussi nécessaire que la distinction de l'âme et du corps , de l'intelligence et de la sensibilité.

(1) Platon, Lois, liv. 7, ad fin.

— SS- II (lisait que de même qu'il est dans l'essence el dans l'inlérêt du corps , des sens , et de ranimai , d'être gouvernés par l'âme, l'intelligence et l'homme y de même il était utile à Fesclave d'avoir un maître.

Homère avait dit dans V Odyssée, que Jupiter avait privé de la moitié de leur intelligence ceux qui tombaient dans l'esclavage.

Aristote, commentant ces vers du poète, osait affirmer, au nom de la philosophie, que l'esclave ne participait à la raison que dans le degré nécessaire pour modifier sa sensibilité, et n'en avait point assez pour qu'on pût dire qu'il possédât la raison.

Sa conclusion était celle-ci : « L'esclavage * est aussi utile que juste. >

Enfin, il disait :

( Celui qui ne s'appartient pas à lui-même, y mais appartient à un autre, et qui pourtant » est homme, celui-là est esclave far na^ > ture > (1).

Gicéron est venu environ trois siècles après Aristote , et représente une civilisation qui a hérité des progrès des idées philosophiques et religieuses de tous les peuples pendant cette longue période.

(i) Aristote, Polii., Iîy. i, ch. 5, §§ 7 et 13. — Homère, Odyssée, liv. 17, v. 332.

Il est donc curieux de savoir quelle était Topinion deCicéron, en celle malière.

Comme les philosophes Grecs, qui viennent d'êlre cites, il avait examiné cette question et l'avait disculée dans son immortel ouvrage dô la République, divisé en six livres, dont nous n'avons plus que des fragments.

Le texte relatif à ce sujet est malheurcusctnent perdu , mais S. Augustin , qui avait eu entre les mains une édition complète de cet ouvrage, a transmis à la postérité l'analyse de ce passage de Cicéron.

Il résulte clairement de cette analyse que le philosophe Romain avait sur ce point toutes les Mecs d'Aristote.

En voici le résumé :

Dans un des livres de la République, nn des interlocuteurs avait plaidé la cause de l'injustice, et soutenu que nul Elat ne pouvait sd Hiaintcnir sans elle.

A l'appui de celte asserlîon, il avait cité cette ospècc d'injustice qui veut que des hommes obéissent, à tilre d'esclaves, à d'autres hommcS|. Gt avait montré que sans cette injustice, une^ cité puissante ne pourrait gouverner ses pro^ vinces.

Un autre interlocuteur venait à son tour plaider la cliuse de la justice.

Il s'atlachail à démonlrer que cet ordre de choses ctaiiyw.s/éî, parce que la servilnde était utile même aux esclaves, lorsqu'elle élail rcgu- Uèrcmenl élablic.

Il appuyait ce raisonnement sur une comparaison prise h la nntiire.

Ne voyons-nous pas, disail-il, quelanalure donne parloul Tauloriié à ce qu'il y a de meilleur pour la plus grande utililé de ce qu'il y a de plus faible?

L'âme commande au corps comme un roi & ses sujets , un père à ses enfanls, et c'est ainsi queraulorilc des généraux, des rois, dos magislrals , des sénateurs , des peuples doit ^'exercer à Tégard dos citoyens et des alliés.

Mais l'âme commande aussi aux passions, et elle doit leur commander comme un maître à ses esclaves , en les réprimant et en les domp^ tant (1).

Voilà par quels misérables sopliismos le grand génie de Cicéron s'efforçait , d'après le témoignage de S. Augustin, de démonlrer la justice de l'esclavage.

On conçoit qu'après des hommes tels que Socratc, Platon, Aiistote et Cicéron, il ne se

(1) Cic, Fragment du 3* liv. de fa Rêp., cité par M. VillemaÎD, dans les notes de sa liaduclion.

soit pas trouvé de philosophes qui aient osé mettre en question la légitimité de ce droit.

Aussi , peut-on affirmer que, pendant les quatre mille ans qui ont précédé l'ère chrétienne, et même pendant plas d'un siècle après la promulgation de laloi.évangélique, aucune voix ne s'est élevée sur la terre , du sein du paganisme, nous ne dirons pas pouf attaquer ouvertement le droit de propriété de l'homme sur l'homme en général , mais pour insinuer seulement qu'il n'était pas conforme à la nature, et ne paraissait pas destiné à vivre autant que les sociétés elles-mêmes (1).

Ce silence universel des esprits, ce consentement tacite de tous les peuples, cette approbation implicite ou formelle des poètes , des prêtres, des penseurs et des philosophes, en présence d'une iniquité aussi flagrante, ne présentent-ils pas un phénomène moral extraordinaire qui doit exciter aujourd'hui un grand étonnement?

(1) Le jurisconsulte Gaïas, qui écrivait sous Marc-Âurèle, Tan 139 de Fëre chrétienne , disait encore dans ses Çam^mentaires : Quœ quidem potestas JurU genlium est (Comm., I, § 52). Les mots: Contra naluram, qui oulét^ introduits dans les inslituti^s de Justinien , sont tirés du ja<« risconsulle Florentin, lequel écrivait sous Âlexandre-Sévère» vers le JIl^ siècle de Vère chrét. (InslU,, liv. 1, tit. m d^ Jur. person,}

On ne saurait le nier.

Pour que ce phénomène se soit produit, avec ce caractère d'aulorilé et d'universalité, il faut qu'il y ait là, très certainement, une cause d'un ordre supérieur, inaccessible, pour ainsi dire, à l'intelligence humaine, et qui ne lui permettait pas de s'élever jusqu'à elle.

Quelle était celte cause ?

Nous n'en avons encore trouvé l'explication précise dans aucun écrivain ancien ou moderne.

Nous allons essayer d'en présenter une , et nous croyons sincèrement que c'est la seule vraie et la seule raisonnable qu'il soit possible de découvrir.

Selon nous , la cause qui avait fait admettre le droit de propriété de l'homme sur l'homme par tout le paganisme , c'était l'opinion qu'il s'était formée de l'origine et de la destinée de l'homme.

Nous sommes convaincus que tout système de législation se lie étroitement à un système de cosmogonie , c'est-à-dire à une histoire de la création de l'univers en général , et de l'homme en particulier.

Cette vérilé est pour nous si certaine , que nous irions jusqu'à dire qu'un système de cosmogonie étant donné , un esprit logique pourrait reconstruire, une à une, toutes les pièces

fonddmentnles d'une Icgislalion ccrile sous Tcmpirc de ce système, de même que Cuvicr en retrouvant un Trogmcnl osseux (l*un animal anlcdiluvien, pouvail reconstruire la charpente toute entière de cet animal.

C'est en faisant connaître ridée de Torigine et de la destinée de l'homme sous le paganisme et sous le Christianisme, que nous trouverons le secret des différences radicales qui existent entre le droit payen et le droit chrétien.

C'est en nous reportant sans cesse h celte idée que nous aurons la clé de diverses institutions qui , sans cela , resteraient pour nous à Télat d'énigmes, dans les deux législations que nous nous proposons de comparer.

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