CHAPITRE XI
Hé l'ortgtno et de la destinée de rhomme d*aprëii les Idées dn pagunismey on cosmo* gonlé payenne*
Tous les peuples de ranïiquîlé , avant Jésus- Chi isl , — à rexccplion , bien enlendu , des Hébreux , — croyaient que les hommes étaient AtUocthones, c'est-à-dire, produits de la terre ,^ comme ces insectes auxquels on ne suppose d'autres principes de reproduction que la corruption et la pourriture.
Ils pensaient (|ue, pareils aux autres animaux el aux plantes, ils étaient l'émanation d^me nature une el parfaitement homogène, sans aucune cfiffércnce entre h substanctv douée de raison, et celle qui en est privée*
Celle idée n'a pas seulemenl élé répandue chez lous les peuples, elle élail acceptée parles hommes les plus éclairés.
Homère , dans ses poèmes , donne souvent aux hommes répilhèle (Penfants de la terre.
Ânaximande, Empedocle, Ârchelaûs, Démocrile , Epicure , et le grand Plalon lui-même , n'avaient pas peu contribué à propager celte idée dans la Grèce.
Ce dernier surtout n'avait-il pas écrit ces mois : c Les anciens hommes étaient fils de la > terre et ne naissaient pas les uns des autres ! >
Beaucoup de peuples avaient reçu comme une tradition de leurs ancêtres qu'ils étaient nés sur le territoire même où ils se trouvaient réunis :
C'est ainsi , notamment y que les Athéniens se croyaient sortis du sol de l'Altique , les Eléens du sol de l'EIide, les Ausoniens du sol de l'Ausonie , et les Arcadiens du sol de l'Arcadie {i).
(1) Homère, au c^ du 4e cbant de VIliade, etpassim. — Diogëne de Laerle , v. Anaxagore et Archelaûs,
Aristote, Politique, liv. S, ch. 6.
Pausanias, Voyage en Ârcadie, Hy. 8. — Censorin, ch. i' àtDieNataii.
Lactance, de Divin. /fi«(il.^nM 11 etl2, et deO/TicieTlM..
Platon, le Politique et le Dialogue de Ménéxène.
Elien, Hy. 9, ch. 16.
Les écrivains latins avaient généralement adopté cette explication : il serait trop long de les énumérer (1).
11 résultait de celte diversité d'origine la croyance à la diversité des races, et la croyance à la diversité des races avait pour résultat de mettre les peuples dans un état d'antagonisme perpétuel , et de les pousser à la destruction les uns des autres.
Mais c'était surtout l'idée que l'antiquité payenne s'était formée de la destinée de l'homme après sa mort, qui exerçait encore sur leurs relations une influence plus fâcheuse.
Ici, trois systèmes étaient en présence.
Le premier , et le^ plus ancien , qui se rencontre dans l'histoire de l'humanité , est certainement celui qui porte le nom de métempsycose.
En ouvrant le Recueil des Lois du premier législateur de l'Inde , on trouve au livre douzième , intitulé : « De la transmigration » des âmes , — Béatitude finale, » toute la théorie de la civilisation indienne sur cette question.
D'après le droit indien, l'homme, après la
(1) ...On. Cornélius, Sumroo génère natus, terrœ fUius. — Lettre de Cic. à Âltic.(28juin699).
mort, obtenait une récompense ou une punition : pour les acles de Tcspril, dans son cspiil; pour ceux de la parole, dans les organes de la parole ; pour les acles car[)orcIs , dans son corps ; el son âme passait par une série de renaissances ou de transmigrations dans différents êtres, de la manière qui suit :
Pour des actes criminels provenant princîpa- Icmcnl de son corps, Thomme passait, après sa mort , à Télat de créature privée de mouvements ; pour des fautes, surtout en parole, il rcvclail la forme d'un oiseau ou d'une bête fauve ; pour des fautes mentales, spécialement, il renaissait dans la condition humaine la plus vile.
Enfin, après une série plus ou moins longue de renaissances expiatoires, il pouvait arriver h la béatitude finale , c'cst-a-diie , à Tétat de Tàme délivrée du corps , et qui se réunit pour toujours 5 Tùme universelle (1).
Tel était, en réii^umé, le sjstème du Brahmanisme qui régnait dans toute la vaste étendue de lindc.
De rindc, cette docirine avait passé dans TEpypte , où avec quelques morlincaiit>ns de détail, elle était devenue la base du droit reli-
(1) £. de Manou^ liv. 12, st. 8, Octsuiv.
gleux el (lu droit privé , et de l'Egypte elle avait passe (hms la Grèce.
Orplicc , Tavail chîinlée dans ses vers orphiques ; et PinJarc Tavait chantée dans ses odes (I).
Phéiccydc l'avait apprise à Pylhagore, cl Pylliagore l'avait enseignée .dans son école de phiios()|<liie.
Solou Tavail recueillie de la bouche même des prélies de Sais (2).
Enfin, le sage Socralc , surtout , l'avait îmnaorlalisce dans la conversation qu'il avait eue ayec ses disciples avant de boire la ciguë , et que Platon nous a transmise dans son dialogue du Pliàdon.
Celle iliéoriedcSocrale, embellie par Platon, a trop (riinporlance dansTliisloirede la pliilo- Sophie pour (|u'il ne soit pas nécessaire de s'y arrêter un instant. Voici donc , en quelques mots, le résumé du Phédon :
Socrale venait d'exprimer l'idée que son âme ne périrait pns ; Cebès l'interrompit et lui dit : Il n'y a qu'une chose qui paraisse incroyable à rhomme , c'est ce que tu as dit de
(1) rimlare, Olympiques, ode 2.
(2) Ces (têUiils soiil fort curieux et foH étranges , mais îk nous «JiUuuriièraieiil lie nolreJbui: Voy. Timée ou de la Nfk* iure, dialogue de Pla lun.
rame : Il semble que lorsqu'elle a quitté le corps elle n'est plus, et que le jour où rhomme expire elle se dissipe comme une vapeur ou une fumée.
Pour admettre qu'elle survit à la mort de l'homme, il faudrait des explications et des preuves.
— Tu dis vrai, reprit Socrate, et il se mit alors à exprimer ses idées sur ce sujet.
C'est une opinion bien ancienne, dit-il, que les âmes en quittant ce monde , vont dans les enfers , et que de là elles reviennent dans ce monde et retournent à la vie après avoir passé par la mort.
Ceux qui se sont abandonnés à Fintempérance, aux excès de l'amour et de la bonne chère , entrent vraisemblablement , disait-il , dans des corps d'ânes, et d'animaux semblables.
Ceux qui n'ont aimé que l'injustice, la tyrannie et les rapines, vont animer des corps de loup, d'épervier et de faucon.
Les plus heureux d'entre eux et les mieux partagés sont ceux qui ont exercé la modération et la justice :
Il est probable que ceux-ci rentreront dans une espèce analogue d'animaux paisibles et sociaux , comme des abeilles , des guêpes , des
feuriïiis, ou même qu'ils renaîtront dans des corps humains — et qu'il en résultera des bommes de bieâ.
Il n'y a que les philosophes sortis tout-à-fait ptifô de cette vie , qui arrivent , mais pour (Jûelque temps seulement , au rang des dieux.
C'est pour cela, disait-il, qu'il avait l'espoir de se réunir bientôt à des hommes vertueux , c si toutefois , il y avait quelque chose , en ce gefire, qu'on put affirmer ! »
Et il continuait ainsi :
€ Si ce que je vous dis se trouve vrai , il est » bon de le croire, et si, après la mort, il n'y » a rien, j'en tirerai toujours cet avantage de ^ ne pas fatiguer les autres de mes lamenta- » tiens, pendant le temps qui me reste à » vivre. »
Enfin , il terminait ainsi :
« Soutenir que toutes ces choses sont précij sèment comme je les ai décrites, ne convient 9 pas à un homme de sens ; mais que tout ce » que je vous ai raconté des âmes et de leurs » demeures, soit comme je vous l'ai dit, ou » d'une manière approchante, (s'il est certain ]> que Vâme est immortelle); il me paraît
> qu'on peut f assurer convenablement, et q«e ]» la chose vaut la peine qu'on hasarde d'y
> =iciroire : c'est un hasard qu'il est boti de courir;
» c'est une espérance dont il faut s'enchanter » soi-même, >
Voilà la doctrine qui a fait tant de bruit dans le monde ! — Doctrine , au moins étrange , — qui n'ose même se produire qu'à l'état (Thypothèse, et ne méritait certainement pas la place qu'elle a prise dans l'histoire de l'esprit humain.
On retrouve le fond de cette doctrine , avec d'autres détails, dans le Phèdre, le Gorgias, le Timée, la République, et les Lois de Platon*
On le retrouve chez les druides de la Gaule , et dans l'Italie.
Cicéron paraît l'avoir copié dans son 6« livre de la République, et dans les fragments de son Timée, où il dit que celui qui a mené une vie imlempéranle, et qui s'est livré aux excès, doit à sa renaissance entrer dans le corps d'une femme.
Enfin, Virgile l'a revêtu de tous les charmes de la poésie dans le 6© livre de son Enéide (1).
Dans ce système , l'enfer ou le paradis , le Tartare ou les Champs - Elysées , n'étaient
(1) .Régit idem spiritus artus.
Orbe alio....-~Lucain, Pharsale, liv. 1, v. 54. TuDC pater Ânchises : a Animae qui bus altéra fato, Corporadebentur.... etc. » v. 710 et suiv., œneid. CicéroD, 6e liv. de la Républ. et fragments du Titnée, g 12.
-67^ qu'un lieu de passage pour les âmes qui, après avoir reçu la récompense ou le châtiment de leur vie terrestre pendant des milliers d'années, recommençaient leurs douloureuses pérégrinations sur la terre.
Le second des systèmes consistait à dire que la partie divine et immortelle, qui^ était l'intelligence active , survivait après la mort , mais pour aller se confondre avec la substance infinie, dont elle avait été un instant détachée.
C'était la théorie d'Aristole.
Selon Aristote, l'âme n'était que la forme du corps, et périssait, par conséquent, avec lui :
Aussi , ne disait-il pas un mot , dans ses ouvrages, de la question de l'immortalité de l'âme (1).
, Ses disciples, ses successeurs , ses commentateurs , — tels que Aristoxène , Dicéarque , Straton , Alexandre d'Aphrodise — affirmaient tous, avec leur maître, que l'âme était mortelle.
Ce n'était , selon eux , que la parcelle divine de l'intelligence qui, après la mort, allait se rejoindre à la substance infinie.
On retrouve cette seconde doctrine chez
(1) Arist. , de VÀme , des Mouvements de l'Ame , de la sèspiralion, de la Jeunesse et de la VieiUesse, de la kmueuret de la brièveté de la Vie, etc....
tous les philosophes qui avaient suivi YéciAû d'Arislole , et qu'on appelait les Péripateiiciens.
On la retrouve chez les Stoïciens et dans Fécole d'Alexandrie (1).
On la retrouve, aussi, dans plusieurs ouvrages de Cicéron, (Jui s'en était emparé, comme d'une thèse d'école , pour écrire , sous l'inspiration de son génie , des pages qu'on lit encore avec admiration.
Enfin , le troisième et dernier système admettait l'anéantissement absolu de l'âme au moment de la mort; et, disons-le de suite, ce système paraissait être, alors, le seul qui fût rationnel et rigoureusement vrai.
Il était admis, à-peu-près universellement: — par les hommes éclairés comme par la foule ignorante , par les gouvernements comme par les peuples, par les particuliers comme par les masses.
Le Bouddhisme , cette grande réforme du Brahmanisme qui eut lieu vers le VU© siècle avant l'ère chrétienne , eut précisément pour but de délivrer l'homme des renaissances per-
^1) Barthélémy Saiut-Hilaire, dans sa préface de la trèdve^ tioQ de la Morale d'Àtisiole, et du Drailé de VÀme.
pétvieUes ou des métempsycoses, et de le coqduire directement, par la pratique de la vertu, à Taiiéantissement immédiat de Tâme après la mort.
Il y avait, et il y a encore, dans l'Asie, des centaines de millions d'hommes qui admettent quele Béant est la récompense de la sainteté et de h vertu.
La croyance que Thomme périssait tout entier comme les animaux gagnait et conquérait de plus en plus les esprits sur tous les points du globe , à l'époque de Tavènement de Jésus- Gferist.
C'était l'opinion de Jules César : c'était celle de Lucrèce, qui l'avait développée dans son poème fameux sur la nature des choses (1).
C'était, au fond, celle de Çicéron lui-même, ainsi qu'il l'écrivait au moins de janvier 708 , dans une lettre intimç à son ami Torqualus.
C'était celle de Pline l'Ancien, de Sénèque-le^ Tragique, dePlutarque, deStrabon, deValère- Maxime, de Lucain, et nous pourrions dire, de Séijèque , d'Epictète et de Marc-Aurèle lui-
. fl) S^Uuste , Catih — Gicéroa, <n ÇatU. ,1, § 52. — Lucrèce, liv. 2 et liv. 5.
même , — ces trois derniers représentants du stoïcisme romain (1).
A quoi aboutissaient ces trois systèmes?
Quel est le but et l'utilité de cet exposé ? C'est maintenant ce qui nous reste à dire.
Nous avons voulu prouver que tous ces systèmes, qui se partageaient les esprits dans Tantiquité, arrivaient tous au même résultat , c'està-dire à la dégration et à l'avilissement de l'homme : quelques réflexions suffiront pour le démontrer.
En effet , si, suivant le premier système, l'homme, en mourant , ne continuait de vivre que pour recommencer sous une nouvelle forme , la vie même des animaux , qu'est-ce que l'homme gagnait à celte espèce d'immortalité , si ce n'est de passer au rang même de ces animaux ? Quel respect pouvait-on avoir pour un être destiné à devenir, après sa mort, une grenouille, un âne ou un porc, avant d'arriver à la béatitude finale, c'est-à-dire à l'anéantisse-
(i) Cicéron.^Procluentîo, 61.— De Senectute, 20, 92 et 23. — R Dùm ero, angar ullâ re, cùm omni vacem culpâ, et si non ero, semû omnino carebo. » Lett. DXXIV. — Pline, Hist.Nalur., liv. 7, g 56.— Sénèque-le-Trag. , les Troyennes, V, 398 et suiv.— Strabon, liv. 15, ch. 1, § 42.— Valère-Maxime, liv. 2, ch. 6.— Plularque, Vie d' Aristide, —Lucain, Phars., liv. 1 et liv. 3, etc., etc.
ment complet des éléments matériels de l'existence et du principe pensant ?
Si , suivant le second système , la portion divine, qui est dans Tintelligence, va s'absorber plus ou moins longtemps, après la mort, dans rame universelle, sans conserver son identité, sa substance et sa vie propre, qu'est-ce que c'est qu'une pareille survivance au corps ?
Qu'on l'appelle comme on voudra , c'est toujours le néant de l'homme après la mort : son vrai nom n'est pas l'immortalité , c'est le matérialisme.
C'est ce qui faisait dire à Athénée : « Si nous 9 n'avons aucun souvenir de ce que nous étions » précédemment, et si nous ne sentons plus ]> que nous ayons jamais existé, de quel avan- > tage est pour nous l'immortalité » (1).
Si, enfin, suivant le dernier système, on reconnaît que l'âme se dissout en même temps que le corps, et avec le corps , quelle différence exisle-t-il entre l'homme et l'animal, si ce n'est que l'homme est un animal plus perfectionné ?
Ces trois systèmes aboutissent donc au même résultat : la dégradation , l'avilissement , et l'abaissement de l'homme jusqu'au degré des animaux.
(1) Athénée, liv. XI.
C'est pour cela qu'on voit PlatoDi définir l'horame « un animal terrestre apprivoisé ,
> sans plume et sans corne , vivant en troupe ; :» et définir la royauté , l'art de gouverner ces
> troupeaux > (!)•
C'est pour cela qu'on voit Aristote, comme Flaton, définjr la guerre, une espèce de chapiçi^ aux bétes et aux homnies, à laquelle la natqre avait imprigié le sceau de la justice.
Avec de pareilles idées sur l'origine et ^ destinée de l'homme , la logique devait QO^r duire l'esprit humain à reconnaître que cette espèce d'aninial pouvait être atteint conune les autres par la loi de propriété qui atteignais toute chose : Le droit de propriété de l'hoo^nnye sur l'homme se trouvait fondé.
Avec de pareilles idées, attaquer le droit dp la propriété derhorojoae sur l'homme fondé: sur sa nature même , consacré par les âges, sanctionné par les lois , enraciné dans les mœurs, ce n'eut pas été, (on le comprend maintenant) , le fait d'un, idéologue ou d'un factieux , c'eût été le fait d'u;ifou.
Voilà pourquoi,.tandis que ni le Brahmanism^e, nileMagisme, ni le Bouddhisme, ni l'Epicur risme, ni le Portique, ni l'Académie , ne l'ont
(i) Platon, Dialogue du Politique.
défendu , il s'est trouvé que Platon, Âristote et Gicéron l'ont justifié.
Tel est, en abrégé, l'histoire de cette institution fameuse qui paraissait, avec raison, aux yeux du monde antique , devoir durer aussi longtemps que l'humanité elle-même, et qui, après avoir résisté pendant dix-neuf siècles aux assauts de la civilisation chrétienne, était destiné à se perpétuer à travers les siècles, si l'idée de l'origine et de la destinée de l'homme n'avait pas été abandonnée.
Il est temps de passer, maintenant, à l'étude dudi^oifhék^iiaïgi:^.
i^ig^^^^^^^^^^^^^^^M^^^^^iggg'fi^t
SECTION DEinUEllIE.
DROIT HÉBRAïaUE.