CHAPITRE IV
De Tabolltioii de readavage*
Jésus-Christ a tiré de l'origine et de la destinée de l'homme une autre conséquence, qui ne devait pas être moins imprévue ni moins extraordinaire, pour le paganisme, que celle qui déclarait que l'homme ne s'appartenait pas à lui-même, et le plaçait ainsi dans la classe des choses du droit divin.
Mais elle n'était ni moins rigoureusement d'accord avec les prémisses de la cosmogonie chrétienne, ni moins inconciliable avec le droit du maître sur l'esclave, ou l'esclavage.
Moïse, ainsi que nous l'avons vu, n'avait véritablement révélé au monde que runité de race, ^ui se trouve aujourd'hui confirmée par la science.
Jésus-Christ, s'élançant, tout-à-coup, à une hauteur que Moïse n'avait pas atteinte , révéla au monde l'idée de l'unité spirituelle , vérité nouvelle, qui contient, ténébreusement encore, dans ses flancs , les plus grosses questions de l'avenir.
Mais, ici, les appréciations personnelles ou les commentaires pourraient paraître, au moins, prématurés , si l'on ne commençait par mettre, sous les yeux , le texte même des paroles du divin Maître.
L'évangéliste S. Jean rapporte que , dans la prière que Jésus-Christ prononça, après la Cène, pour lui-même, pour ses apôtres, et pour ceux qui croiraient en lui , il s'exprima ainsi :
€ Père saint, garde en ton nom ceux que tu
> m'as donnés, afin qu'ils soient un, comme p nous...»
> Je ne prie pas seulement pour eux ^
> mais je prie aussi pour ceux qui croiront en
> moi, par leurs paroles.
> Afin que tous soient un, comme loi, ô mon
> père, es en moi, et moi en toi ; qu'eux aussi
> soient un en nous, et que le monde croie que 1 c'est toi qui m'as envoyé.
> Je leur ai fait part de la gloire que tu m'as
> donnée, afin qu'ils soient un, comme nous » sommes un.
i Je suis en eux, et tu es en moi, afin qu'ils
> soient consommés dans un ; ut sint consom- » maiiinunum! > (1)
Pour comprendre ce qu'il y a d'éminemment nouveau, de fécond et de juste dans cette grande idée AqV unité spirituelle, il faut se reporter, encore un instant, â la cosmogonie payenne, et à U cosmogonie chrétienne.
Suivant la cosmogonie payenne, l'homme tout entier, c'est le corps :
La législation qui est faite d'après cette idée ne doit donc voir, dans les hommes, que des corps.
Au contraire , suivant la cosmogonie chrétienne, le corps de l'homme n'est qu'un accident passager , et l'homme véritable , c'est l'esprit, dontle corps n'est que l'accessoire.
La législation qui est faîte d'après cette idée doit donc voir l'esprit beaucoup plus que le corps : elle doit être, presque exclusivement, spiritualiste.
(1) s. Jean, Ev. XVn,20,21,22,23.
On pourrait , en effet , définir la législation chrétienne : la législation des esprits pourvus momentanément d'un corps terrestre.
Cela étant , que doit-il arriver si tous les hommes viennent ainsi se fondre et s'absorber, par l'esprit , dans cette grande unité divine dont Jésus-Christ parlait dans sa prière ?
Il doit arriver que toutes les distinctions secondaires tirées rfw corps, telles que les distinctions de race y de nationalité , de liberté ou d'esclavage , doivent s'effacer et disparaître, et qu'on ne doit plus voir, dans les hommes, que des esprits libres, responsables, égaux devant la loi, et n'ayant d'autres distinctions que celles du mérite ou du démérite (1).
Telles sont, en effet, les idées que l'apôtre S. Paul ne cessait de développer dans ses épîtres aux Romains, aux Corinthiens, auxGalates, aux Ephésiens, et aux Colossiens.
Dans sa première épitre aux Romains, écrite de Corinthe , vers l'année 57 de l'ère chrétienne, il disait :
c II n'y a plus de distinction entre le Juif et
(1) ....Nàm cùm omnia humaoa, noncorpore, sedspiritu metiamur , tametsi eorporum sit diversa conditio , nobis tameu servi non sunt , sed eos et habemus » et dicimus , gpiritu fratres, religione conservos.
(Lactance , Instit. div.. Ht. V, eh. 5).
— iU —
> le Grec , parce qu'ils ont tous wa même Sei-
> gneur > (1).
DaDS répître aux Corinthiens que nous avons d^à citée, il disait:
c Nous avons tous été baptisés dans un même
> esprit pour n'être qu'un seul corps, soit Juif, » soii Grec, soit esclave, soit libre, et nous » avons tous été abreuvés dans un même
> esprit » (2).
Dans son épitre aux Galates, écrite de Rome, vers Tannée 61 de Tère chrétienne, il disait :
c II n'y a plus ni de Juif ni de Grec : Il n'y a » plus dt esclave ni de libre , il n'y a plus
> d'homme ni de femme, car vous n'êtes tous
> qu'un en Jésus-Christ » (3).
Dans son épitre aux Ephésiens, écrite également de Rome, vers l'année 62 de l'ère chrétienne, il disait:
c II n'y a qu'un seul corps et un seul esprit » comme vous êtes appelés à une seule espé-
> rance, par votre vocation évangélique.
» Il n'y a qu'un seul Seigneur , une seule foi , » un seul baptême , un seul Dieu, et père de
> tous, qui est au-dessus de tous, et parmi tous, ) et en vous tous : In omnibus vobis ! » (4)
(1) Rom.. X, ii.
(2) I. Cor., Xn, 13. — (3) Galat., m, 28. — (i) Ephee., IV, 5, 6.
Et il ajoutait :
« Chacun, soit esclave, soit libre, recevra du
I Seigneur selon le bien qu'il aura fait
i> L'homme libre ou l'esclave ont le même
> maUre dans le Ciel , et devant lui, il n'y a
> point d'acception de personne » (1).
Enfin , dans son épitre aux habitants de Colosses , qu'il avait également écrite de Rome, vers la fin de l'année 62, ou au commencement de l'année 63 de l'ère chrétienne, il disait :
€ Il n'y a, ici, ni Grec ni Juif, ni circoncis ni
> încirconcis, ni barbare ni Scythe , ni esclave ]» ni libre, mais Christ est toutes choses, et eil » tous j (2).
Ainsi , égalité devant la loi chrétienne , sans distinction cfe naissance, de nation, de famille, de sexe, d'esclavage ou de liberté, voilà la grande nouvelle que Jésus*Christ et ses apôtres commencent , pour la première fois , à annoncer aux peuples.
L'unité spirituelle , plus grande que l'unité de race, atteignait donc, en plein cœur, l'institution de l'esclavage, mais elle portait, en même temps, plus haut, et atteignait, du même coup, d'autres distinctions qui ont survécu, et survivront, peut-être, encore longtemps.
(l)Ephes., VI, 9.-(2)Coloss., III, 11.
Quoiqu'il en soit, il est certain que les textes comme l'esprit du Nouveau Testament sont, comme on le voit , — aussi formels que possible, — non-seulement contre le droit de propriété de l'homme sur l'homme en général , mais aussi conlre l'esclavage.
Il y a cependant des écrivains qui ont soutenu cette thèse: que la législation chrétienne n'avait rien d'incompatible avec l'existence de ce droit.
C'est une erreur grave que la plus simple réflexion suffit à démontrer.
Nous avons dit dans la seconde section, intitulée: Droit hébraïque, que Moïse avait tellement restreint, transformé et adouci l'exercice du droit de propriété de l'homme sur l'homme chez les Hébreux, que ce droit n'avait plus, pour ainsi dire , qu'une existence nominale , et que l'esclavage, notamment, n'était plus qu'une espèce de domesticité temporaire.
Enfin , nous avons dit dans la troisième seclion, intitulée : Droit chrétien, que Jésus-Christ n'avait abrogé ou réformé cette législation de Moïse, que pour la perfectionner ou la développer , suivant l'esprit de progrès qui avait présidé à sa formation.
La seule question, que ceux qui se disent chrétiens, et se placent sur le terrain de la révélation, pourraient se faire, serait donc de
savoir si Jésus-Christ a maintenu purement* et simplement la législation de Moïse sur cette matière, ou si, au contraire, il n'est pas venu la perfectionner.
En se plaçant sur ce terrain , les partisans de l'opinion qui consiste à prétendre que le droit de propriété de l'homme sur l'homme et l'esclavage n'ont rien d'incompatible avec la législation chrétienne, se trouvent donc déjà réduits à reconnaître que, si Jésus-Christ n'a pas réformé ou perfectionné , sur ce point , la législation de Moïse , il n'a fait tout au plus que la confirmer, ou la maintenir.
Admettons, un instant, qu'il n'ait fait que la maintenir, et qu'ainsi ses apôtres, en répandant sa doctrine dans le monde , n'aient enseigné que les dispositions de l'Ancien Testament , — que serait-il arrivé ?
Il serait arrivé que l'enseignement du droit hébraïque aux autres peuples aurait eu pour résultat de ne laisser subsister, chez les payens, le droit de propriété de l'homme sur l'homme ou l'esclavage, que dans les limites auxquelles Moïse l'avait réduit pour les Hébreux.
Ainsi, les partisans de l'opinion que nous combattons, se trouvent donc encore réduits à reconnaître que, s'il était permis, dans le droit chrétien, de conserver encore l'esclavage, il ne devrait être
permis de le conserver qu'avec les transformations et les adoucissements qui le réduisaient chez les Hébreux, à une espèce de domesticité temporaire.
Ce serait déjà, en réalité, admettre le renversement presque complet de l'esclavage.
Mais, comment est-il possible d'admettre que Jésus-Christ, qui avait vu, dans l'homme, une créature bien supérieure en dignité à celle que Moïse y avait vue, n'ait fait que maintenir, sans la perfectionner , la législation de Moïse sur celte matière ?
Le bon sens le plus vulgaire répond que c'est impossible.
Il est impossible, en effet, que devant un législateur logique, un être qui est déclaré samt et immortel, soit traité de la même manière qu'un être encore matériel et périssable, comme celui qui était l'objet de la législation de l'Ancien Testament.
Il faudrait, pour cela, qu'un texte formel du Nouveau Testament, eût maintenu, sur ce point, la législation de Moïse, et ce texte n'existe pas.
On arrive donc à cette conclusion que le droit chrétien devait aboutir nécessairement à la suppression définitive de ce droit d'esclavage.
dont la législation de Moïse ne contenait déjà plus que des débris.
Quelque solide que puisse être celte argumentation , elle ne peut avoir ici , — on le comprend, — que l'autorité d'une opinion personnelle :
Cette autorité ne suffit pas.
Celui qui se permettrait de citer et d'interpréter les textes de Jëâus-Cbrist et de ses apôtres, sans avoir d'autre guide que luimême , ne s'exposerait pas seulement à ne convaincre personne , mais entreprendrait encore une œuvre téméraire , ou peut-être même , parfois, dangereuse.
Un travail sur la législation chrétienne ne peut avoir de prix qu'à la condition de représenter , dans toute sa vérité et dans toute sa jrtîrelé, ridée chrétienne y
Et, pour atteindre ce résultat, il doit s'appuyer, atitant que possible, à chaque pas, sur la doc- Mn€ des Pères de l'Eglise les plus illustres, et tes pliis rapprochés dû berceau dû Christianisme.
Recherchons donc, si, dans leur esprit, les textes du Nouveau testament n'étaient pas lâ= (Tondamnation éclatante du droit de propriété de ITiomme sûr l'homme et de l'esclavage, tel qu'il avait été établi ^âr les payens , ou ilàiiigé chez les Hébreux.