CHAPITRE V
Interprétation des textes par les Pères de l'Eglise.
Etre doué d'un esprit juste , avoir médité TAncien et le Nouveau Testament, ne jamais perdre de vue l'idée de l'origine et de la destinée de rhomme, se rappeler les conséquences que Jésus-Christ et ses apôtres avaient tirées de cette idée, et aboutir à la confirmation du droit de propriété sur l'homme , c'eût été , (nous l'avons vu) , tomber dans une contradiction qui ne pouvait pas se rencontrer.
Si, cependant, cette contradiction s'était pro^ duite, et qu'il fût possible de citer l'opinion de
quelques écrivains sacrés, pour soutenir, comme on Ta fait , que ce droit de propriété n'est pas incompatible avec la législation chrétienne, cet argument ne serait pas encore décisif.
Car, il peut arriver que le sens d'une loi ne soit pas douteux, et que, cependant, de bons esprits l'altèrent ou le dénaturent, en l'expliquant.
Dans ce cas , l'erreur ne serait pas dans la loi révélée : elle serait dans les hommes qui n'auraient pas su l'expliquer.
Quoiqu'il en soit, après avoir lu les Pères de l'Eglise grecque et latine des cinq premiers siècles, pendant lesquels le Christianisme a fleuri dans sa plus pure splendeur , nous pouvons affirmer qu'il n'en existe pas un, à notre connaissance, qui n'ait, sur ce point, suivi fidèlement les inspirations de Jésus-Christ et de ses apôtres^
Quiconque interrogera les œuvres de ces grands esprits , et notamment , celles de S.
Cyprien, Lactance, S. Clément d'Alexandrie, S. Jean Chrysoslôme, S. Grégoire de Nazianze, et S. Grégoire de Nysse , trouvera partout la preuve de cette assertion (1).
(1) Nesciiis quia templum Oei estis, et spiritus Dei habitat in vobis ? — S. Cyprien, lett. 60, sur le rachat des captifs. — S. Clément d'Alexandrie, Stromates, liv. 5, ch. 12. — Lactance , Jnslit. div. , liv. 5 , ch. 14. — S. Grégoire de Nazianze, Orat., 19.
Ceux-ci ont argumenté d«s textes mêmes qiw BOUS avons cités : ceux-là se sont appuyée sbht d'autres textes.
Les uns se sont efforcés de rappeler aui niaitres ces pajoles de Jésus^Christ : c Mais » vous , ne vous faites point appeler maifres , » car vous n'avez qu'un maitre qui e^rleChrisI; A et pour vous , vous êtes tous frères ! Omnes i vos fralresestis !.., » (1)
Et, développant, cette idée, ils ont cherché à déiïlontrer aux maîtres qu'ils étaienl les- frères de leurs esclaves.
Les autres ont commenté ces paroles de Jésus-Christ : e: Je vous donne un commaa-
> dément nouveau, c'est que vous vou&aimiez'
> les uns les autres, comme je vous ai aimés > (3). Et, ils ont écrite sur ce texte, des pages admirables , pour montrer que les maîtres, et los> esclaves devaient s'aimer du même amour^
Quelques-uns se sont attachés à ce passage:
de Fâpôtre : c Mes frères, vous avez été appelée %à la liberté; seulement ne prenez^ pas de it; cette liberté un prétexte pour vivre seloE lli> ^ chair , mais assujétissez-vous les uns aux
> autres par la charité , car toute la loi est acjf coraplie dans une seule parole qui est.
(1) s. Mathieu, XXm, 8.^2) S. Jean, xm, 35.
» celle-ci : Tu aimeras ton prochain coraine > loi-même » (1).
Quelques auteurs se sont attachés à ce texte du sermon sur la montagne , rapporté par J-évangéliste S. Mathieu : « Toutes les choses :» que vous voulez que les hommes vous fassent^ «^ faites-les leur aussi de même., car c'est la loi .:& et les prophètes, etc., etc. » (2)
Mais tous, par des considérations différentes, sont arrivés à rapprocher les maîtres des esclaves, et les esclaves des maîtres, et à fondre ces deux classes d'hommes dans une complète unité.
11 est impossible de citer, ici, tous les extraits de ces ouvrages ; car, pour être clair, il faut être court.
Cependant, nous ne pouvons résister au désir de faire connaître quelques passages de S. Jeaa Chrysostôme et de S. Grégoire de Nysse , qui «ont trop •beaux pour être passés sous silence.
Dans une de ses homélies sur l'épîlre de S. Faut aux Ephésîens, S. Chrysostôme parlait ainsi :
€ Qu'il y ait , disait-il , un mutuel échange de servitude et de soumission, et il n'y aura plus
(1) Fratres, non sumus ancillœ filii, sed liberœ, quâ libertate Christus nos liberavit.
— State, et noiite ergo jugo servitulU conimeTÏ etc^
Galates, IV, 31, etV,1, 12.
(2) S. Mathieu, VII, 12.
d'esclavage. Que l'un ne prenne pas rang parmi les libres, et l'autre parmi les esclaves. Il vaut mieux que maîtres et esclaves se servent les uns les autres, et une telle servitude sera bien préférable à une autre liberté : c'est ce que veut le Seigneur ! C'est pour cela qu'il a lavé les pieds à ses disciples. Les lois du monde connaissent la différence des deux races, mais la loi commune de Dieu l'ignore » (1).
On ne peut parler plus nettement.
Si l'on songe que S. Chrysostôme vivait à une époque où le droit de propriété de l'homme sur l'homme était encore aussi puissamment protégé par les lois existantes, que l'est aujourd'hui le droit de propriété de l'homme sur les animaux , on peut même trouver qu'il parlait assez courageusement.
Lorsqu'il disait qu'il n'y aurait plus d'esclavage, et que c'était là ce que voulait la loi du Seigneur, il est permis de croire que les propriétaires d'hommes de son temps goûtaient assez peu celle doctrine , et qu'ils l'accusaient d'ébranler trop imprudemment les bases de la propriété.
(1) s. Chrys., EpUt.in Ephes. Homil, 19, et Homil., 6, 5, 8 et 22.
Digiti:
Il y avait, surtout, dans la bouche des maîtres, un argument terrible qui a été souvent reproduit, depuis cette époque.
Comment voulez-vous , .disaient-ils, qu'on donne la liberté à des bêtes brutes , à des êtres ignorants et grossiers, méchants et corrompus? Ils ne sont pas dignes de disposer d'eux-mêmes : ils abuseraient de leur liberté.
Voici ce que S. Chrysoslôme, en formulant l'objection et la réponse , leur répondait dans le dialogue suivant :
« — Mais, dis-tu, c'est une race indomptable, ^si on lui pardonne.
» — Je le sais : cherche donc à la prendre autrement , non par les coups et la crainte , mais par les caresses et les bienfaits : Elle est ta sœur, si elle est chrétienne.
» — Mais si elle se dérange ?
2> — Marie-la: ôle-lui l'occasion de tomber.
> — Si elle vole?
» — Garde-la ; observe-la.
> — exagération ! Je serai donc sa gardienne ?
» — folie ! Pourquoi ne le serais-tu pas ?
N'a-t-elle pas la même âme que toi ? N'at-elle pas place à la même table ? N'a-t-elle pas la même noblesse (ï origine ?
> — Mais si elle esl médisapte, qiier^Uense, bavarde , ivrpgne ?
j — Eh I que de femmes libres 1^ çoQt aussi?..... > (1)
Quel adoiirable langage !
Pondant bien des siècles , les propriétaire^ d'esclaves ont renouvelé robjection : pendajQ) bien des siècles, }^s successeurs dqs apôtres qi{t renouvelé la réponse : à la .fin la réponse a vaincu l'objection.
Après S. Jean Chrysoslome , archevêque de Constanlinople, un des plus terribles adversaires du droit de propriété de Thomme sur Thomme et de l'esclavage, fut S. Grégoire, évêque de Nysse, et frère de S. Basile.
Dans sa quatrième homélie sur l'EccIésia^te, il relève, avec une indignation éloquente, ces paroles de wSalomon : « J'ai possédé des escla- !► ves , hommes et femmes , et leurs enfants ï m'ont appartenu. :>
Et il développe , sur ce texte , les raisonneraenls les plus décisifs pour démontrer que, sous l'empire de la législation chrétienne, il n'est pas permis à l'homme d'être propriétaire d'un autre homme, et de le vendre comme jes animaux.
(1) S. Chrys., Epist, in EpK ^V.
f fai possédé de^ ^daves , homm^ et j femmes. ? VoîJà biep , s'écria-t-il le combla de r^rrogaiicç.; cette parole s'attaque ouvert t^meiîtà Dieu. Eu effet, nous savons par h pro* phé^ que tout ^est soumis à sa puissance, qui i^i au-dessus tout : or, celui qui rend sien ce qpi appartient à Dieu , et le fait servir à son profit, ju3qu'à se croire le niaitre d'bommes:^ 4^ femifies , celui-là ne se laisse-t-il pas eu^ 'traîner à Un orgueil contre stature , (3t m se regarde*t-il pas coproe un être supérieur J peu^ qui lui so.nt soumis ?
,1» J'ai possédé des esclave$ , hommes M femtnes / > — Vous condamnez à l'esclavage rhomme qui, par sa nature, esi libre, est son maître , ^l vous faites une loi contre Dieu, eu détruisant sa loi naturelle. Car celui que le créature a fait maître de la terre, et qu'il. i^ établi popr commander, vous le soumettez au joug de Tesclavage, et ainsi, vous résistez., vous vous attaquez au précepte divin. Ave^vous donc oublié quelles sont les limites d^ votre pouvoir ? Ce pouvoir a été limité à ua point déterminé: vous ne pouvez l'exercer que sur les animaux privés de la raison^ En effet , il est dit dans la Genèse : Que l'homme commande aux oiseaux , aux poissons , et au^ quadrupèdes. Comment se fait-il que, uéglL^
géant les êtres qui vous ont été donnés pour esclaves , vous vous attaquiez à ceux qui sont libres de leur nature, et vous réduisiez à la condition des quadrupèdes et des reptiles , ceux qui sont de la même nature que vous?
» Vous avez tout soumis à rhomme, s*écrie le prophète dans l'Ecriture : et il comprend, dans cette parole , les animaux soumis à notre raison, les bœufs et les brebis. Est-ce que ces hommes, les esclaves, sont nés de vos troupeaux ? Est-ce que des bœufs est sortie une race humaine ? Les seuls esclaves de l'homme sont les animaux privés de la raison. Le Seigneur , dit le psalmiste, produit l'herbe pour les bêles de somme, pour les esclaves de l'homme. Et vous, détruisant la loi naturelle de l'esclavage et de la domination, vous faites du maître un esclave, et vous le soumettez à son égal ?
> J'ai possédé des esclaves, hommes et femmes ! 3> Combien, dites-le moi, les avez-vous achetés? Qu'avez-vous trouvé dans le monde qui pût valoir un homme? A quel prix avezvous estimé la raison ? Combien d'oboles avezvous données pour l'image de Dieu ? Quelle somme avez-vous payée pour acheter l'être sorti des mains de Dieu? Le Seigneur a dit :
€ Faisons l'homme à notre image et à notre res- > semblance. i^ Celui qui a été créé à l'image de
Dieu, qui commande à tout V univers, qui a reçu du Seigneur le pouvoir sur tout ce qui est en ce monde, à qui donc, dites4e moi, appartient-il de le vendre, à qui de l'acheter ? Dieu seul le peut : ou plutôt, si j'ose ainsi parler, lui-même il ne le peut pas. Le Seigneur nous dit , en effet : « Je ne me repens point des dons que j'ai accordés, i Par conséquent, il ne nous réduira pas à l'esclavage, lui qui , tout en nous laissant sujets à l'esclavage du péché, nous a établis dans la liberté. Mais si Dieu n'a pas réduit à l'esclavage Télre qui est né libre, quel est celui dont le pouvoir passera avant le pouvoir du Tout-Puissant ? Et comment pourraiï-on vendre celui qui commande à toute la terre, et à tout ce qui est sur la terre? Car, il faut que l'on estime dans la vente le pouvoir de celui que Ton vend. Quel est le prix de tout ce qu'il y a sur la terre ? S'il est impossible de le déterminer , combien vaudra , dites-le moi , celui qui est au-dessus de tout cela? Quand même vous me répondriez qu'il vaut le monde tout entier , vous ne l'estimeriez pas encore à sa valeur. Car celui qui connaît la nature humaine, ne dira pas que le monde tout entier est un prix suffisant pour une âme. Donc, lorsque l'on s'en va vendre un homme, celui que l'on mène au marché, c'est tout simplement le maître de la
— liO — terre. Avec lui, il faudra vendre la terre , et toutes les créatures qu'elle renferme , ç'est-à* dire les continents, la mer, les îles el tout ce qui s'y trouve ! Que pourra donc payer celai qui achète, que pourra recevoir celui qui vend, quand, dans le contrat, il s'agit d'un être d'une telle valeur ? Quoi ! un morceau de pardiemin, un écrit de quelques lignes, un chiffre, mt ils pu vous faire illusion, au point que vot$s vous êtes crus les possesseurs de l'image de Dieu I démence ! Mais, si ce contrat de vente est déchiré, si ces lignes sont dévorées par l'humifdite, si quelque goutte d'eau les efiace, où trou*verez-vous donc des preuves qui attestent votre droit de propriété ? Vous ne différez de celui qui est votre esclave que par le nom. Le pouvoir que vous vous arrogez ne vous accorde rien, ni pour la prolongation de la vie, ni pour aucune supériorité ! Votre origine est la même ; votre vie est la même. A vous qui êtes le maître, et à celui qui est votre esclave, se font sentir, égàle^ ment, et les exigences du corps et lesmouve*^ ments de l'âme , et l'abattement et l'ardeur, et )a joie et la tristesse , et la souffrance et la vo^ Jupté , et la colère et la crainte , et la maladie et h mort. L'esclave et le maître diffèrent-ils donc en quelque chose ? Est-ce qu'ils ne respirent pas le même air ? Est-ce qu'ils ne contemplent
pas le même soleil ? Esl-ce qu'ils ne conservent pas r existence en se nourrissant de la même: manière? L'organisation de leur corps est-elle différente ? Tous deux ne sont-ils pas, après leur Bttort , égalefident réduits en poussière? Ne sercfnt-ils pas jugés par le même Dieu ? N'y aura-t*il point pour eux un ciel semblable, uq semblable enfer ? Votis,^ dont cet homme est en tout l'égal , quel titre de supériorité , je voua h demande, avez-vous à invoquer pour vous croire sonr maître ? Homme vous même , comment pouvez-vous vous dire le maître d'un homme ? >
Voilà comment parlait , il y a plus de quinze siècles , un évêque de la Cappadoce , que les- Pères du second concile de Nicée avaient surnommé : légère des Pères.
Y a-t-il rien d'aussi puissant et d'aussi beaîi ? — Mais que nous sommes loin de Socrate , de Platon y d'Axistote et de Cicéron ?...
Ce morceau écrit vers la fin du quatrième siècle de l'ère chrétienne , et qui n'a pas en-^ oore été traduit intégralement dans la langue française , peut être considéré comme le couronnement de tout ce qui a été dit sur cette matière.
Il confirme et justifie , sur tous lespoiiits;,. les raisonnements qui ont été présentés dans
— U2 — les chapitres précédents , à l'appui de cette thèse.
Pour être complet et juste, il faudrait, peutêtre, citer encore les canons des différents conciles particuliers , assemblés sur tous les points de la chrétienté, et qui ont souvent fait , dans cette matière , des applications remarquables de la loi chrétienne , m tenant compte des temps et des lieux.
Hais , en dehors de rares exceptions , nous n'invoquerons pas, dans le cours de ce travail, l'autorité de ces recueils <iue nous appellerions, volontiers, les recueils de la Jurisprudence chrétienne.
Le meilleur moyen de faire accepter une vérité ou de faire reculer une erreur , c'est de rester sur le terrain des principes, et de parler le moins possible de ceux qui les appliquent.
Il nous suffit donc d'avoir prouvé que les écrivains les plus considérables ont interprété les textes de la législation chrétienne dans le sens de l'abolition du droit de propriété de l'homme sur l'homme et de l'esclavage.
Maintenant, pour achever ce travail , il nous reste à expliquer pourquoi ces institutions ont subsisté si longtemps , au mépris de cette législation formelle.
Nous aurons, ainsi, Toccasion de faire connaître quels sont les moyens qui sont indiqués par le droit chrétien pour faire triompher les grandes réformes.