CHAPITRE VI
moyens employés par les apAtres povr Valbolitioii du droit de propriété sur Tliomn^e et de l'eselaYage*
Il est nécessaire de se transporter par la pensée à dix-huit siècles en arrière, pour se rendre compte de TefFet immense et imprévu, que produisirent dans le monde les paroles de Jésus-Christ et de ses apôtres.
Au moment où le système du matérialisme et de la force brutale , sur lequel reposaient toutes les législations du paganisme, était arrivé à son plus haut période de développement, ces paroles se communiquèrent , bientôt , de
proche en proche , comme la lumière au mi- ' lieu des ténèbres , à travers les îles , les archipels et les mers, — jusqu'aux extrémités des pôles.
Toutes les têtes se relevaient ; tous les cœurs battaient ; toutes les poitrines se soulevaient.
La difficulté la plus redoutable qui existait, alors , c'était de faire pénétrer ces vérités dans l'esprit des peuples, sans provoquer dés révolutions sanglantes , et soulever des millions d'esclaves contre leurs maîtres.
Comment, en effet, publier cette loi nouvelle, et ne pas mettre, en même temps, les armes à la main aux trois-quarts de l'humanité contre l'autre ?
Si Jésus-Christ et ses apôtres avaient dit :
€ A partir de la promulgation de cette loi , le » droit de propriété de l'homme sur l'homme » est aboli, et chacun rentrera dans sa liberté ]» naturelle ,. }> le monde antique aurait été bouleversé jusque dans ses fondements.
Mais, il est certain que la suppression violente de ce droit aurait entraîné mille fois plus de désastres que sa prolongation pendant des siècles.
A la suite de conflits terribles, où la victoire et la défaite se seraient succédées tour-àtour, l'humanité aurait oublié de croire à l'Evan-
giie, pour ne plus croire qu'au régime de la force.
Jamais les propriétaires d'hommes n'auraient été convaincus quQ leur droit de propriété n'était pas légitime, et jamais les personnes soumises à ce droit de propriété n'auraient pu comprendre qu'il leur était possible de réconquérir la liberté, sans recourir à l'emploi de la force.
Ainsi, le remède qui était destiné à sauver le monde n'aurait servi qu'à le faire périr.
Jésus-Christ enseigna qu'il n'y a de révolulions durables que celles qui s'accomplissent par la persuasion et par le temps.
Jamais , avec ces disciples , il ne s'était montré en maître hautain^ impérieux, domina* teur, déployant l'appareil de l'autorité.
Il les avait appelés : ^e^ amis (1). Il s'était même abaissé jusqu'à laver leurs pieds, afin qu'à l'aspect d'un Dieu à genoux devant sa créature, l'homme comprit le dévouement qu'il devait à son semblable.
Toute la législation de l'Ancien Testament était fondée sur la crainte ; Jésus-Christ avait fondé la sienne sur l'amour : il voulut donc qu'elle triomphât, non par la crainte, mais par l'amour.
(1) s. Jean, XV, 15
Il avait dil : c Vous savez que ceux qui veu-
> lent commander aux nations les maîtrisent, ) et que les grands d'entre eux leur comman- ) dent avec autorité y mais il n'en sera pas
> de même parmi vous / » (1)
Les apôtres comprirent donc qu'il n'y avait qu'un seul moyen d'arriver à l'anéantissement du droit de propriété de l'homme sur l'homme et de l'esclavage, selon le texte et l'esprit de la loi chrétienne:
C'était de ne faire appel qu'à la persuasion, et de laisser les volontés des propriétaires entièrement libres.
Hais, en même temps qu'ils recommandaient aux esclaves de supporter la servitude avec patience, ils les pressaient de profiler avec ardeur de la liberté , et de ne jamais rentrer volontairement dans l'esclavage :
€ Avez-vQus été appelés , disaient-ils , étant ) esclaves, ne vous en faites point de peine, 1 mais aussi , si vous pouvez être mis en li-
> berté, profitez-en. Car l'esclave, qui est appelé
> par le Seigneur, est l'affranchi du Seigneur.
> De même, aussi, celui qui est appelé étant
> libre est l'esclave du Christ. Vous avez été
(i) s. Marc, X, 42, i3.
> achetés à un grand prix, ne devenez point
> esclaves des hommes ! > (1)
• Une occasion ne larda pas à se présenter, pour montrer avec queUe rigueur ils entendaient proscrire la violence et la contrainte.
Un esclave du nom d'Onésime, qui demeurait chez un riche Phrygien nommé Ph ilémon , à Colosses, s'était enfui à Rome, et avait étudié le Christianisme sous Tapôtre S. Paul.
S. Paul renvoya cet esclave à Philémoû , avec une lettre dans laquelle il déclarait ne faire appel qu'à sa liberté et à sa charité (2).
€ Je te prie, disait-il, pour mon filsOnésime, 2» que j'ai engendré , étant dans les chaînes ; » reçois -le comme mes propres entrailles.
» J'aurais souhaité de le retenir auprès de moi, » afin qu'il me servît, au lieu de toi, dans les » liens où je suis à cause de l'Evangile, mais D je n'ai rien voulu faire sans ton consenteinent, » afin que le bien que tu feras ne soit pas forcé, i> mais qu'il soit volontaire.
» Car peut-être que s'il a été séparé de toi » pour quelque temps , c'était afin que tu le » recouvrasses pour toujours :
(1) 1. Cor., VII, 21, 22, 23. Noliie fieri servi hominum.
(2) Epit. à Tioiolhée.
» ]Uais non plus comme un esclave (1) , mais
> comme le frère le pbis cher, à la place d'un
> esclave , surtout pour moi , et combien plus
> encore pour toi, et dans la chair, et dans le » Seigneur!
» Si, donc , tu me regardes comme uni avec
> toi, reçois-le comme si c'était moi-même.
» Que s'il t'a fait quelque tort, ou s'il te doit » quelque chose, mels-le sur mon compte.
» C'est moi Paul, qui t'écris de ma propre
> main : je te le rendrai pour ne pas dire que » tu te dois loi-même à moi.
> Ainsi, mon frère, que je reçoive ce plaisir » de toi en notre Seigneur : Réjouis mes en-
> trailles au nom du Seigneur.
» Gonflant dans Ion obéissance, je t'ai écrit, » sachant que tu feras encore plus que je ne B dis. »
Celle épîlre de S. Paul, écrite en langue grecque, à Rome , vers l'année 62 ou 63 de l'ère chrétienne, est remarquable à plus d'un titre ,. et mérite d'appeler l'attenlion.
D'abord , jamais on n'avait encore osé dire ou écrire à un mailre qu'il était le frère de son esclave, dans la chair ;
(i) « Jàm nop ut tervumi sed pro servo charissimuia fratrem, maxime mihi : quanto autem magis tibi, et in came,, et in Domino. » — Timoth. , 16.
Mais, ce qu*il y avait de plus habile, c'est que, tout en laissant au maître la liberté entière de garder ou d'affranchir son esclave , S. Paul réduisait, en réalité, Philémon à l'impossibilité de refuser Taffranchissement d'Onésime.
C'est, en effet, comme s'il avait dit:
— Se déclarer chrétien , accepter la législation chrétienne, reconnaître, en conséquence, quel'homme est un temple saint où Dieu habite , et qui n'appartient qu'à Dieu, et prétendre, en même temps, être propriétaire de ce temple , ce n'est pas seulement se mettre en contradiction avec soi-même , c'est encore violer la loi :
Donc, pour être conséquent, et pour respecter la loi, tout propriétaire d'hommes doit affranchir son esclave, saufàréclamer leprixdeson affranchissement.
Avec ce système, on comprend ce qui devait arriver : L'abolition du droit de propriété sur l'homme ou de l'esclavage pouvait s'effectuer d'une manière lente, mais elle devenait infaillible.
Aussi , Philémon qui était chrétien , reçut Onésime comme un frère, et lui rendit la liberté.
L'esclave fut proclamé évêque d'Ephèse , après Timolhée, et devint ainsi, dans la métropole même de l'Asie Mineure, un des exemples
les plus extraordinaires de la transformation qui devait s'opérer dans les lois, sous Terapire de l'Evangile.
Il y a, dans ce texte de l'apôtre S. Paul, un autre enseignement digne d'être médité par tous les hommes qui entreprendront d'introduire une grande réforme dans les législations de leur pays.
C'est que , pour que celte réforme soit praticable et salutaire, il faut commencer par respecter chez les autres la liberté qu'on veut obtenir pour soi-même.
Aucune mesure n'est plus sage, plus habile, plus assurée du succès , et — ce qui vaut encore mieux , — n'est plus profondément conforme au génie chrétien.
Il ne nous reste plus , pour terminer , qu'à faire connaître quels sont les progrés qui ont été accomplis depuis la promulgation de la loi chrétienne, et les progrès qui restent à accom-»» plir pour atteindre le but qu'elle a déûnitir vement fixé.