CHAPITRE II
Du droit de wente des waincas par les wainqiieiirs*
Une des règles du droit des gens les plus répandues à celle époque , donnait aux généraux qui avaient remporté la victoire , le droit de vendre non-seulement l'armée qu'ils avaient défaite, mais encore toutes les populations du pays soumis à leur puissance.
Ce droit paraissait à tout le monde aussi simple que raisonnable.
En effet , toute l'antiquité partait de cette idée que le vainqueur avait le droit de massa-
çrer tous ceux qui , voulant vider leurs différends par la voie des armes, avaient succombé dans la lutte.
Les premières guerres n'avaient été que de grands massacres.
Alors, on tuait tout ce que le combat avait épargné, depuis le soldat jusqu'au laboureur, depuis l'homme jusqu'à la femme , depuis l'enfant adulte jusqu'au nourrisson (1).
Pelilàpelil, on réfléchit que, puisqu'on avait le droit de tuer les vaincus après la victoire, on devait, à plus forte raison , avoir le droit de ne les conserver qu'à la condition de pouvoir les vendre.
Il semblait, alors, que celui qui était maître de disposer de la vie d'un homme devait être maître de disposer de son corps , et qu'ainsi le droit de tuer impliquait le droit de vendre.
C'est Ninus, le premier roi des Assyriens, le fondateur de Ninive, le conquérant de l'Egypte,
(1) Nombres. XXXI, 9, 17. — Rois, I, 15, 3—27, 29. — Rois, II, 12, 26, 31.— I. Paralip., 20, 3. -11. Paralip.,25, 12.— Juges, 20,48. — Diodore de Sic. excerpta, 26.
Lex nulla caplo parcit, aut psnam impedit.
Quodcumque libuit Tacere, victori licet.
(Sénèque-le-Trag., les Troymnes, t. 354 et 356). V. Cic. oral. Pro Marcello, § 4.
de rinde et de la Bactriane, qui fît le premier, dit-on, celle découverte (1).
En conséquence , quand les vainqueurs ne jugeaient pas à propos de passer au fil de Tépée leurs prisonniers de guerre , ou les populations qu'ils avaient subjuguées, ils annonçaient qu'ils les mettraient en venle (2).
De loules parts , les peuples des pays circonvoisins accouraient , et chacun suivant ses goûts et ses moyens, venait faire sa provision d'hommes, de femmes, déjeunes filles ou de jeunes garçons.
Voici , généralement , comment cela se passait.
Par une . singulière dérision , il était d'usage de meltre sur la tête des malheureux que l'on vendait ainsi , une couronne de fleurs ou de branchages pour indiquer qu'ils étaient vendus en vertu du droit de la guerre.
C'est de là que vient cette expression qui se retrouve si fréquemment sous la plume des écrivains de l'antiquité : vendre sous la couronne (3).
(1) s. Augustin, quœst. en. utroq. mixlim, g 115.
(2) Servi, ex eo appellali sunt quod imperatorcs captivos vendere, ac per hoc servare, non occidere soient. — L. 239, dig. de verb. signif.
(3) Aulu-Gell., Nuilê aUiques, liv. 7, g i. — Tite-Liy., lÎT. b, i 22. — Pubères verberatos necari, conjuges Kberof qae $ub corond lege belli venire. — • Til.-Liv. , liv. 8,2?, Ht. 15, § 7, Uv. 17, 2 22.
Qaand on n'avait pas de couronne , on plantait, tout simplement, une pique ^n terre; on faisait ranger les soldats ou les populations , par groupes, autour de ces piques, et on les mettait à l'encan.
C'est de là que vient aussi cette autre expression , non moins fréquente chez les anciens auteurs, vendre sous la pique (1).
L'histoire est pleine de ces sortes de ventes , publiques ou particulières.
C'est ainsi que, dans Homère, le vieux Priam se plaint à Hector qu'Achille a vendu une partie de ses enrants dans des iles lointaines, et qu'Hercule fait la même plainte à Ândromaque (2).
C'est ainsi qu'en Grèce , les habitants d'Orchomène furent vendus par les Thébains ; ceux d'Olynlhe par Philippe de Macédoine, ceux de Scotusse par Alexandre , tyran de Pherès ; ceux de Delos, par Ménophane, général deMithridate ; et ceux de Corinthe , par Mummius, général romain.
Ce fut ainsi que la belle courtisane Laïs, qui était née à Hyccara, en Sicile, avait été vendue» toute jeune encore, après la prise de cette ville par Nicias, et transportée dans le Péloponnèse.
(1) Tit.-Liw, liv. 17, g 24, liv. 23, § 27. — Sapra mille captiYorum subhasld venierunt.— Martial, 8at.,3, v.33....
(2) Homère, Iliade, ch. 22 e( 2i.
C'est de cette manière qu'Alexandre-le-Grand procéda lorsqu'il s'erapara de la fameuse ville deThèbes, et il agit de même, avec les Indiens, quand il fît la conquête de Tlnde.
Ainsi, Quinle-Curce raconte qu'après avoir tué quatre-vingts raille Indiens chez les Prœstes, il vendit un grand nombre de captifs ^ou^ la couronne (1).
Cicéron , qui n'était pas seulement un grand philosophe et un grand orateur, mais qui commandait aussi des armées , faisait comme Alexandre.
Un jour qu'à la lêle de ses légions, il venait de s'emparer d'une place forte de la Cilicie, — Il écrivit aijssitôt à son ami Atticus:
« Aujourd'hui, dix-neuf de décembre, je
> fais vendre les captifs , et dans ce moment
> où je t'écris, sur mon tribunal, celte mar- » chandise s'élevait déjà à douze millions de
> sesterces » (2).
Tout près de nous, en Belgique, à la prise de Namur, Jules César vendit d'un seul coup cinquante-trois raille prisonniers.
(1) Diodore de Sic, liv. Uetliv. 16. — Plutarque, Vie de iVt'cio*.— Pausanias, Voyage en Elide, ch. 5.— Id., Voy, en Laconie, ch. 23. — Id., Voy. en Achaîe, ch. 16. — Justin, liv. XI, § 4.— Quinte-Curce, liv. 9, § 8. — Demosth., Olynlh.
(2) Cic. à Atticus; liv. 5, lelt. 20.
Dans la Gaule, à Vannes, après avoir fait égorger loul le Sénat breton , il fil vendre le reste des habitants sons la couronne.
Enfin, sans entrer dans plus de détails, il suffira de dire que ce droit do vente des vaincus par les vainqueurs se pratiquait sur toute la terre, non seulement du temps de Jésus-Christ, mais longtemps après.
Ainsi, au siège de Jérusalem, durant lequel onze cents mille Juifs périrent, Titus fit vendre tous les prisonniers qui étaient au-dessous de dix-sept ans (1).
(1) Cœsar, de Bell, gallic, Iîy. 2 etiiv. 3. — Plutarqne , Vie de Fabius Maxim, — Slrabon , liv. 4 et liv. 17, — Josèphe, hisl, des Juifs, liv. 6, chap. U.