CHAPITRE VIII
Des Toleiirs d'hommes.
Quand une chose est très recherchée, dans le commerce, il n'y a pas seulement que des marchands honnêtes qui s'occupent d'en faire le trafic.
Au-dessous du commerce légal et officiel , il s'établit un commerce interlope et clandestin qui fait une terrible concurrence à l'autre.
Il y avait donc, dans les sociétés antiques, tout un monde de voleurs d'hommes, et parfois même ce monde avait son organisation propre , sa discipline, son territoire, ses armées, ses
flottes, et traitait de puissance à puissance, avec les gouvernements réguliers.
Le voleur d'hommes se mettait en embuscade, à l'angle des chemins , à l'embouchure des fleuves , sur les côtes de la mer , à la porte des villes, dans les carrefours , dans les rues, dans les promenades, et personne ne pouvait être sûr de ne pas être pris, un jour ou l'autre, et vendu , lorsqu'il se mettait en voyage , ou sortait tranquillement de sa maison.
Il n'y avait pas, on peut le dire, un seul coin de la terre et des mers, où les citoyens les plus considérables, comme les plus humbles, fussent à l'abri de ces invasions, et l'on trouve des exemples de ces faits depuis les temps les plus reculés jusqu'aux temps postérieurs à Jésus- Christ (1).
Dans Y Odyssée d'Homère, il est question d'une Phénicienne, volée par des corsaires Taphiens et qui l'avaient vendue au père du pasteur Eumée : Cette Phénicienne était la fille d'Arybante , qui était née à Sidon (2).
Tite-Live nous a rapporté l'histoire de ces trois ambassadeurs qui portaient à Delphes la
(1) Mercatoribus tutum mare non fuisse dicam , cùm duodecim secures in praedonum potestatem pervenerint. — Cic. pro leg. manilia, g 12 et suiv.
(2) Homère, Odyssée, eh. 15.
— recoupe d'or offerte par les Romains à ÂpoIIoa Pytbien , après la prise de Yeïes , et qui furent pris par des corsaires de l'île de Lipari.
Mais , ce qu'il y eut de plus curieux , c'est que le Sénat, par un décret solennel, admit le chef de ces brigands aux droits de l'hospitalité, et lui fit même de riches présents , au nom de VEtat, parce qu'il avait respecté les ambassadeurs Romains.
Une autre fois, le même écrivain nous montre le Sénat négociant avec la reine d'illyrie pour obtenir la remise de marchands Italiens, qui avaient été capturés par ses sujets , au moment où ils sortaient du port de Brindes.
On ne se figurerait jamais, aujourd'hui, ce que répondit la reine : « Je ne permettrai pas, dit-
> elle , que vos nationaux soient capturés par
> les vaisseaux de VElat, mais les rois d'illyrie
> n'ont pas coutume de défendre aux parti-
> entiers de faire sur mer les prises qui peuvent
> se présenter ! >
— Il fallut une guerre avec l'IUyrie pour faire entendre raison à la reine (1).
Du temps des troubles de l'Asie, avec Mithridate, c'était bien une autre affaire :
Les mers de Crète , de Cyrène , d'Epire ,
(1) Tile-Live,!. 5, 828.-Id.,liv. 20, g 24.
— Ai — d'Achaïe, et le golfe de Malée, qu'on appelait, à cette époque, le golfe d'Or, à cause du riche butin qu'on y faisait, étaient infestés de corsaires.
Les villes de Phaselis , d'Olympe, d'Isaure, étaient en leur pouvoir , et il fallut tous les efforts de Publius Servilius pour détruire cette redoutable association.
n y avait beaucoup d'hommes distingués par leur naissance et leur capacité qui considéraient la profession de pirate comme une profession honorable.
Les choses étaient arrivées à ce point, qu'ils avaient constitué, en dehors du droit des gens , une espèce d'Etat ou de République de forbans, qui éclipsait par le luxe et l'opulence , l'opu-* lence et le luxe des plus grandes cités.
Les poupes de leurs navires étaient dorées ; les ponts étaient recouverts de tapis de pourpre ; leurs rames étaient argentées.
Ils avaient pillé les temples les plus célèbres, et s'étaient emparés de quatre cents villes.
ns avaient fermé toute la Méditerranée, et coupé sur ce point, la communication entre les peuples.
Ils avaient enlevé deux préteurs vêtus de leur robe de pourpre , et ils les avaient em-
— ramenés , avec leurs licteurs et leurs domestiques.
Jules César avait été pris lui-même près de Tîle de Pharmacuse, à peu de dislance de Salamine, en revenant de Bilhynie, où il était allé voir le roi Nicomède , et il avait fallu qu'il leur payât environ deux cent soixante-quinze mille francs de notre monnaie pour se racheter.
Rome dut é^iper cinq cent navires, et mit sur pied vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille hommes de cavalerie , pour combattre ces forbans.
Le commandement de ces forces fut confié à deux questeurs, et à vingt-quatre sénateurs, qui étaient tous d'anciens généraux et des personnages prétoriens.
Enfin, ce fut le grand Pompée qui eut la gloire de vaincre et de disperser , au nom de la République romaine , cette République de corsaires (1).
A peine les guerres de Servilius et de Pompée étaient-elles finies qu'il fallut recommencer contre les pirates des îles Baléares, devenus l'effroi des navigateurs qui côtoyaient leurs côtes (2).
(1) Florus, liv. 3, g 6.--Plularque, Vie de César.
(2) Florus, liv. 3, § 7.
Ces brigands élaîent-ils dispersés d'un côté? Aussitôt ils se reformaient sur un autre point.
Sidé était un port célèbre de la Pamphilie, qui se trouvait sur le bord de la mer de Lycie, dans l'Asie Mineure : ce port était devenu un vrai nid de pirates.
On vendait, là, publiquement, des hommes à l'encan, sans même se donner la peine de cacher que c'était de la marchandise de contrebande.
Pas loin de Sidé , dans les Cyclades , se trouvait l'ile de Délos : c'était une place de commerce considérable et riche , un immense entrepôt, d'où l'on expédiait chaque jour des milliers de gens volés.
Il en était de même à Malte.
Mais que n'aurions-nous pas à dire si nous racontions les ruses et les artifices qu'on employait dans les villes pour voler les jeunes enfants?
Une des plus piquantes comédies de Plante repose sur la reconnaissance de deux petites filles volées avec leur nourrice à Carthage , par un pirate Sicilien.
Les pirates avaient vendu la nourrice et les deux filles à Anactorium, moyennant drx-huit mines , et ils avaient même eu l'insolence
d'avouer à l'acheteur qu'ils les avaient volées (1).
Comment, du reste, s'étonner qu'il y eût des voleurs d'hommes quand l'état de la civilisation permettait aux citoyens de traiter légalement avec les marchands d'hommes ?
Partout où l'Etat permettra de vendre des hommes, il se trouvera des industriels pour les voler.
(1) Slrabon, liv. il, ch, 3, g 1.— Id., H?. U, ch. 5, § 3.-^ Cicér., Cont. rerrès,Vf^ § 46. — Piaule, le CarthaginoU, act. 4, se. 2.