CHAPITRE IV
ChKamen de la doctrine de S^ Augustin, sur le serment.
Le 28 août 430 de Tore chrétienne, — dix ans après la mort de S^ Jérôme, — dans une ville d'Afrique qui était alors assiégée par les Vandales, s'éteignait un vieil évêque, aussi lïiodeste que vertueux, mais dont le génie fut, sans contredit, le plus brillant, le plus fécond, le plus souple, et le plus politique de tous ceux qui, jusqu'à celle époque, avaient préparé le règne et la puissance de FEglise.
Nous voulons parler de S^ Augustin.
Après avoir dissipé les premières années de
'sa jeunesse dans tous les plaisirs du monde,
et remporté , comme professeur, d'éclatans
succès dans les chaires de rhétorique de Car-
thage, de Rome et de Milan, il fut éclairé par l'étude de FEvangile, et reçut le baptême à 31 ans. Devenu prêtre, il distribua ses biens aux pauvreS; se consacra tout entier aux travaux du sacerdoce, et acheva le reste de sa vie dans l'exercice de toutes les vertus : Possidius, évêque de Calane, a raconté qu'il avait composé mille trente ouvrages, en comptant ses sermons et ses lettres.
Le nombre et l'importance de ses* écrits, la place qu'ils occupent dans l'histoire ecclésiastique, l'influence considérable qu'ils ont exercée sur rEghse, ne nous auraient permis à aucun point de vue, de passer S^ Augustin sous silence : mais les explications tout à fait nouvelles qu'il a données sur le serment^ nous font un devoir de l'étudier séparément, et de consacrer à l'examen de .^^cs doctrines, un chapitre particulier.
Le fils de S^^ Monique raconte, dans ses confessions, qu'un jour, le visage baigné de larmes, l'esprit en proie aux plus douloureuses perplexités, il se roulait sur la terre, lorsqu'il crut entendre une voix douce qui lui disait : Prends et lis ! Il se leva, courut chez un de ses amis, et trouva, sur la table, un livre qui contenait les épîtres de S^ Paul. Il prit ce livre, l'ouvrit au hasard, et ses regards s'arrelèrent sur le passage suivant : « Ne passez pas votre
vie dans les festins et Vivrognerie, ni dans la débauche et l'impureté j ni dans un esprit d^ava^ vice et de contention ^ mais revêtez-vous de N. S. Jésus-Christ, et gardez-vous de satisfaire les désirs déréglés de la chair. » Il fut tellement frappé de ces paroles qu'il prit la résolution de renoncer au monde, se retira dans une campagne, et se mit immédiatement à l'œuvre, pour se préparer au grand rôle que la Providence lui avait réservé.
A partir de ce moment, S^ Augustin eut toujours une grande admiration pour S^ Paul, et il ne faut pas pénétrer, longtemps, dans sa pensée, pour découvrir qu'il s'est attaché particulièrement à le prendre pour modèle.
On se souvient que, dans une épître qu'il avait adressée aux habitants de Corinthe, Yapôtre des gentils disait qu'il n'avait pu leur parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels, comme à des enfants en Christ. « Je vous ai donné du lait à boire, — leur avait-il dit, — et je ne vous ai pas donné de viande, parceque vous n'étiez pas en état de la supporter ; et maintenant encore, vous ne le pouvez pas, parce que vous êtes encore charnels. » (1)
Ce sont ces paroles de S^ Paul qui ont inspiré, toute la doctrine de S* Augustin.
(1) Corinth. III. 1. 2.
Ce père est le premier des écrivains ecclésiastiques qui, sans abandonner la théorie, s*est placé, pour expliquer le nouveau testament, sur le terrain pratique.
C'est ainsi, par exemple, qu'en matière de serment, sans méconnaître la portée du précepte Evangélique qui dit de ne pas jurer du tout, il a expliqué ce précepte en ce sens qu'il était permis de jurer, sans péchés lorsque le serment était néœssaire, et il a justifié cette concession par divers exemples tirés de l'Ecriture Sainte, parfaitement appropriés aux idées de ceux qui n'étaient encore que des enfants en Christ, (1)
C'est dans ses Lettres, dans ses traités spéciauxy et dans ses sermons, que nous allons trouver la preuve de ce que nous venons d'avancer.
L'an 398 de l'ère chrétienne, un Romaîtt converti au christianisme, et qui demeurait, alors, en Afrique, lui écrivit une longue lettre pour le consulter sur diverses questions. Nous allons analyser celles qui sont relatives au serment, et qui peignent admirablement les mœurs de cette époque :
« J'ai appris, — disait ce Romain,— qu'aux
(1) Factussum infirmis inûrmus.ut infirmos Lucrifacerem. (1. Cor. JX. 22.)
Ârzuges, (contrée limilrophe de la pro Bizacène,) les barbares don), on se sert conduire les voitures publiques, ou pour der les fruits de la terre, ont coutume d rer par leurs démons, devant le décurioi le tribun chargé de la garde des limite que, sur le certificat de ce décurion, co tant qu'il a reçu ce serment, les maîtres c fermiers des héritages, ou les voyageur se trouvent dans la nécessité de passer p pays, se servent de ces barbares, comme désormais assurés de leur fidélité, les uns pour la conservation de leurs fruits, les a pour la sûreté de leurs personnes : Je vou bien savoir si ces derniers ne se renden coupables, en acceptant de pareilles garar J'ai encore appris que mes propres fen eodgeni des barbares la même sorte de ment, pour la conservation de mes fruit vsudrais bien savoir, si ce serment, où jure par les démons, ne souille point les fi et si un chrétien, qui lésait, et qui en m; ou qui vit du prix de ces mêmes fruiti devient point impur?.... à supposer qt barbare, qui prête ce serment criminel, c le fermier ou le tribun chrétien, à lui fa même serment par lequel il jure, afin de surer lui-même de la fidélité de la partit laquelle il contracte, le chrétien qui jure i
estait seul souillé, ou bien ne souille-M pas aussi ceux dans Vintérèt desquels il jure de cette manière ? Du reste, pour que vous ne preniez pas la peine de chercher, dans récriture, des textes qui pourraient servir à résoudre ces questions, je vous dirai ce que f y ai trouvé. J'y ai trouvé que Laban dit à Jacob:
« que le Dieu d'Abraham et le Dieu de Nachor soit juge entre nous, » — sans que l'écriture exprime, au surplus, quel est ce Dieu de Nachor. J'y ai encore trouvé qu'Abimalech, et ceux qui étaient avec lui, firent serment à Isaac, sans que récriture fasse connaître de quelle manière fut fait ce serment. Si vous trouviez vous-même quelque chose de mieux, je vous prierais de m'en faire part. »
La réponse de S' Augustin est trop curieuse pour ne pas être citée toute entière :
— « Vous êtes en peine, — dit-il, — si, pour vous assurer de la fidélité d'un homme, on peut se prévaloir du serment qu'il aura fait par les démons, pour s'obliger à la garder. Je vous demanderai, d'abord, si celui qui aura juré, par les faux dieux , de garder sa promesse, et qui ne l'aura pas gardée, ne vous paraît pas avoir péché doublement. — Car, s'il gardait la promesse faite avec un pareil serment, n'est-il pas vrai qu'on ne le trouverait coupable que d'avoir juré par de faux dieux,
et qu'on ne pourrait jamais trouver à le reprendre pour avoir gardé sa promesse? Mais lorsqu'après avoir juré par des choses par lesquelles il ne devait point jurer, il a fait, en outre, ce qu'il avait juré de ne pas faire, il est hors de doute qu'il a péché doublement. Ainsi, celui qui ne fait que se prévaloir de la fidélité que cet homme aura jurée par de faux dieuXy et qui ne se sert de lui que pour quelque chose de bon et de permis, ne participe point au péché qu'il a commis par des démons, mais seulement au pacte légitime qui lui fait garder la foi : ce que je n'entends que de celle qui intervient dans les promesses et les conventions des hommes, et non pas de celle qui nous rend fidèles en Jésus-Christ par le baplême : car celle-ci est d un genre bien différent, et bien au-dessus de l'autre. Quoiqu'il en soit, il est certain que de jurer par les faux dieux j avec l'intention de garder son serment, est un moindre mal que de jurer par le vrai Di^t*, avecTintenlionde tromper; car, plus la chose par laquelle on jure est sainte, plus le parjure est criminel.
f Autre chose est de demander si l'on ne pêche pas lorsqu'on exige un serment d'un idolàire qui ne peut jurer que par ses faux dieux j et autre chose de demander si l'on peut se prévaloir de la sûreté établie par les sermens ré-
ciproques, qae d'autres se seront faits : quant à la première question, on peut tirer quelques éclaircissements des passages de récriture que vous avez cités vous-même, au sujet de Laban et d'Âbimelech, si toutefois il est vrai qu'Abimelech ait juré par ses dimXy comme Laban jura par le Dieu de Nachor. C'est, comme, je l'ai dit, une autre question, qui me tourmenterait peut-être avec raison, si nous ne trouvions pas de pareils exemples de la part d'Isaac et de Jacob, et quelques autres encore qu'on pourrait citer. On pourrait encore être arrêté par ce qu'on voit dans le nouveau testament, où il est dit que nous ne jurions pas ; il me semble, toutefois, que ces paroles ont été dites, non parce que c'est un péché de de jurer une chose vraie, mais parceque jurer une chose fausse, est un horrible péché.
C'est pour nous préserver de ce péché que que Jésus-Christ nous a recommandé de ne pas jurer du tout. Je sais bien que vous êtes d'un avis différent, mais ne dispuions pas là dessus, pour nous occuper uniquement de la question pour laquelle vous me consultez : Puisque vous ne jurez pas, vous pouvez, — si cela vous platty — ne forcer personne à jurer.
Toutefois, quoiqu'il ait été dit que nous ne jurions pas, je ne me souviens pas avoir lu, dinsles saintes écritures, que nous ne rece-
tions le serment de personne. La seconde question est de savoir si nous devons nous prévaloir de la sûreté établie par des sermens que d'autres auraient faits entr'eux : que si nous ne voulions pas nous en prévaloir, je ne sais pas si nous pourrions trouver un lieu de la terre où nous pourrions vivre en sûreté, car, sur les frontières, comme dans toutes les provinces, la paix ne subsiste que par les serments des barbares. De là, il suivra que non-seulement les fruits de la terre que Ton aura donnés en garde à des gens qui auront juré par les faux dieux, seront souillés, mais tout ce que nous possédons, et dont nous ne jouissons que par le bénéfice établi sur la foi de ces sortes de serments. C'est ce qu'il serait très-absurde de dire. Que ce qui vous préoccupait , ne vous préoccupe donc plus / > (1)
Résumons, maintenant, toute cette discussion en quelques mots :
On fait observer à S*^ Augustin que les chrétiens foni]ureT les payenspar leurs faux dieux, et jurent quelquefois eux-même de cette manière, pour assurer Texécution de leurs traités, et on lui demande si Ton peut se prévaloir de pareils sermeiUs ? — Calmez donc vos
(1) .... Quod quidem mihi propierà videtur, non quia verum jurare pecatum est sed qui pejerare ioiraane peccalum. (Lettie 47 à publicola).
scrupules, répond le saint Evêque, il n'y a pas un lieu de la terre où nous pourrions vivre en sûreté, si l'on s'opposait à cette coutume, et puisque les lois et les mœurs sont plus fortes que nous, et que les serments sont nécessaires, il faut bien admettre que ceux qui jurent, dans ces circonstances ne sont pas coupables.
Environ treize ans après cette lettre, — l'an 411, — un événement assez grave qui se passa dans l'Afrique, obligea S* Augustin à s'expliquer encore plus ouvertement, sur ce point.
Le gendre d'Albine, qui était aussi riche que charitable , vint à Hippone. Le peuple se souleva, demanda qu'il fut ordonné prêtre, et ne voulu jamais le laisser sortir d'une église, à moins qu'il n'eût juré deux choses : la première, de ne pas quitter la ville ; la seconde, de ne pas se faire ordonner prêtre ailleurs que dans cette église, s'il prenait la résolution d'entrer dans le clergé. Le tumulte était tellement violent que S* Augustin ne put parvenir à l'apaiser. Il consentit, alors, à recevoir le serment qui était demandé, et écrivit une longue lettre à Albine, pour expliquer sa conduite : « quant à ce que vous me dites, — lui dit-il, — que je devais empêcher qu'il ne jurât,, j'avoue qu'il n'a jamais pu me venir dans l'esprit que, — dans un tumulte et un danger de scandale, comme celui où je me suis vu, — je
dusse laisser bouleverser l'église que je sers, plutôt que d'accepter le serment que cet homme si recommandable nous offrait. > (1)
Cette solution était très juste.
Entre deux maux inévitables, il faut bien se résigner à choisir le moindre, et quand les événements sont plus forts que les hommes, la sagesse commande de céder aux événements :
tout ce que la raison permet de dire, en pareil cas, c'est qu'il ne faut jurer, que lorsqu'il est impossible de refuser le serment, sans compromettre les intérêts de la justice ou de la paix publique , et que , quand on jure, dans ces caSj on jure sans péché, parcequ'on ne peut pas se conformer à la loi de l'Évangile.
On peut encore consulter, dans le même sens, une autre lettre de S^ Auguslin à Hilaire, écrite en 415. (2)
Dans ses traités spéciaux, il avait également soutenu la même doctrine, à savoir que le serment est toujours permis quand il est nécessaire.
(1) Lettre 126 à Albine.
(2) Multùtn enim tutius, ut dixi, quantum ad nos at(inet, nunquhm juremus, sicut dominus monet, ut sit in ore nostro : est» est, non, non; non quia peccatum est verum jurare, sed quia gravissirauni eti peccatum falsum jurare. . . . . (Lettre 157, à hilaire )
Ainsi, dans son commentaire du sertnon sur la montagne^ il avait dit : « celui qui comprend que le serment doit être rangé, non parmi les choses bonnes, mais parmi les choses nécessaires, doit se refréner autant qu'il peut, afin de n'en user que dans les cas de nécessité. »
Dans son livre du mensongcy il avait ajouté : « Tout serment a été circoncis, mais seulement de la bouche du cœur, «fin qu'il ne fût jamais fait avec l'approbation de la volonté, mais à cause de la nécessité^ c'est-à-dire à cause de la faiblesse de celui pour lequel on jure, et qui semble ne pouvoir être persuadé de ce qui lui est dit, à moins que l'on ne consente à jurer » (1)
Mais c'est surtout, dans ses sermons^ qu'il a développé les raisons les plus ingénieuses pour justifier celte opinion. Il était et il devait être fort embarrassé par ces mots de TÉvangile : « tout ce qui est dit de plus que : cela est ou cela n'est pas, vient du mal, > Nous allons voir qu'il explique ces mots en disant que le mal vient non pas de celui qui jure, mais de celui qui fait jurer:
(1) Quapropter qui lutelligit non in bonis sed in necessariiSf jurationem habendam, refrenet se, quanlùm poiest, ut non eâ utatur, nisi neccssitate. (De serm. dei in monte oh. 17.)
— Ul nunquàtti volonlatis approbatione fieret, sed necessitale inûrmitatis allerius, id est à inalo alterlus, etc. (de Mendac, § 37).
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Voici, au surplus, ses propres paroles :
.Ne dites .loue point: je ne veux^pomt iurer, si U serment devient né.xssaire. Ce que vous fereï, alors, viendra du mal, mais du mal de celui qui exige ksermnt. Ainsi, parexem- . pie, vous êtes accusé, et vous ne savez com- Lnl vous justifier autrement? Vous jurem Vous n'avez point d'autre moyen de vous tirer d'une affaire qu'on vous intente? Vous jurerez ! Mais il faut bien distinguer entre le serment qui est exigé, et celui qui est offert, et encore entre celui qui est offert à celui qra
croit, et à celui qui ne crott potnl. » (1)
-Amsi, d'après S' Augustin, quand on jure spontanément pour rassurer une personne qui serait disposée à croire, sans exiger le serment, on est coupable, parceque le serment n'est pas nécessaire ; mais quand on jure pour rassurer une personne qui exige un serment, on n'est pas coupable, parceque l'on se trouve dans la nécessité de jurer. Le mal viendra, non pas de celui qui jure, mais de celui qui exige le serment.
Celte explication qu'aucun père de l Eglise n'avait encore trouvée est. sans doute, fort habile, mais notre savant auteur est allé plus loin, et pour justifier le serment, quand tl
(1) Senno 180. — V. aussi sermo 307. 308 et 3i7.
était ecdgéy il s'est attaché à tirer des textes même de Tancien et du Nouveau Testament, des argumens plus hardis.
Nous devons les examiner.
Arguments de S* Augustin tirés de l'ancien Testament^ pour établir que les chrétiens peuvent jurer, sans péché.
S' Augustin a tiré plusieurs arguments des textes de la loi de Moyse et des écrits des prophètes, pour prouver que, même depuis l'Évangile, on pouvait encore jurer sans péché. -
Il a d'abord invoqué un verset de la Genèse, où il est dit: « J'ai juré par moi-même, dit le Seigneur. » Il a cité, en second lieu, le verset du psaume GIX, de David, où il est dit : « Le Seigneur a juré et il ne se repentira pas ; > enfin, il a cité cet autre verset du psaume CVIII : « J'ai juré, et j'ai résolu de grader les jugemens de ma justice. »
Après avoir cité ces textes, il a raisonné ainsi : Dieu qui jure, a-t-il dit ne commet, évidemment, aucun péché : donc on peut jurer sans péché. (1)
(1) Gen. XXÏI. 10. P. S. GIX. 4. P S. GXVIH. 106.- Jurat deus, qui peccatum non babet. Ergo non est peccatum jurare : (Sermo 180).
Ce raisonnement n'est pas exact.
Et d'abord, il est certain qu'on ne peut jurer que par quelqu'un ou par quelque chose de plus puissant ou de plus grand que soi. (1)
Or, il n'y a rien de plus puissant et de plus grand que Dieu : donc, il est impossible que Dieu fasse un véritable serment en jurant par lui-même.
Est-ce qu'il est possible que Dieu se prenne pour son propre témoin, et déclare que s'il manque à ses engagements, il se punira luimême ? Est-ce qu'il peut invoquer sa propre justice pour punir une injustice qu'il ne peut pas commettre ?
Evidemment, non !
Dieu ne peut, dans la réalité, ni jurer, ni se parjurer.
Comment donc les écrivains sacrés ont^-ils pu dire que Dieu avait juré ?
L'explication de ce langage est très simple.
A l'époque où Moyse écrivait la Genèse, et où David écrivait les psaumes, les hommes ne croyaient à l'irrévocabilité d'une promesse, que lorsqu'elle était accompagnée d'un serment. Sans doute, à cette époque, comme aujourd'huf, une promesse/pure et simple suffisait pour lier celui qui l'avait faite, mais elle
(1) Hommes per majoremsûi juraot. (St-Paul hebr. VI. 16-17).
ne paraissait avoir un caractère définitif et irrévocable, qu'autant que celui qui l'avait faite, avait jttré de la tenir et de l'exécuter.
Pour faire comprendre aux hommes que Dieu avait fait une promesse irrévocable, il ne fallait donc pas seulement dire, que Dieu avait promiSy il fallait dire que Dieu avait juré ; et, comme il ne pouvait jurer par un autre, il fallait bien ajouter qu'il avait juré par luimême. (1)
Voilà pourquoi cette locution se trouve dans la Genèse et dans les prophètes
Au fonds, ni les écrivains sacrés, ni ceux qui les lisaient, ne pouvaient s'y tromper :
Les sermens ont été inventés, dans l'origine, pour prévenir la versatilité des hommes, qui changent souvent, dans leurs desseins, au gré de leurs passions ou de leurs intérêts : mais les sermens ne sauraient convenir à Dieu, parceque ses desseins ne peuvent pas changer.
On voit, tout de suite, où nous allons arriver.
S'il n'est pas vrai, en réalité, que Dieu ait juré, il n'est donc pas possible de s'autoriser de cet exemple, — surtout depuis l'Évangile^ — pour soutenir qu'on peut encore jurer sans péché.
(1) S' Paul, hébreux, VI. 16 17.
Cette première réponse est sans réplique.
Au surplus, nous allons laisser S^ Athanase ^épond^e lui-même : Il Ta fait avec une force et une logique qui ne laissent plus de place à la discussion.
S^ Athanase commence par poser l'objection, telle qu'elle a été faite par S' Augustin :
€ Si, dit-il, le serment est défendu aux hommes, et si, en s' abstenant du serment, on imite Dieu, pourquoi donc déclare t-on, dans les divines écritures, que Dieu fait des sermens? Car il a fait un serment à Abraham, comme l'atteste Moyse, et comme il est dit dans les psaumes. Ce langage est donc en opposition avec ce qui vient d'être dit, ou bien il en résulte que les hommes peuvent recourir au serment? i»
Voilà, dans toute sa force, l'objection de S' Augustin.
A cette objection. S' Athanase répond :
— « Non, c'est une erreur ! que personne n'ait cette opinion ! car Dieu ne jure par personne. Comment cela pourrait-il être, puisqu'il est le Maître et le Créateur de toutes choses ? Mais, pour dire la vé. ilé, sa parole à lui, c'est le serment, qui donne pleine assurance à ceux qui l'écoutent, offrant à tout le msnde la certitude que ce qu'il promet et que ce qu'il dit, sera. Car Dieu ne jure pas comme
Thommôy mais sa parole vaut uu serment, pour attester la vérité. Dans cette matière,
LES saints parlent SELON LE LANGAGE DES
HOHMES ; afin que, de même qu'ils demandent que ceux qui les écoutent, croient lorsqu'ils parlent , ils obtiennent aussi d'eux qu'ils croient à ce que Dieu dit. Le serment confirme les paroles des hommes^ mais la parole de Dieu, doit être être regardée comme un serment, à cause de la stabilité et de l'immutabilité de ses desseins. On trouve la preuve de ce qui vient d'être dit, dans les sermens qui nous sont rapportés par l'écriture. « Dieu Va juré, et il ne s'en repentira pas : Vous êtes prêtre, pour l'éternité^ selon l'ordre de Melchisedeck. » (Ps. 109. 40 Un pareil serment, qui est entièrement conforme aux promesses divines, ne peut amener un repentir. Dieu lui-même vous montre le sens de ses paroles, dans la Genèse, quand il dit : j'ai juré par moi-même. {Gén.
22. 16.) ce n^estpas là un serinent, car il n'a pas juré par un autre, ce qui est le propre du serment, mais par lui-même y ce qui écarte Vidée du serment; cela signifie la stabilité de la promesse, et montre que celui qni avait entendu le langage de Dieu, devait y croire entièrement. A l'appui de ce qui vient d'être dit, — continue S^ Athanase, — nous invoquons encore ces paroles du psalmiste : < où sont vos anciennes
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miséricordes, Seigneur, car vous avez juré à David dans votre vérité » (Ps, 88. 50.) Dieu ne jure pas dans lavéritéy mais ce que Dieu dit, doit être crû par les hommes. Il résulte de là que Dieu ne jure pas comme les hommes, et que nous ne devons pas nous habituer au serment, mais nou^ devons parler et agir de telle manière que nos auditeurs n'aient pas besoin de notre serment. Nos paroles doivent porter par elles-mêmes le témoignage de la vérité. C'est ainsi que nous imiterons Dieu. » (1)
La réponse de S^ Athanase défie toutes les critiques.
Hais ce n'est pas seulement S^ Athanase. qui a refuté victorieusement S* Augustin, c'est aussi S' Ambroise et S' Jérôme.
Voyons, d'abord,. S^ Ambroise.
Dans son exposition sur le psaume 108, l'ar^ chevêque de Milan aborde l'examen du verset où il est dit : c j'ai juré, et j'ai résolu de garder les jugements de ma justice. » Il fait observer qu'il n'y a que celui qui connaît toutes choses, qui peut jurer, et continue ainsi:
€ Pourquoi le Seigneur ^ qui est venu enseigner les petits, éclairer les ignorants, fortifier ceux qui sont parfaits, a-t-il dit, dans l'Evan-
(1) S^ Athanase, de la passion et de la croix du Seigneur, S 4.
gile, de ne pas jurer du tout"! parce qu'il parlait à des êtres faibles. îl ne parlait pas seulement aux apôtres, mais à la foule. Il a voulu que vous ne juriez.pas, pour que vous ne vous parjuriez pas, et il a ajouté de ne pas jurer du touty ni parle Ciel, ni par la terre, ni par Jérusalem, ni par votre tête, c'est-à-dire par des choses qui sont soumises à votre pouvoir ; maïs, « Dieu à juré et il ne s'en repentira pas. > Que celui-là donc jure, qui ne pourra pas se repentir de son serment ! Et qu'a juré le Seigneur? Il a juré que le Christ est prêtre pour Téternité. Est-ce que le serment fait par le Seigneur pouvait avoir quelque chose d'incertain ou d'impossible ? Pouvait-il être sujet à changer? Ne prenez donc pas exemple de ce serment, vous qui n'avez pas le pouvoir d'ac-complir le serment. » (1)
Ainsi S^ Ambroise fait remarquer, comme S' Alhanase, qu'il ne faut pas prendre exemple des serments que l'écriture attribue à Dieu, pour prétendre que, les hommes ont le droit de jurer.
Ecoutons, maintenant. S' Jérôme.
La réponse étincelle de verve et d'élévation.
« Vous avez dit, si je ne me trompe, — reprend-il, à son iQur, — qu'on devrait rendre
(1) S* Ambroise in plalmun G, 18 expositio , œuvres. 1. 1. p. 1145.
les maux pour les maux, et jurer avec ceux qui jure$it, parceque Dieu à quelquefois juré, et a rendu les maux pour lès maux. Je sais, d'abord, que toutes les choses (|ui ne conviennent pas, — à nous, qui sommes ses serviteurs, — peuvent convenir à Dieu : autrement, nous pourrions peut-être commencer à demander pourquoi nous sommes engendrés, non par des vierges, mais par d'autres femmes, ou pourquoi nos morts ne ressuscitent pas, le troisième jour : // a juré souvent, je le sais, Dieu, qui nous a défendu de jurer, mais Dieu a juré, comme Dieu, que personne n'empêcherait de jurer : à nous qui sommes ses serviteurs, il ne nous est pas permis de jurer, parceque la loi du Seigneur nous défend de le faire. Souffrons nous donc que nous fassions un scandale, après l'exemple qu'il nous a laissé, lui qui n'a pas juré, depuis le temps qu'il n'a pas voulu nous laisser jurer ? Autre chose est le temps de la grâce, dans lequel la plénitude de la grâce est arrivée, autre chose est le temps de la loi et des prophètes. Quant à moi, je prescris des choses plus parfaites, depuis que le fils de Dieu est devenu le fils de l'homme; depuis que l'agneau nous a été donné, non en figure, mais en vérité; depuis que, selon l'apôtre, les vieilles choses sont passées et que tout a été renouvelé ; depuis qu'il nous a été ordonné de dépouiller l'image
de rhommç terrestre, et de revêtir la forffie de l'homme céleçte; depuis que nous sommes^ morts, et que nous sommes ressuscites avec Jésus-Christ. N'apprenez donc plus à jurer y et pensez que mentir est un sacrilège. [1)
Après ces r<5plîques de S^ Athanase, de S* Ambroise , et de S' Jérôme à S^ Augustin , il n'y a plus à discuter.
Mais l'illustre écrivain, dont nous examiQons la doctrine, a tiré d'un autre texte de la loi de Moyse un dernier argument que nous ne devons pas négliger.
Il a cité ce passage où il est dit : «vous ne vous parjurerez point, mais vous rendrez à Dieu les serments que vous aurez faits. » Si, dit-il, le serment était un péché, la loi de Moyse n'aurait pas dit de rendre à Dieu les serments qu'on a faits, car la loi ne peut commander un péché : donc, il est permis de jurer une chose vraie. (2)
Qu'y a-t-il de vrai, dans ce raisonnement ?
Absolument rien !
Il est exact que, sou^ l'empire de ' la loi de MoysCy celui qui jurait ne commettait pas un péché, parce qu'on ne peut être coupable d'au-
(1) S^ Jérôme, opéra mantissa^reguLmonach. ch. 20.
(2) Si peccatum esset juratio, nec io veteri lege diceretur non perjurabis, reddes autem domino juramenta tua ; ergo, vertm jurare /os est. (Sermo 180).
cune faute, lorsqu'on ne fait qu'obéir à la loi : Mais 7a hi deMoyse^ qui commandait, ou plutôt qui permettait de Jurer, a été abolie par la loi de rÉvangile^ qui dit de ne pas jurer du tout: donc celui qui jure, depuis VÉvahgiley ne peut plus invoquer Vancienne loi de Moyse^ pour se justifier.
On sait que,, d'après cette loi, un mari devait répudier sa femme, lorsqu'elle commettait un adultère, et que, par conséquent, à cette époque, celui qui répudiait sa femme ne commetlait pas un péché. Aujourd'hui que le divorce est interdit par l'Évangile, pourquoi ne pourrait-on pas raisonner comme S' Augustin et dire ceci : — Si le divorce était un péché, — il n'aurait pas été permis de divorcer d'après l'ancienne loi, dans le cas d'adultère de la femme, car la loi ne peut pas permettre un péché : donc on peut divorcer sans péché, en cas d'adultère.
Ce serait, assurément, très mal raisonner.
On ne raisonne pas mieux, lorsqu'on prétend que, depuis l'Évangile, on peut jurer sans péché, parce qu'il était permis de jurer, sous ràncienne loi. En effet, le chrétien pèche aujourd'hui là où les Juifs ne péchaient point.
Mais pour avoir raison contré S* Augustin, il ne suffit pas de croire qu'on peut avoir rai-
son : Il faut trouver des aulorités qui prouvent invinciblement qu'on ne s'est pas trompé.
Ces autorités, nous les avons.
Un docteur de l'Église, un grand archevêque, devant lequel S^ Augustin lui-même se serait incliné, a écrit ceci :
« Vous direz peut-être : si le serment venait du mal, pourquoi était-il ordonné par la loi ?
« On pourrait faire la même question pour le divorce : Pourquoi ce qui était autrefois permis, est-il maintenant considéré comme une fornication ? C'est que cette loi avait été accommodée à la faiblesse de ceux pouf qui elle avait été faite. N'était-il pas indigne de Dieu d'être honoré par la fumée des holocaustes, de même qu'il est indigne à un philosophe de balbutier? Voilà pourquoi, maintenant que la vertu a été agrandie et perfectionnée, le divorce est considéré comme un adultère, et que le serment vient du mal. Mais quoi? me direzvous, est-ce donc un mal que de jurer ? Oui, c'en est un, depuis que nous avons reçu la grande philosophie de V Évangile. Auparavant, ce n'étaitpointun mal. Vous me direz encore: mais comment ce qui était autrefois un bien, est-il devenu un mal ? Et moi, je vous demande au contraire : comment peut-on nier que ce qui est bon en un temps, ne Test plus en un autre, puisque nous voyons cette vérité dans tous les
arts, dans tous les fruits de la terre, et dans toute la terre, et dans toute la nature ? Considérez d'abord ce qui se passe dans notre enfance. C'est un bien , lorsqu'on est enfant, d'être porté sur les bras. Mais ce serait un mal de l'être encore, lorsqu'on est homme. C'est un bien, quand on est enfant, d'être nourri de lait^ et de courir au sein de la nourrice ; mais ce serait un mal et un danger, quand on est grand. Ainsi vous voyez que la différence des temps rend les choses tantôt bonnes, tantôt mauvaises. Un habit d'enfant sied bien à un enfant, mais il serait insupportable pour un homme. Apprenez donc, par ces remarques y comment ce qui convient à un homme ne convient pas à un enfant, » (1)
Celui qui a écrit ces paroles, c'est S' Jean Chrysostôrae !
Nous avions donc raison de dire que les arguments que S^ Augustin a tirés des textes de la loi de Moyse et des prophètes, pour prouver que, depuis l'Évangile, on pouvait encore jurer sans péché, n'étaient pas fondés.
Poursuivons cet examen, et voyons maintenant ceux qu'il a tiré des épitres de S^Paul, pour établir la même thèse : ce sont ces der- . niers arguments qui ont été, le plus généralement acceptés.
(I) S* Jean Chrys. homél. 17 sur S' Math.
Arguments de S* Augustin tirés du nouveau Tes- / iment^ pour établir que les cxirétiens peuvent jurer sans péché.
S* Augustin s'est appuyé sur divers p^ss^ges de Tépître aux Galates, de la \^ et de la 2^ épîlre aux Corinthiens, et enfin de Tépître aux Romains, pour prouver que S^ Paul avait juré, et il a conclu que , si S^ Paul avait juré , il n'y avait pas de raison pour empêcher que les chrétiens en fissent autant.
Nous allons discuter la valeur de ces argumens.
Il a d'abord invoqué ce passage de l'épître aux Galates : <i ce que je vous écris, je vous l'écris comme en présence de Dieu^ parce que ne mens pas. » 11 a invoqué ensuite, cet autre passage de la 2® épître aux Corinthiens, où il est dit: « Dieu, et le père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est béni dans les siècles, sait que je ne mens pas, » Enfin il a cité ces mots de l'épître aux Romains: « Dieu que je sers en mon esprit, dans l'Évangile de son fils, m'est témoin que je fais sans cesse mention de vous. » (1)
(1) Galat. 1. 20. — 2 Cor. XI, 31. - Rom. 19.
Après avoir cité ces textes, il s'est écrié : « qu'ils cessent donc.de vous tromper ceux qui, voulant faire des distinctions entre les différentes sortes de serments, ou plutôt qui, refusant de comprendre , prétendent qu'un horanie ne fait pas un serment, quand il dit : Dieu sait, Dieu m'est témoin... Cet homme a invoqué Dieu, — disent-ils, — il Ta pris pour témoin, est-ce que cet homme a juré? eh bien oui, il ajuré!. et ceux qui disent le contraire, ne veulent faire que mentir, après avoir invoqué Dieu. Voyons, qui que vous soyez, homme d'un cœur corrompu, si vous dites :
Dieu est témoin, vous ne jurez pas? que veut dire par Dieu, si ce n'est Dieu eSt t&moin ? ou que veut dire : Dieu est témoin, si ce n'est par Dieul » (1)
Telle est la première objection.
Voici la réponse :
Sans doute, pour jurer, il n'est pas absolunécessaire de dire qu'on jure, et il serait aisé de trouver une formule dans laquelle on exprimerait l'idée du serment, en se servant de mots équivalents : mais faut-il, au moins, que l'intention de jurer ressorte clairement de cette formule !...
(1) Si dicas, per deurn, juras? Si dicas: tostis est deus?non juras, quid esl enim per deum, nisi testis est deus ? aul quidest teaiià est deus, nisi per deum ? (S» Aug. serm. 180.)
DigJtized
Si la personne qui parle s'exprime d'une manière équivoque et ambiguë, il serait contraire à toutes les règles de rinterprélalion, d'affirmer qu'elle a eu l'intention de jurer : or, quand nous disons : Dieu nous voit, Dieu nous entendy Dieu m'est témoin, nous énonçons des conséquences qui découlent de l'idée que nous nous formons de Dieu, mais nous ne montrons pas que nous avons nécessairement l'intention de faire un serment. Autrement, il faudrait dire que nous ne pouvons parler des attributs de Dieu sans jurer, et que nous jurons à chaque instant, sans le savoir et sans le vouloir.
Ainsi, supposons que, — de nos jours, — devant un tribunal quelconque, une personne, mise en demeure de jurer, réponde de la manière suivante : « ce que je vous dis, je vous le dis comme en présence de Dieu, parceque je ne mens pas ! Dieu sait que je ne mens pas !
Dieu m'est témoin que je ne mens pas !
Il n'y aurait pas un juge qui ne l'interrompît, en lui disant : Cette manière de répondre n'est pas claire, et ne nous satisfait pas. Si vous entendez faire un véritable serment, dites que vous jurez, ou si vous ne voulez pas vous servir de l'expression consacrée : Je jure ! dites, au moins, que vous attachez à paroles, le sens ordinaire qu'on attache au mot serment.
Assurément, celte observation serait fondée,
sous Tempire de notre législation actuelle, où l'invocation à lUcu et rimprocalion peuvent être tacites : mais combien n'aurait-elle pas été plus fondée encore, au temps de S' Paul, — où l'invocation à Dieu et l'imprécation devaient être expresses ainsi que nous l'avons établi. (1) C'est donc prêter à cet apôtre une intention tout à fait gratuite, que de prétendre qu'il a voulu jurer, lorsque rien ne l'obligeait à jurer.
Evidemment, ces objeclions tirées de l'épître aux Galates, de la S^épître aux Cprinthiens, et de l'épîlre aux Romains, ne sont pas fondées: il n'est pas possible de trouver non-seulement dans le texte, mais encore dans l'esprit de ces passages, quelque chose qui constitue nn serment.
Mais S^ Augustin invoque, encore, avec plus d'insistance, un autre passage de S^ Paul tiré de la l'^ épitre aux Corinthiens, où il est dit: « Je meurs tous les jours, par votre gloire, mes frères, que je reçois de vous, en Jésus-Christ notre Seigneur. » (2)
* Ces mots : par votre gloire, constituent, ditil, un véritable serment. En effet, dans les exemplaires grecs, on lit : Yfi t9;v xouxiiatv u[xeT£pav
(1) V. ch. III, page 95.
er gloriam vestram , fi
(•2) Quotidie morior, per gloriam vestram , fratres (1. Cov. XV. 31.)
(Per gloriam vestram.) C'est ainsi que les Grecs ont coutume de dire : 11 tov Se-^v, c'est-à-dire (Per deum ! ) Dans ces deux cas, on retrouve toujours la particule ^ qui est indicative du serment : donc, ajoute S^ Augustin, il est certain que S' Paul, qui a écrit lui-même cette épitre aux Corinthiens, dans la langue grecque, a juré; donc, il est encore permis aux chrétiens àe jurer: (1)
Cette seconde objection n'est pas plus fondée que la première.
En effet, il n'est pas vrai, que tous les anciens manuscrits grecs portent la particule vyj.
Il s'en trouve beaucoup, au contraire, dans lesquels on trouve la particule $tà, qui exprime un sens tout-à-fait différent. A(i tt-v xaux^div upeTepou voudrait donc dire, non pas : par votre gloire, mais : à cause de votre gloire, ce qui serait, en effet, beaucoup plus rationnel. C'est comme si S' Paul avait dit : Je suis, tous les jours, exposé à la mort, .à cause de la gloire que je retire de ma prédication parmi vous.
Parmi les anciennes versions latines qui ont été faites sur le texte grec de S' Paul, un grand nombre portent ces mots : propter vestram gloriam, c'est-à-dire à cause de votre
11) (Voir notamment la lettre 157 de S' Augustin à S* Hilaire, § 40.)
gloire, et c*esl cette version qui a été suivie par S^ Arabroise, S' Jean-Chrysostôme, Thé^^philacte, etc. etc.. (1)
A ce premier point de vue, on peut donc dire que l'argument de S^ Augustin est loin d'être décisif : mais, il y a deui autres raisons pour le repousser.
La première raison, c'est que les Jpife' ne pouvaient jurer que suivant la loi juive, c'està-dire par le nom de Dieu » (2) •
Ils ne pouvaient pas, notamment, jw'er comme les Grecs.
Donc, — alors •même que le Christ n'aurait pas dit de ne pas jurer du tout, — SS Paul n'aurait pas pu jurer par la gloire des Corinthiens, parce que ce serment eut été contraire à la loi juive.
La seconde raison, c'est que ces mots : vfi Tr,v xauxTîdtv, ne Constituent pas un serment sérieux, même d'après les lois grecques.
(1) Qaauquam grœca schoiia non oihil hic laborent , dubitant que non ità legendum sit : Si^... id est<pf*opter vestram glorationem. Theophylactus legisse videtur : propter vestram gloriam. fNotes d'Erasme, sur le ch. 15 de la 1" ép. aux Corinth.)
Cseterùm variant latini codices îllâ parte : in multis enim legitur propter vestram gloriam, . . apud ambrosium habet quidem textus : pro vestrâ gloriâ ; sic legir tur in non nullis manuscriptis — hieronymus (epit. lô cap. 3) citai : propter vestram salutem,... (biblia maxima patrum. loc. cit.)
(2) Per nomen illius jurabis (Deu. VI. 13 et X.20.)
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En effet, les Grecs juraient par tous les dieux et par toutes les déesses, par les dieux de la terre ou de la mer, par les dieux des enfers, quelquefois par le styx , mais ils ne juraient par la gloire d'aucun peuple, et , par conséquent, ils ne juraient pas par la gloire des Corinthiens.
On sait qu'ils passaient, généralement, pour trompeurs. (1)
Pour* donner plus de poids à leurs déclarations, ils avaient coutume d'attester toujours quelque chose : Ainsi, les pêchaurs al testaient leurs filets ; les guerriers, leursHances ; quelques-uns attestaient leur barbe ; d'autre attes-. taienl des choses analogues.
Mais ces locutions, banales et familières, n'avaient aucune portée au point de vue religieux et juridique ; et, quand il serait vrai que S* Paul aurait réellement écrit vvî Tîiv xauxYicitv, — (ce qui n*est pas prouvé), — il aurait fait un archaïsme, mais il n'aurait pas fait un serment.
Au surplus, pour donner à cette explication une force irrésistible, nous allons encore citer les paroles d'un de nos plus savants archevêques.
(1) Quibusjusjurandum jocus est (Cicër. pro Flacco.) — Mendaciorum principes, — dolosi consullores (Euripide. Androm. V. 446) quibus necreligio.nec fides, née jusjurandum est. (Aristoph. Achar, art. 2. Se 2.)
Nous voulons parler de S' Basile-le-Grand.
« Il y a des discours , dit-il, qui semblent être une espèce de serment, et qui ne sont pas cependant un véritable sonnent, mais une sorte de ménagement envers les auditeurs ; ainsi Joseph pour se concilier la faveur de TEgyptien, a juré par la santé de Pharaon. De même VapôlrCy en rappelant sa charité aux Corinthiens, dit : par la gloire que j'ai dans Jésus-Christ, notre Seigneur j> (1. cor. 45. 34.) assurément, celui qui avait mission d'enseigner rÉvangile, n'a pas négligé la doctrine évangélique, mais darfs un langage simple, exprimé en manière de serment, W montre que la gloire qu'il recevait d'eux était, pour lui, la plus pré- . cieuse de toutes les gloires, » (4)
Mais arrivons au troisième argument de S' Augustin.
Ce sera le dernier.
Pour prouver que S' Paul avait juré, il a cité ces paroles de la seconde épître aux Corinthiens : « Pour moi, j'invoque Dieu comme témoin, sur mon âme, que c'est pour vous épargner que je ne suis pas venu à Gorinlhe. »
(1) Non hocesse verè jurameninrn, sed larntùm sermometn simplicem, jurarnenli specie et forma prolalum, ad majore m assevéraiionem. (corneî. à Lap. Loc. cil.j
Si ce n'est pas là un serment, s'écrie-t-il, il n*y a pas de serment !
Avant de donner la raison décisive qui doit faire écarter cet argument, nous devons faire une observation.
Dans ce même chapitre, et avant d'écrire ces paroles, l'apôlre répèle, à deux reprises, les termes mêmes dont Jésus-Christ s'est servi, pour dire qu'il ne faut pas jurer. « Trouve-t-on, dit-il, en moi , le oui et le non ? — Die« est véritable, et sait que, dans le langage que nous avons tenu, il n'y avait pas de oui et de non, » (1) • •
Comment, après avoir rappelé ces mots du ' Christ: « que votre discours soit oui, oui; non, non; tout ce qui vient de plus, vient de r esprit du mal » S' Paul aurait-il juré ?
Remarquez qu'il n'a pas dit, comme le faisaient les Juifs, quand ils juraient: «je jure par le nom de Dieu, et qu'il n'a pas ajouté : dans le cas oit j'emploierais quelque fraude, que je soit éternellement maudit, dévoré, etc., » il à pris une autre formule, qui diffère essentiellement de celle- qui était adoptée par les Juifs, en matière de serment.
Est-il possible d'admettre qu'après avoir
(1) Cor. 11. 1. 23. (testeni deum invoco ia anima m meam) (12... ut si apud me est et dod ? — non est in illo : est et non ? (17 et 18. loc. cil.)
appris, comme Tévangéliste S' Mathieu, que le Christ avait dit de ne pas jurer du tout, et, — comme l'apôtre S' Jacques, — qu'il ne fallait faire aucun serment quelconque, il ait voulu enseigner qu'il était permis de ne pas tenir compte de ces préceptes et de jurer , même sans nécessité ?
N'est-il pas, au contraire, bien plus vrai de dire, — comme l'expliquait S' Basile, — que, dans un simple langage exprimé en forme de serment, il a voulu donner plus de force à ses paroles, sans contrevenir à la loi du Christ , qu'il avait mission d'enseigner !
La réponse se présente d'elle même à l'esprit.
Nous allons plus loin, et, en admettant, pour un moment, que S' Paul ait juré, nous soutenons, contre S' Augustin, que cet exemple ne suffirait pas pour autoriser les chrétiens a jurer.
Quoi? S' Paul aurait eu le pouvoir d'autoriser les chétiens à faire ce que le Christ à certainement interdit? quoi? S' Paul devrait être plus obéi que le Christ? quoi? le serviteur serait plus grand que le maître?
Écoutez donc S^ Jean Chrysostôme :
« Mais,.medirez-vous, cet homme modeste, qui remplit les fonctions de sacerdoce, qui vit avec piété et tempérance, il jure cependant!
ne me dites pas que cet homme est modeste, qu'il est tempérant, qu'il est pieux, qu'il est
Irevêtu du sacerdoce: mais, si vous le voulez, dites que cet homme est Pierre ou Paul, oti un ange descendu du ciel : je ne regarderai pas la dignité des personnes. Je lis la loi sur le serment qui a été faite, non par les serviteurs, mais par le maître: quand on lit les écrits du souverain, il faut mettre à l'écart la dignité des serviteurs. » (1)
Vous l'entendez !
Ni S' Paul; — l'apôtre des Gentils, —ni S' Pierre, lui-même, — le chef des apôtres, — ni les anges du ciel eux-mêmes , n'auraient le pouvoir de permettre ce que le Christ a interdit: ne venez donc pas soutenir, avec S^ Augustin, qu'il est permis à des chrétiens de jurer , parceque Vapôtre S^ Paul aurait juré , et ne mettez pas le serviteur au dessus du maître !
Donc les arguments tirés par S' Augustin du nouveau Testament ne prouvent, en aucune façon, ce qu'il voulait prouver.
Un dernier mot :
Quel(Jues autres écrivains, — dépassant S* Augustin lui même,— n'ont pas craint de soutenir que S^ Paul avait approuvé le serment,
(1) Legem non sfirvilem, sed dominicam, de juramento lego: cùm autem irnperaloria scripta leguntur, omnis servorum digniias quiescat. (ad illumin, cateche. .1.S5).
en s' appuyant sur les paroles suivantes de répîlre aux Hébreux : « Comme les hommes jurent par celui qui est plus grand qu'eux, et que le serment fait pour confirmer une chose termine tous les différents, — de même, Dieu voulant montrer encore mieux aux héritiers de la promesse la fermeté imfnuable de sa résolution, y fil intervenir le serment. > (1)
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien cet idée est peu sérieuse.
S* Paul constate un fait, à savoir que les hommes jurent, pour confirmer leurs promesses, et il argumente de ce fait pour montrer que Dieu, qui avait juré, avait fait une promesse irrévocable : dire que S' Paul approuve le serment parcequ'il constate ce fait, c'est comme si Ton disait qu'il approuve la circoncision, parcequ'il a circoncis Timothée, ou que S^ Pierre approuve l'esclavage, parcequ'il conseille aux esclaves d'obéir à leurs maîtres. (2)
Nous ne nous arrêtons pas à cette objection.
Telle est la doctrine de S^ Augustin, en matière de serment.
(1) S' Paul. F.p, aux Ilébr. 7. 16 et 17
(•2) Postremo ad hœbreos scribens a postoins, non probal jusjurandum, sed à publicâ consuetudine ducit arguenjentum, nisi, forte cùm ail : qui in agone contmdiit ab omnibus se abtinet, exismatur commeodasse Dobis theatrica certamina .. (Erasrni declarationes, Yiil. t. 9. p. 831.)
Ici, comme partout, c'est-à-dire dans tous ses ouvrages, — on voit que ce père de l'Église s'est toujours inspiré de l'exemple de l'apôtre S^Paul, auquel il devait, — ainsi qu'on l'a vu, — sa conversion au Christianisme. 11 a cru que, pour gagner les chrétiens de son temps, il fallait se faire faible, comme eux, ^t leur donner du lait à boire, quand ils n'étaient pas en étal de supporter une nourriture plus forte.
Sous ce rapport, on peut dire qu'il a- été le fondateur d'une école nouvelle, et nous devons ajouter que cette école compte, encore aujourd'hui, de nombreux partisans.