CHAPITRE III
Opinion des Pères de l'Église des premiers sièeles, sur le serment*
Nous allons constituer un tribunal composé de docteurs, d'évêques, d'archevêques et de saints , venus de tous les points du monde , depuis la fin du premier jusqu'au commencement du cinquième siècle de l'ère chrétienne, et nous allons prendre les membres de ce tribunal pour juges.
Nous allons les interroger, par ordre d' ancienneté, et, comme ils parlent plusieurs langues différentes, nous allons vérifier, — immédiatement, — les traductions sur les textes.
Le premier est S* Justin.
S^ Justin est un philosophe de l'école de Platon.
Il s^étaît caaverli au christianisme, à cause des persécutions qu'il voyait souffrir aux chrétiens. Il écrivait du temps de l'empereur Antonin,eta composé, en langue grecque, différents ouvrages dans lesquels il a démontré, avec une grande force, la supériorité de l'évangile sur la philosophie naturelle et le judaïsme.
Il a été martyrisé en 167.
Il importe de remarquer qu'il est né à NaploUse, en Palestine, c'est-à,-dire dans les lieux même qui furent le berceau du christianisme.
L'époque à laquelle il vivait, ses relations avec les premiers chrétiens, son érudition immense, et l'exactitude dont il a donné tant de preuves, autorisent à penser qu'il a rapporté fidèlement ies traditions de la primitive Église.
La question sur laquelle noiis le consultons ne semble pas faire, pour lui , l'ombre d'un doute :
Voici ce qu'il nous répoad :
€ Ne jurons pas du tout: pour que nous distohs toujours des choses vraies, Jésus-Christ nous a donné ce précepte : ne jurez pas du tout, mais que votre discours soit oui, oui; non, non. > (1)
(1) Ne âuiem jurem^s omnino ([x.v] o[xocr7)Te.6X£39) atque, ut vera semper loquamur, sic prœcepit: nejuretis omnino, , . (S* Just. apol. liv. 1, § 16).
S^ Justin, comtîiô On le voit, n'admet aucune exception: la défense de jurer est absolue.
Le second, est Athénagore.
Athénagore est encore un philosophe de récole de Platon.
Il naquit à Athènes, et il écrivait sous les empereurs Marc-Aurèle et Commode.
Frappé d'admiçalion pour le Christ, et révollé de l'aveuglement de ceux qui croyaient étouffer sa doctrine, en épuisant tous les genres d'injustice et d'oppression contre ses disciples, il prit, comme S^ Justin, la défense de l'Évangile, et périt, comme lui, victime de la fermeté de ses convictions.
Le philosophe Athénagore déclare que chez les chrétiens de son temps, les promesses avaient remplacé les serments.
« Pour nous chrétiens, dit-il, tout ce que ' nous disons, nous le disons comme si Dieu était présent, et cela nous tient lieu de serment. » (1)
Ce docteur est mort peu de temps après S^ Justin.
Le troisième est S^ Clément, d'Alexandrie.
On dirait que toute l'ancienne école de Platon a passé dans le camp du christianisme :
(1) Quœcumque enim quasi deo prœsente loquimur, hoc, Dobis christianisj'uramento foco est. (AthéDdg. apolog. S 8.)
S' Clément est encore un ancien philosophe platonicien.
Après avoir parcouru la Grèce , Tllalie, et rOrient, il vint se fixer à Alexandrie, où se trouvait, alors, une école ecclésiastique célèbre qui avait élé fondée par Tévangéliste S^ Marc. Il suivit longtennps cette école, sous la direction de Pantœnus, entra dans le sacerdoce, et finit par remplacer Pantœnus lui-mênie, vers l'année 190 de l'ère chrétienne.
Il est l'auteur de différents ouvrages fort estimés, écrits en langue grecque, et dont les principaux sont: V Exhortation aux Gentils, le Pédagogue, les Stromates et les Hypotyposes. .
Il appelle du nom de gnostiqu^s, les philosophes parfaits, ou les véritables chrétiens, et il fait connaître quels sont les devoirs qui leur sont imposés. (1)
Demandons lui s'il est permis à un gnostique, c'est-à-dire à un véritable chrétien, de jurer.
Voici ce qu'il répond :
« Avec une piété qui a fait ses preuves, ce serait insulter le gnostique, que de lui supposer un penchant au mensonge et au serment. Le serment est une déclaration définitive par laquelle on prend à témoin le nom de Dieu.
Mais à quel titre, Vhomme investi de la foi se
(1) Yvo<7Tixo(j (savant).
montrera-t'il assez infidèle pour avoir besoin de recotirir au serment? Gomment n'ordonnerat-il pas sa vie loule entière de façon que Timmuable uniformité de sa conduite et de son langage devienne une décisive affirmation ?— Il ne jure pas, attendu que pour affirmer, il se contente de répondre: oui; pour nier de répmidre:non. Car jurer, qu'est-ce autre chose si non prof.5rer un serment ou des paroles aux quelles l'esprit à attaché l'idée du serment? Il suffit au gnostique de déterminer sa dénégation ou son affirmation par ces paroles: j'ai dit la vérité, pour achever de convaincre ceux qui ne voient pas la certitude de ce qu'il dit...»
Il termine ainsi :
« Toujours convaincu que Dieu l'environne partout, rougissant de ne pas dire la vérité, et regardant comme indigne de lui la réponse du mensonge, il se contente du témoignage que .
lui rendent Dieu et sa propre conscience. ^' Voilà pourquoi jamais il ne trompe, jamais il ne viole un engagement. Voilà pourquoi encore . il refuse le serment quand on le lui demande, "* et fidèle à la vérité, ne renie jamais ce qu'il ^ a juré, fallut-il livrer sa vie au milieu des ^ supplices. » (1)
fl) Un de enim neque jurât, si fuerit rogatus. Tavr^'^'^ Se ovSé ofjLvudTv opxov aTravrViôetd. — • (St. Glem. d*Âlex. "' ^ Stromates. liv. 7. ch. 8. traduct. de M. GenoDde).
S^ Clément est si loin de dire qu'il est permis de jurer, qu'il déclare « qu'un chrétien doit refuser le serment quand on le lui demande, et qu'un homme investi de la foi ne doit pas se montrer assez infidèle pour y avoir recours. »
Demandons-lui , notamment, s'il est permis de jurer, pour assurer l'exécution d'un contrat de vente, ou pour tout autre causCy en général.
Il répond :
« Avant toutes choses, qu'en matière de vente,' le serment soit banni ; qu'il suit banni dans les autres choses. » (1)
Il est impossible d'être plus explicite. '
Le quatrième est TertuUien,
Fils d'un décurion qui servait dans l'armée d'Afrique , successivement professeur de rhétorique, avocat et prêtre, TertuUien a rempli le monde du bruit de sa renommée. 11 était à Rome du temps de l'empereur Sévère, et c'est à cette époque qu'il a publié son Apologie pour les chrétiens, véritable chef-d'œuvre d'éloquence et d'érudition. C'est un des pères de l'Église latine les plus utiles à consulter, à la condition, toutefois, de ne consulter que les ouvrages qu'il a composés, avant de tomber dans les
(l)Absit, autem, antè omnia, jusjv/randum, caust rerum quœ Tenduntur; susceptum absit autem. in a^ts, jusjurandum. (Pedagog. li?. 3. ch. XI) Et passim.
erreurs du Montanisme: du nombre de ses meilleurs ouvrages est son traité sur V Idolâtrie.
« Je ne vous parle pas du parjure, dit-il, puisqu'il n'est pas même permis de jurer: » (1)
Sa réponse est bien courte, il faut l'avouer : mais il va bientôt nous faire connaître plus amplement sa pensée.
Nous avons vu que, dans les contrats, les anciens avaient coutume de se lier par des serments : est-il interdit à un chrétien de poser sa signature au bas d'un acte contenant une formule quelconque de serment , alors même qu'il ne prononcerait aucune parole ?
Posons cette question à TertuUien.
Voici sa réponse :
« Quelques uns empruntant , sur gage , de l'argent aux piaïens, se taisent en souscrivant la formule du serment, et s'autorisent de là pour prétexter ignorance. A quelle époque, demandent-ils, sera jugée cette affaire? devant quel tribunal? par quel juge? — Le Christ l'a prescrit: <r Tu ne jureras point ! ».... tu as dissimulé; ton cœur t'en a pleinement averti; tu ne peux donc prétexter ni l'ignorance, ni le défaut de volonté. Puisque tu dissimulais.
(1) Taceo de perjurio, quando nejurare quidem liceat. (TertuUien, de VIdolatrie, § XI.)
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tu Tas su ! Puisque tu le savais, tu Tas voulu.» etc. (1)
Il n'est plus possible de douter : Terlullien condamne tous les genres de serment, puisqu'il condamna même les serments muets, et qui étaient devenus de style dans tous les anciens contrats,— soit que ces serments fussent faits par les dieux étrangers, ou conformément à la loi de Moyse , c'est à dire par le nom de Dieu.
Le cinquième est Origène.
Origène est le fils d'un martyr, décapité Tan 202, sous l'empereur Sévère : on a dit de lui qu'il avait été un grand homme dès sa naissance. (2)
Élevé par son père dans les principes du christianisme, il étonna tellement ses maîtres par la pénétration de son génie , qu'il fut chargé, dès l'âge de dix-huit ans, de diriger l'école d'Alexandrie, après S' Clément. 11 n'a pas été évêque, mais il a été prêlre. Ses lumières et ses vertus ne trouvèrent pas grâce devant les hommes de son temps. Il eut à subir
(1) Pecuiiiam de Elhuicis muiuBnies , jurati cavent, et sic negaril etc.— Prœscribilchrisfus: non esse jurandum. — (Terlull. de Vldolat. § XXlli. Trad. de M. de Genonde).
(2) Insignis vit* ab infanliâ (S' Jérom. ép. 41. éd. des béaéd.
la prison, le carcan, les chaînes, et mourut à 69 ans, chargé de gloire et d'humiliations.
L'opinion d'un tel homme devrait imposer silence à ses contradicteurs.
Que dit-il?
« Je pense, — répond-t-il,— qu'il ne faut pas qu'un homme qui veut vivre selon l'Évangile, exige le serment d'un autre: car, quand le Seigneur dit, dans l'Évangile, de ne pas jurer du tout, il dit implicitement de ne pas exiger le serment. S'il n'est pas permis de jurer, selon la règU évangélique du Christ, il est vrai qu'il n'est pas permis de demander à un autre de jurer. D'après cela, il est manifeste que le prince des prêtres à provoqué illicitement Jésus a jurer, quoiqu'il l'ait provoqué à jurer par le Dieu vivant : 11 n'est pas selon le pouvoir donné par le Sauveur d'adjurer les démons :
Cola n'appartient qu'aux Juifs. » (t)
De cette déclaration, nous devons retenir cette règle que, lorsqu'on veut vivre selon la règle évangélique du Christ, il n'est pas plus permis de jurer, que de faire jurer par le Dieu vivant.
Le sixième est Saint-6yprien.
Issu d'une famille Africaine, il fut évèqiiede Carthage, environ trente ans après Tertullien :
(1) Origcne in Maih. comiiieni traité 35. (i. 3.p 910). Voir eacore, Exhort. aux maiijrps n" 71.
décapité, le 14 septembre 258, par les ordres du proconsul Maxime-Galère, pour avoir — par ses écrits et par sa parole, — dévoilé trop vivement les erreurs du paganisme et propagé avec trop de succès les vérités chrétiennes, il est considéré comme un des hommes les plus savans des premiers siècles.
Saint-Cyprien dit formellement qu'il n'est pas permis de jurer, (i)
Le septième est Saint-Grégoire-Thauaiaturgef. .
Il est né dans FAsie-Mineure, de parents riches et distingués, et on l'appelait Thaumarturge, à cause des prodiges qu'il accomplissait. On le comparait, — sous ce rapport,— aux prophètes. Il est Fauteur de plusieurs oy vrages d'un grand mérite, parmi lesquels il faut citer surtout : VEpître canonique et la paraphrase de l'Ecclésiaste. Il est mort le 17 novembre 265, après avoir exercé pendant vingt-cinq ans répiscopat à Néocasarée, sa ville natale.
S^ Grégoire-Thaumaturge pense-t-il qu'il est permis de jurer par le nom de Dieu, et pour quelque cause que ce soit?
Sa réponse doit être d'un grand poids.
La voici : « Il convient de faire grande alten-
(1) CompeUensjurare, QUOD NON LICET. (de Mortalitate, p. 230).
lion aux discours du maître, et de fuir le serment pour toute espèce de cause que ce soit, et surtout le serment qui est fait au nom de Dieu. »
Si nous n'avions pas le texte de S' Grégoire Thaumaturge, on pourrait douter de cette déclaration : mais nous donnons la traduction sur le texte, (i) •
Le huitième est La^ctance.
Nous avons déjà trop souvent parlé de Laclance pour qu'il soit nécessaire de rappeler ses litres à la confiance de ceux qui veulent se rendre un compte exact de l'esprit du christianisme. Il nous suffira de dire qu'il est l'auteur d'un ouvrage que Dupin vante comme le plus parfait qui soit sorti de la plume des écrivains ecclésiastiques latins : nous voulons parler des institutions divines.
Lactance ouvre la série des pères de l'Église qui commencent au quatrième siècle de l'ère chrétienne.
Quels sont les devoirs d'un chrétien? Peut-il jurer? lui sufTit-il de ne pas se parjurer? quelle est la règle qu'il doit observer, pour se conformer, à cet égard, aux principes de l'Évangile?
(1) Régis sermooibus diligenter advertere coDvenit, ac jusjurandum onmi ratïone fugere, id que prœsertim quod in dei nomine concipitur (S^ Grégoire Thaumaturge, Metaphr. in éciesiast. ch. 8, § 2).
Ecoutons-le :
€ Il ne se parjurera pas, — répond-il, — ^ et il ne jurera même pas, de peur que quelquefois, par nécessité ou par coutume, il r.e tombe dans le parjure. » (1)
Le neuvième est Eusébe Pamphyle.
C'est un érudit de premier ordre.
Au concile de Nicée, il étaît assis à la droite de l'empereur Constantin. Mais ce qui le recommande encore plus à l'attention publique, c'est qu'il est l'auteur de la préparation et de la démonstration évangéliques, e! d'une histoire de l'Église des trois premiers siècles, qui lui a mérité le litre depère de l'histoire ecelésiastiqve. On l'accuse d'avoir favorisé Tarianisme , mais on ne lui refuse pas d'avoir admirablement compris et explique le sens de l'Évangile. C'est d'ailleurs, un évêque, et à ce litre, son opinion doit être encore plus sérieusement méditée.
Il est mort à Césarée , en Palestine, vers Tan 338 de l'ère rhrétienne.
Voici ce qu'il dit :
K< 11 s'en faut de si loin qu'il y ait lieu au parjure, qu'il n'est même besoin d'aucun serment vrai, parce que nous avons appris de lui qu'on ne doit jamais jurer d'aucune manière, et que, comme avant toutes choses, on
(1) Non pejerabit, aed ne jurabil quidem {Lac-
laoce, de iDàlil. diviu. ch. 64).
doit dire la vérité, il faut se contenter de oui ou de non, en se montrant, par sa conduite, au dessus de toute espèce de serment. )> (I)
C'est le commentaire littéral de la loi de Jésus-Christ.
Le dixième est S* Ililaire.
Nous sommes heureux, — nous le confessons, de pouvoir invoquer, — ici — le témoignagne d'un évêque Français, qui a été l'une des gloires les plus pures de notre patrie.
S* Hilaire appartient à une famille noble du Poitou, et a occupé pendant longtemps le siège épiscopal de Poitiers. On cite avec admiration son traité de la iriniié, son traité des synodes, ses commentaires sur S^ Mathieu, et son livre contre Auxence, qui fut adressé à tous lesévêques et à tous les peuples catholiques; il était d'une sainteté si grande, qu'après sa mort, en 368, on lui rendit une espèce de culte, et qu'on introduisit son nom dans le canon de la messe, à côté du nom des apôtres et des martyrs.
Recueillons ses paroles ;
« La loi, dit-il, avait établi une peine contre
(1) Eo quod nanquam omnino jurandum esse at rejecto mendacio, verum constanter ei ubiquè retinenduiu, ex illp dldiceruDt, etc. Péparat. Evang. liv. l^'in iuedio.)— Voir soq hist. eccles. (liv. 6, ch. 5 ) où il raconte que BasiiiJe, pressé par ses compagnons de jurer, répondit qu'il ne lui était pas permis de le faire, parcequ'il était chrétien, et aima mieux souffrir le martyr que de violer ce précepte de Jésus-Christ.
le parjure, afin de contenir, par la religion du serment, les machinations des menteurs, et de rappeler souvent le souvenir de Dieu à une plèbe grossière et insolente. Mais la foi écarte Vusage du serment^ voulant que la vérité $oit la règle de toutes les affaires de notre vie , repoussant toutes les intentions de tromper, et prescrivant la simplicité, soit en parlant, soit en écoutant ; afin que ce qui était fût, et que ce qui n'était pas ne fût pas; parceque, entre le oui et le non, il y a une marge considérable pour tromper. Il va de soi que ce qui est, soit toujours, et que ce qui n'est pas, ne soit pas. C'est pourquoi, pour ceux qui vivent dans la simplicité, il n'y a pas besoin de la religion du serment. Avec eux, toujours ce qui est, est, ce qui n'est pas, n'est pas, et de cette manière, dans leurs actes comme dans leurs paroles, ils sont toujours dans le vrai : non seulement la foi chrétienne ne souffre pas que nous rendions à Dieu les serments que nous avons faits, parceque la vérité doit toujours être gardée dans nos paroles et dans nos actes,
MAIS ELLE CONDAMNE LA SUPERSTITION DE l'AN-
ciENNE COUTUME. En effet , chez les Juifs, la coutume était de jurer par les noms des élémens, par le ciel, par la terre, par Jérusalem, et même par la tête , et c'est en outrageant Dieu, qu'ils témoignaient leur vénération pour
le serment. Le Seigneur montre que, chez eux, ces engagements du serment étaient pleins de mal, quand, en méconnaissant ou en négligeant leur créateur, ils faisaient consister la religion dans l'adoration de ses œuvres. » (1)
Retenons bien ce que dit notre saint évêque, à savoir que la foi écarte Vusage du serment et condamne la superstition de l'ancienne cou-tume : certes, ce n'est pas dans le diocèse de Poitiers qu'on entendait soutenir autrefois, que l'Evangile permet de jurer.
Mais quel est ce vieillard vénérable sur lequel se portent tous les regards, après Saint Hilaire, et qui, par ordre d'ancienneté, occupe le onzième rang, dans notre tribunal?
C'est S' Athanase, archevêque d'Alexandrie.
Il est né à Alexandrie môme, dans cette métropole de l'Egypte où brillèrent tour à tour S^ Marc, S^ Clément et Origène. Son nom rappelle le souvenir d'une austérité de vie, qui n'est pas un de ses moindres titres à la vénération dont il est encore entouré. Chez lui^ la science était à la hauteur du caractère. Ses ouvrages sur Yarianisme,ses discours contre les Gentils, et ses apologies, occupent une place •importante dans l'histoire de l'Église. Il est mort en 371.
(1) Sed super stitionem conttbmaciœ veteris condemmt (Comm. sur S' Math. ch. Y, n" 23 et 24).
Nous avons hâte de savoir ce qu'il pense :
« Ne menions pas entre nous, dit S^PauI, qu'aucun mensonge ne sorte de votre bouche.
(Col. 3. 9. Ephcs. 4. 29.)
Il veut, en effet, que nous soyons ses imitateurs lorsqu'il dit : « Je dis la vérité : Je ne ments pas, ( l*'" lira. 2. 7.) Alors surtout qu'il a été dit, dans l'Evangile qu'il faut s'exprimer ainsi : oui, oui, non, non. C'est ainsi que ceux qui sont vraiment chrétiens doivent confirmer leurs discours, que nous ne devons pas aller au delà, jusqu'à faire des sermens, et jurer pour des biens corruptibles, en prenant Dieu à témoin. Vous ne prendrez pas, dit Moyse, le nom de Dieu en vain (Ex. 20. 7.) car, si quelqu'un est vraiment digne de nommer Dieu, il est digne d'être cru sans serment. S'il est capable de grandes choses, il est encore beaucoup plus capables des petites ; s'il n'est pas digne d'être cru sans serment, il n'est pas digne de prononcer le nom de Dieu, et il n'est pas digne de foi dans ses paroles. Gomment Dieu pourra-t-il être témoin de celui qui jure, si celui qui jure n'a pas la foi qui lui montre Dieu ? (Sapient. 1. 4.) C'est pourquoi notre Seigneur J.-C. de- , mande d'abord la foi à ceux qui l'invoquent. Il dit à l'aveugle : « croyez-vous que je puisse faire celai » Il dit au lunatique : Si tu crois, «- M.>, — qu'il soit ainsi ! » Le Sauveur demande
cela, non qu'il ait besoin du ministère des autres, car c'est lui qui est le maître et Tinspirateur de la foi, mais pour qu'il ne paraisse pas gratifier les personnes, pour qu'il n'ac-* cueille les demandes que de ceux qui croient, pour que, s'ils reçoivent des bienfaits sans avoir la foi, ils ne les perdent pas, ensuite, à cause de leur infidélité. Il veut que la grâce qu'il accorde soit durable, et quand il guérit, que la guérison ne soit pas perdue. Il a ordonné au paralytique de se tenir sur ses gardes, en disant : « Te voilà guéri, ne pêclieplus, de peur qu'il ne l'arrivé quelque chose de pis. » — De même qu'un médecin qui va trouver des malades, leur demande d'abord s'ils veulent être guéris, afin que s'ils ne veulent pas l'être, les soins ne soient pas inutiles à ceux qui ne croient pas à l'efficacité de l'art delà médecine ; de même le Seigneur s'enquiert auprès de ceux qui veulent être gliéris, et accorde ses grâces à ceux qui croient, afin que ce soit par la foi qu'ils obtiennent ses grâces : C'est la foi, en effet, qui révèle les dispositions de l'âme. Pourquoi ceux qui n'ont pas la foi invoquentils donc Dieu comme témoin ? pourquoi donc jurent-ils sur Dieu, ceux qui n'ont pas la foi même dans les petites choses ?. . . :|
Si la foi et la vérité se trouvent dans celui qui j jure, qu'est-il besoin du serment ? qui si la foi J
et la vérité ne se trouvent pas dans celui qui jure, pourquoi admettons nous une si grande impiété, que, — pour des choses humaines et mortelles, nous appelions Dieu, qui est audessus des hommes, comme témoin ? Car, s'il n'est pas permis d'appeler comme témoin devant les tribunaux extérieurs, un roi de la terre, parce qu'il est plus grand que les accusateurs et les juges, pourquoi appelons-nous l'Etre incréé pour des créatures, etl'exposonsnous au mépris des hommes ? Loin de nous une pareille pensée ! Cela surpasse toute INIQUITÉ ET toute AUDACE. Que faut-il donc faire ? Rien autre chose, assurément, que ce qui est dit, c'est-à-dire de répondre : oui, oui; non, non ! et que nous ne mentions en aucune manière, car si nous sommes ainsi véridiques, nous imiterons, en ceci, Dieu lui-même, qui est véridique. (1)
Jamais personne ne nous a fait encore entendre un aussi ferme langage ; S"^ Atanasse déclare hautement, que c*est une impiété que de jurer, et que cela surpasse toute iniquité et toute audace.
Eh ! quoi donc ? Serait-il vrai de dire qu'il est absolument interdit de jurer par DieUy même pour une chose juste ?
(1) De la passion et de la croix du Seigneur, § 4,
Il n*hésite pas, et il s'exprime ainsi :
« Ayez soin de préserver votre langue de la médisance, de toute espèce de mal, de tout serment^ et du mensonge. N'osezjamais jurer par Dieu, soit pour une cause juste, soit pour une cause injuste. Car celui qui jure par Dieu transgresse la parole du Seigneur qui a dit : ne jurez pas du tout, ni par le ciel, ni par la terre.. parce que ceux qui jurent, vont au supplice éternel, avec leur père Satan. Mais ayez bien soin, mes frères de préserver votre langue du serment, du rire, de la vaine futilité, et de tout mensonge. Qu'en un mot votre discours soit :
oui, oui, non, non. Si l'on fait quelque chose de plus, si l'on juré, cela vient du mal. Que s'il arrive que quelqu'un veut te fairç jurer, dis : je dis la vérité, je ne mens pas, et renvoiele. » (1)
Le douzième est S^ Basile.
Archevêque^ comme S^ Athanase, il n'est pas moins illustre par ses écrits.
Après avoir étudié à Gonstantinople et à Athènes, et vécu longtemps dans la solitude,
(1) Neque ounquam ausis per deum sire justâ sive injustâ causa jurare ; nàm qui jurai per deum in verbum domioi transgreditur dicentis non jurabis omnino. — Œuvres de S' Athanase, t. 3, p, 469.— Une note marginale semble supposer que Fauteur de ces lignes est un écrivain moins élégant qu* Athanase, mais rien ne justifie cette supposition. —Y. encore ad imper. Constant. Apologia^ § 8.
- lu -
il revint dans la Cappadoce où il était né, et vécut à Césarée : c'est dans les écrits de S^ Basile que furent puisées les constitutions de presque tous les monastères occidentaux, et la postérité ne le connaît que sous le nom de S* Basile-le- Grand.
Il est mort huit ans après S^ Âthanase (379)
11 développe le quatorzième psaume de David, et parle précisément du serment :
f Pourquoi, dit-il, le serment est-il mentionné ici parmi les vertus qui conviennent à un homme parfait, tandis qu'il est tout à fait défendu dans l'Evangile, où il est dit : mais moi je vous dis de ne pas jurer du tout ? que dironis-nous donc? Nous dirons que le Seigneur s'attache partout à la racine des choses : il vient au devant des passions des pécheurs, et détruit le mal dans sa première origine.
c Be même que la loi ancienne disait : c vous ne commettrez pas l'adultère ; le Seigneur dit : € vous ne désirerez pas le commettre. De même que la loi ancienne disait: vous ne tuerez pas ; le Seigneur prescrivant des choses plus parfaites, dit : vous ne vous mettrez pas en colère. Ainsi dans ce passage, la loi ancienne autori-^ sait le serment vrai, tandis que le Seigneur détruit l'occasion du parjure. En effet celui qui jure loyalement, et en toute vérité, peut quel*
qoefois être entraîne malgré lui> mais celui qui ne jure pas évite le péril du parjure. > (1)
S* Basile développe les argumens que nous avons développés nous même, dans le précédent chapitre^ et continue ainsi :
« Dans divers passages, le psalmiste appelle serment, la volonté ferme et immuable en toutes choses , ^ j'ai juré, et j'ai résolu de garder les jugements de la justice. » (ps. 418, 106) ou bien encore . le Seigneur a juré, et il ne s'en repentira pas » (ps. 109, 5) non qu'il ait invoqué Dieu en témoignage de ses paroleSy comme pour écarter le doute, mais pour montrer que Dieu a confirmé sa grâce à David par des décrets inviolables et immuables: il faut donc comprendre que ces paroles : « celui gui jure à son prochain, » signifient : celui qui affirme à son prochain, et ne le trompe pas. »
Cette explication s'accorde avec les paroles du Seigneur « que votre discours soit, ouij oui; non, non! confirmez donc les choses de cette manière, par un signe ou par un assentiment, quand il n'en est pas ainsi. Alors mêm^ que toî^ les hommes vous prieraient et vous supplie^ raient, ne vous laissez jamais entraîner à affirmer autrement. La chose n'a pas été faite?
que raffirmalion se produise. Usez d'une affir-
(1) S* Basile-le-Grand, — homélie sur le 14* ps.
mation simple et nette , et étudiez-vous à exprimer la vérité par elle-même, en.dehors de toute implication avec autre chose. Que rincrédule subisse le dommage de soi\ incrédulité ! C'est en effet une chose tout à fait honteuse et insensée de s'accuser soi-même comme indigne de foi, et de reconnaître qu'il est nécessaire de recourir à la sécurité du serment, (1)
Les arguments de Farchevêque de Césarée sont d'une logique qui défie toute réfutation.
Le treizième est S^ Grégoire de Naziance.
. On rappelle le théologien, et il est le seul qui partage rhonneur déporter ce titre avecUévangéliste SUean.
Dire qu'il était fils d'un évêque, archevêque lui-même, et qu'il est compté, par l'Eglise, au nombre de ses saints et deses docteurs suffirait, assurément, pour montrer quelle autorité s'attache ^ l'opinion d'un pareil jugé. Mais il y a dans l'histoire de sa vie , un autre fait qui donne peut être encore une idée plus saisissante de sa valeur : c'est que S* Jérôme s'est rendu tout exprès à Constantinople,. pour l'entendre, et s'est glorifié d'avoir reçu à son école l'intelligence des écritures. Pour que S^ Jérôme pût s'instruire à l'école de S^ Grégoire, il fallait que S' Grégoire fut bien savant.
(1) S» Basile, loc. cit., § 5, l. 1, p. 356.
Ce père est mort en 389.
Il compare la loi de Moyse à l'Evangile et s'exprime ainsi :
c Vous ne commettrez pas l'adultère, dit la loi ; mais vous (chrétien J vous ne le désirerez même pas. Vous ne tuerez pas, dit-elle ; mais vous, si vous êtes frappé, vous ne rendrez pas les coups pour les coups ; bien plus, vous offrirez votre corps à celui qui frappe. Combien toutes ces choses sont plus sages que celleslà? Vous ne parjurerez pas, dit-elle, mais vous^, vomne jurerez d'aucune manière, parceque le parjure naît du serment. » (1)
Ne craignons pas de le mettre en demeure de s'expliquer catégoriquement sur la question, que nous cherchons à éclaircir.. Est-il, — oui ou non, — interdit aux chrétiens de jurer ?
Voici la réponse, — Elle est nette ! —
« Le parjure nous paraît tellement atroce et criminelle (\wq nou^s sommes les seuls auxquels il soit interdit de jurer, » (2)
Le quatorzième est S^ Grégoire de Nysse.
C'est le frère puîsné de S^ Basile-le-Grand.
Après avoir consacré une partie de sa vie à enseigner la rhétorique il est entré dans le
(1) Non perjurabis, inquit illa, at tu, nec ullo modo jurabis (Oratio 42, § 38. 1. 1, ia-f*).
(2) Ut jusjuranduin quoque ipsum nobis solis
interdictum sit. .
clergé, et s*est acquis autant de réput'ition dans TEglise que dans les belles lettres. Il a visité les églises de l'Arabie et de la Palestine, s'est fait remarquer dans les conciles d'Antioche et deConstantinople, et nous a laissé des commentaires précieux sur l'écriture, des panégyriques et divers traités dogmatiques, remplis de science et d'érudition.
Sa mort remonte à l'année 396.
S' Grégoire de Nysse aime les métaphores, et son style est presque toujours imagé : mais les images dont il se sert rendent, quelquefois, très-heureusement sa pensée.
Voici ce qu'il nous dit du serment :
« Celui qui a promulgué les commencemens de la loi par Moyse^ et qui a complété par luimême la loi et les prophètes ; celui qui en interdisant la colère, a interdit, le meurtre ; celui qui, en interdisant le désir, a interdit l'adultère, celui-là aussi à rejeté de la vie les exécrables parjures. En interdisant le serm^nt^ il a fait comme celui qui, en supprimant la moisson, rendrait la faux inutile. Il ne peut se faire, en effet, qu'on ne tienne plus son serment, s'il n'y a plus aucun serment, » (1)
(1) Dùm per jurameoti prohibitionem olio quasi
falcem adstrinxit: neque enim potost, ut jurarnentum quis non servet, sijuramentum nulhm $it. (Homil.XlII m'î% t. 1. p. 658,
Le quinzième est S^ Ambroise.
issu d'une famille romaine qui comptait des consuls parmi ses ancêtres, fils d'un homme qui avait été chargé du gouvernement d'une partie de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Espagne, de l'Afrique, et de toute la Gaule, S^ Ambroise a été lui-même gouverneur de la Ligurie.
Quand il fut nommé archevêque de Milan, il distribua toute sa fortune aux pauvres. Son mépris des biens de ce monde, son détachement absolu des choses de la terre, son éloquence, son inflexible amour pour la justice, lui assurèrent un si puissant empire sur les âmes, qu'il fit souvent fléchir l'orgueil de r Empereur Théodose. Par ses écrits, il occupe la première place parmi les quatre grands docteurs de TEglise latine. Il est mort un an après S^ Grégoire de Nysse, et il ferme ainsi la série des pères qui ont vécu dans le quatrième siècle.
Les raisons qu'il développe pour démontrer que l'Evangile interdit de jurer sont d'une grande force, mais, pour ne pas nous répéter^ nous les reproduirons dans le chapitre consacré à S^ Augustin, où elles seront mieux à leur place.
Le seizième est S^ Epiphane.
Ce vieillard, qui est arrivé à l'âge de ^2 ans, est né à EJeulhéropolis, ville de la Judée^
à l'ouest de Jérusalem. Il est d'origine Juive. Il était déjà vieux, lorsqu'il fut nommé archevêque de Salamine^ métropole de l'île de Chypre. Il a voyagé dans l'Egypte, fondé un monastère dans la Palestine, visité Rome, et connu particulièrement S^ Athanase et S* Jérôme. Les langues syriaque, égyptienne, grecque et latine, lui sont aussi familières que la langue hébraïque^ et il n'est pas moins versé dans la connaissance de récriture sainte que dans celle des dogmes de l'Eglise et de sa discipline.
Son opinion sur le serinent est d'autant plus précieuse, — à nos yeux, — qu'il a passé par le judaïsme, avant d'arriver au christianisme, et qu'il doit savoir mieux que personne si les premiers chrétiens, qui avaient connu les apôtres, avaient appris d'eux qu'il était encore permis de jurer.
Nous copions mot pour mot, sa réponse :
« Le Seigneur dit, dans l'Evangile, de ne pas jurer, ni par le Ciel, ni par la terre, 7ii par quelqu'autre serment que ce soit, mais que le oui ou le non doit tenir lieu de serment. Tout ce qui vient de plus vient du mal ; et c'est pourquoi je crois que le Seigneur a établi cette règle, parce qu'il doit avoir existé des hommes qui conseillaient de prendre d'autre noms pour jurei^ et il a d'abord établi qufil ne fallait pas jurer du tout, de manière qu'il ne faut jurer ni
PAR LE SEIGNEUR LUI-MÊME, fii par quclqu'autrc genre de serment: jurer ne peut venir que du mal. C'est un méchant celui qui, conformément à Topinion d'Elxai, force non-seulement de jurer par Bien, mais par le sel, l'eau, l'éther, le vent, la terre et le ciel. » (4)
Il n'est pas possible d'être plus précis.
S* Epiphane déclare formellement, que ces mots de Jésus-Christ : « ne pas jurer du tout f veulent dire qu'il n'est permis de jurer, ni par Dieu, ni par quelqu' autre nom que ce soit , et que c'est une erreur de soutenir le contraire.
A l'époque de sa mort, on était arrivé au commencement du cinquième siècle, c'esl-àdire à l'année 403 de l'ère chrétienne.
Le dix-septième père de l'Église, que nous prenons pour juge, est SUean Chrysostôme-
L'histoire de S^ Jean Chrysostôme est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la rappeler, même sommairement. Personne n'ignore que l'illustre archevêque de Çonstantinople, — dont la mort remonte à l'année 407 , était appelé, dans tout l'Orient, l'orateur divin, (estoTaTOff). Son éloquence était, en effet, telle-
(1) Ac primùm statuisse non esse jurandum penitùs, neque per dominum quidam ipsum, neque aliud ullum jusjurandi genus concipiendum. Mali enira est omnino
jurare (Voir, le Panarian de S' Epiph., --« conlrà
Ossenos, heeresis VII).
ment entraînante que des applaudissements involontaires échappaient à ses auditeurs jusque dans les églises, quand il prêchait. On eût dit que c'était le Christ lui même, avec son accent irrésistible de persuasion, qui parlait par sa bouche, et nul, — on peut le dire, — n'a été plus pénétré de Tesprit de l'Évangile.
Nous allons demander à S* Jean Ghrysostôme trois choses :
1® Est-il permis de jurer par l'Évangile?
2® Est-il permis de jurer par le nom du Seigneur, où d'une autre manière quelconque?
3<> Enfin, faut-il admettre le serment, dans les tribunaux?
Sur la première question, il répond:
« Eh! quoi, vous faites jurer vos frères sur la table sainte! vous Timmolez sur l'autel même où Jésus-Christ s'immola pour lui? Les brigands assassinent dans les chemins, vous, vous égorgez un fils sous les yeux de sa mère; Caïn a tué son frère dans le désert, et ne lui a enlevé qu'une vie périssable ; vous, c'est au milieu de l'église que vous immolez voire frère, et que vous lui portez le coup d'une mort éternelle. L'église est-elle donc faite pour que nous jurions? Non, elle est faite pour que nous priions. La table sainte est-elle faite pour que nous y fassions jurer nos frères? Non ,
elle est faite pour délier les péchés, et non pour les lier.
tSi vous ne respectez rien, respectez au moins le livre que vous présentez à celui dont vous exigez le serment. Ouvrez cet Évangile , que vous avez entre les mains , sur lequel vous voulez qu'il jure: voyez ce que Jésus-Christ y dit du serment, fremblez, et retirez-vous ! Que dît donc Jésus-Christ du serment, dans l'Évangile? « et moi je vous dis de ne pas jurer du tout! » Et vous, ô folie, ô fureur! vous prenez à témoin du serment, la loi même qui interdit le serment! c'est comme si on voulait prendre, pour complice d'un meurtre, le législateur même qui interdit le meurtre. Je ne suis pas aussi troublé, aussi affligé, lorsque j'apprends que des hommes ont été égorgés dans les chemins, que je gémis, que je pleure, que je frissonne , lorsque je vois un fidèle approcher de la sainte table , poser la vriain sur V Évangile, et jurer sur ce livre vénérable. Quoi donc, vous disputez Une somme douteuse, et vous faîtes périr une âme? Le gain que vous espérez équivaudra-t-il jamais au dommage que vous causez à votre âme, et à celle de votre frère ? Si vous croyez que c'est un homme sincère, ne lui imposez pas la nécessité de jurer. Si vous êtes convaincu que c'est un fourbe et un homme sans foi, ne le
forcez pas de se parjurer. Je veux, me direz vous, ne donner une pleine assurance. Mais c'est, en n'exigeant pas ce serment que vous vous donnez cette assurance. Car quand vous rentrerez dans voire maison, après avoir exigé le serment , vous serez poursuivi par le remords, et par cette réflexion pénible : n'ai-je pas, en vain, exigé le serment de mon frère?
Ne s'est-il pas parjuré? Ne suis-je pas la cause de son parjure? Au lieu que si vous n'exigez pas le serment, vous emporterez avec vous une grande consolation , vous rendrez grâce au Seigneur, et vous direz: Dieu soit béni!
je me suis contenu moi même ; je n'ai pas exigé le serment en vain , et témérairement.
Périsse tout Vor, périssent toutes les richesses de la terre, pourvu que je sois assuré que je n'ai pas enfreint la loi , et que je ne Vai pas fait enfreindre à un autre ^ etc. » (1) Sur la seconde question, il répond :
« Que signifient ces mots , qui se trouvent dans l'ancienne loi : vous rendrez vos serments à Dieu (ps. 49. 14). Ils signifient que celui qui jure doit dire la vérité « mais moi, dit-il, je vous dis de ne pas jurer du tout. Pour les éloigner de plus en plus dé la coutume de
(1) Legem nonprœteriisse, nec allerum fecisse ut hoc faceret. (Hom." au peuple d'Antioche, 15.}
jurer par Dieu, Jésus-Christ. ajoute: vous ne
jurerez ni par le ciel ni par la terre ,,etc.
. « Mais, direz-vous, si quelqu'un exige le serment, et que la nécessité y contraigne? — Il faut que la crainte de Dieu soit plus grande . que la nicessité: car si vous voulez, faire des objections de cette, nature, vous ne garderez aucun des préceptes de Jésus-Chrîst. r— Vous direz de voire femme: mais si elle est querelleuse? si elle fait trop de dépenses? Vous .direz d!un homme qui vous est cher: mais si ]0 l'aime, et que je ne puisse pas mecontenir! Vous direz du regard impudique : mais si je Depuis pas ne pas vorr? Vous direz de la colère contre votre frère: mais si je suis emporté, et que je ne puisse pas retenir nia langue ! Ainsi vous foulerez aux pieds tout ce que Jésus-Christ a dit. Considérez que vous n'oseriez alléguer de semblables excuses, lorsqu'il s'agit de garder des lois humaines.
« Vous n'oseriez dire : mais si telle «ou telle chose arrive, est-ce que je serai obligé de garder la loi? Il faut de gré ou de force que vousT vous y soumettiez ! Il en sera de même si vous voulez être fidèle à Jésus-Christ : vous ne vous trouverez pas exposé à celte nécessité de jurer. « Que votre discours soit : oui, oui; non, non: ce qui est ajouté en plus, vient du mal. Qu'est-ce qui est ajouté en plus, du oui
ôu du non? C'est le serment^ non le parjure, car le parjure étant visiblement mauvais, nous n'avons pas besoin que personne nous le dise, et Jésus-Christ ne l'appellerait pas une chose superflue^ mais une chose mauvaise. Mais, ce qui est superflu, c'est ce qu'on ajoute inutilement et sans nécessité , et tel est le serment. » (1) Enfin, sur la troisième question, il répond : € Il vaut mieux souffrir quelque dommage que d'obliger un homme à jurer. Dites-moi ?
Vous déférerez le serment à quelqu'un, qu*atlendez-vous ? Attendez-vous qu'il se parjure ! ce serait alors une extrême folie, puisque la peine de son crime retomberait sur vous. Il vaut mieux perdre vos. richesses, que de le perdre. Pourquoi faites-vous une action qui, pour vous, est un dommage, et un outrage pour Dieu ?
— c'est celle d'un impie et d'un insensé. — Mais, direz-vous, j'espère qu'il ne se parjurera point ! — Croyez le donc sans serment. Mais il s'en trouve plusieurs, répondez-vous, qui trompent, si on ne les oblige à jurer, et qui n'osent pas le faire si on les lie par leurs sermens. Vous vous trompez vous-mêmes, ô homme!
celui qui a appris à voler et à tromper son prochain ne se mettra guère en peine de vio-
(1) S» Jean-Chrys.— Hom. 17 sur S» Math.
1er ses serments ; mais s'il craint de jurer, il craindra plus encore d'agir injustement. Il jure malgré lui, dites-vous, il est donc digne de pardon. Mais que dirai-je des sermens faits en justice f On jure au barreau , et on se parjure pour dix oboles. Parceque la foudre ne tombe pas du ciel sur les parjures , et que Dieu ne punit pas sur le champ tous ceux qui jurent^ vous voulez absolument prendre Dieu pour témoin! et pour quels sujets, je vous prie? Pour des légumes, pour des chaussures, pour des sommes d^argent très modiques. Croyons nous ne point pécher, parceque nous ne sommes pas punis sur le champ? Mais c'est l'œuvre de la miséricorde divine, non l'effet de votre vertu. Jurez par votre fils, jurez par vous même , dites : qu'ainsi le bourreau me punisse^ que je sois privé de lavue^ vous craindrez l'effet de ces imprécations : votre vie vous parait donc plus considérable que Dieu même?
Mais Jésus-Christ nous ménage de telle manière qu'il nous défend de jurer même par notre tête, et cependant nous faisons si peu de cas de la gloire de Dieu , que nous mêlons, à tout moment, son nom dans nos sermens. Vous ne connaissez guère la grandeur ni la majesté de Dieu; vous ne savez pas avec quel respect on doit l'invoquer : toutes les fois que nous parlons d'un homme recommandable par son
mérite , ou par ses vertus , nous le faisons avec une grande circonspection. Et cependant, nous n'avons nul égard pour ce nom précieux de Dieu qui est au dessus de tous les noms, qui est vénéré sur toute la terre. Nous le prononçons avec témérité. coutume qui le rend méprisable ! assurément , si vous imposez à quelqu'un l'obligation de jurer dans une église, cette circonstance aggrave encore la gravité du serment. Vous devriez être rempli d'une horreur sacrée toutes les fois que vous entendez prononcer le nom de Dieu : ce nom était si redoutable, parmi les Juifs, qu'on l'écrivait sur la tiare du grand pontif auquel seul il appartenait de porter les lettres qui le composaient. S'il n'était pas permis à tout le monde de nommer seulement Dieu , n'est-ce pas je vous le demande, une grande audace, et une grande folie, que de l'invoquer lui même comme témoin? Oui, je vous le dis, et je vous le certifie : Il faut aussi que vous supprimiez ces SERMENTS DANS LE BARREAU ! qu'ou m'amène tous les récalcitrants, je le déclare en votre présence à tous ceux qui exercent un ministère dans l'Eglise : je veux, je prie, j'ordonne, qu'il ne soit permis à personne de jurer témérairement, bien plus, de jurer de quelque ma-nière que ce soit. Qu'on m'amène donc celui qui se conduit ainsi, quelqu'il soit, parcequ'il
faut nous déférer toutes ces infractions, comme si vous étiez des enfants! quelle confusion de voir que vous manquiez à ce point de discipline! Si vous n'étiez pas initié, vous n'oseriez pas toucher la table sacrée. Mais ce qui est plus horrible encore, vous êtes initié, vous osez toucher la" table sacrée, qu'il n'est pas permis à tous les prêtres de loucher, et, après l'avoir ainsi touchée , vous osez jurer ! vous qui n'oseriez pas toucher la tête d'un enfant, quand vous êtes sorti , vous osez toucher la table sacrée, et vous ne tremblez pas ! Et vous ne craignez pas! Amenez-moi tous ceux qui agissent ainsi, je les jugerai, et je les chasserai. Faites ce que vous voudrez : je pose Ict loi : qu'on ne jure pas du tant ! Quelle espérance pourrez-vous avoir de vous sauVer , si vous négligez de la sorte les choses les plus essentielles! faut-il donner votre âme en échange de quelques contrats , et d'un intérêt assez léger? y gagnez- vous autant que vous perdez? s'est-il parjuré? vous êtes la cause de votre perte et de la sienne! ne s'esl-il pas parjuré? vous ne laissez pas que d'être coupable, puisque vous l'avez forcé à violer le précepte :
faisons tous nos efforts pour chasser cette maladie de l'àme. Chassons là du barreau^ des boutiques et de toutes les officines; nous aurons plus de peine, mais il ne faut pas se décou-
rager. Ne pensez pas que ce soit par la transgression des lois divines que les affaires de cette vie peuvent être bien dirigées. — Mais celui avec qui je traite, ne veut pas m'en croire sur parole? J'ai entendu beaucoup de personnes me dire : mais on ne me croira pas si je ne fais mille sermens? 11 ne faut vous en prendre qu'à vous qui jurez si facilement ! Si cela n'était pas, si tout le monde élait bien persuadé que vous ne jurez jamais , croyez-moi , tous ceux avec qui vous avez affaire trouveraient plus de garantie dans un signe de vous, que dans ceux qui font raille sermens. N'ajoutezvous pas plus de foi à ce que je voas dis, quoique je ne jure jamais, qu'aux paroles de ceux qui jurent sans cesse? Mais vous êtes, diîes-vous un#grand personnage et un évêque ? Je veux vous montrer que le caractère et la dignité n'y font rien. Rcpondez-moi de bonne foi: si j'étais accoutume à jurer à tous moments, mon élat aurait-il quelques privilèges? Expliquez-moi les grands avantages que vous retirez de vos serments : Paul souffrait de faim et vous devriez plutôt préférer souffrir de faim que de violer quelques uns des commanderaens divins. Pourquoi étes-vous incrédules? Pourquoi avez-vous si peu de foi en Dieu? Pouvezvous craindre qu'il ne vous récompense point, si vous vous exposez à tout souffrir plutôt
que de l*oflfenser. 11 nourrit tous les jours les parjures, et ceux qui sont accoutumés aux serniens: vous laissera-t-il mourir de faim, parceque vous écoutez ce qu'il dit ? que tout le monde voie que personne ne jure , parmi ceux qui entrent à l'église. // faut que cette vertu, et non pas la foi seule, nous distingue des Grecs et de tous les autres. Recevons ce signe du Ciel, afin de nous faire remarquer partout comme un peuple de rois. Qu'on nous reconnaisse parla voix et par la parole, comme les barbares. Dites-moi , à quel signe reconnaît-on les perroquets? n'est-ce pas à ce signe qu'ils parlent comme des hommes? et nous aussi, qu'on nous reconnaisse à notre langage, comme les apôtres, qu'on sache que nous parlons sous ce rapport, comme les anges, si quelqu'un dit : jurez: répondez: le Christ le défend, je ne jure pas, » (1)
Ainsi, en résumé, S^ Ghrysostôme déclare que, — si l'on veut se conformer à la la loi de Jésus-Christ, — il doit être rigoureusement interdit de jurer, et que le serment devrait être
(1) Si quis dixeril: jura! audiat; Christus vetat, et non jurol (S' J. Chrys. in act. apot. hom. 4. (9)
Neque in re juslâ, neque in injuglâ jurare licef.— Hom. 15. §5— Exhortât, ad martyr, t. 1. in-fol p. 278. n* 7.— Au peuple d'Ant. hom. 7 et 8.— Actes des apôl. hom. 10, etc. S' Jean chys. a développé les mômes idées dans tous ses écrits, et n'a laissé, sur ce point, aucune place aux objections.
proscrit même dans les tribunaux: Nous n*avons pas besoin de faire remarquer combien sa démonstration est péremptoire.
Enfin, le dix-huilième, le plus imposant, le plus autorisé de tous les juges de noire tribunal, c'est S* Jérôme.
Nous disons que S^ Jérôme surpasse tous les écrivains ecclésiastiques, sans exception, quand il s'agit d'interpréter le véritable sens des écritures, non pas seulement parce qu'il servait de secrétaire au pape Damase, pour répondre aux lettres synodales des églises d'orient et d'occident, qui le consultaient sur les affaires ecclésiastiques, (1) mais encore parce qu'il a passé une partie de sa longue existence, dans les monastères de Bethléem, à traduire, — sur les textes originaux, — presque tous les livres de l'écriture sainte, et que sa traduction est si fidèle que, depuis quatorze cents ans, elle est acceptée, comme une loi, sous le nom de vulgate, dans toute la chrétienté.
Connaître l'opinion de S' Jérôme, sur une question controversée, c'est donc connaître l'opinion de l'Eglise toute entière, au moment où il vivait, car personne ne pourra croire que l'église aurait, pour ainsi dire, légalisé sa
(1) Lettre XXV de S' Jérôme à Ageruchie.
l raduction, si le traducteur avait fait falsifié ou dénaturé le sens de l'évangile.
Or, S' Jérôme est mort le 30 septembre 420 de rére chrétienne, à l'âge de 80 ans, et nous pouvons ajouter que jusqu'à ce moment, l'Eglise n'avait pas déclaré qu'il n'avait pas été digne de sa confiance.
Comment S' Jérôme interprête-t-il le passage de l'évangile de S' Mathieu, où Jésus -Christ dit à ses disciples de ne pas jurer du tout?
Recueillons religieusement ses paroles.
« On sait, — dit-il, — que les Juifs ont toujours eu la détestable habitude de jurer par les élémens, comme les en accusent souvent le discours du prophète. Celui qui jure, aime ou vénère celui par lequel il jure. Il est prescrit dans la loi (do Moyse) , de ne pas jurer, si ce n'est par le Seigneur, notre Diexi (Deuter. VI. 7.) En jurant par les anges, parla ville de Jérusalem, par le temple et par les éléments, les Juifs témoignaient à des créatures, ou à des choses charnelles, un honneur ou un respect qui ne sont dûs qu'à Dieu. Enfin, considérez qu'ici le Sauveur n'a pas défendu de jurer par Dieu, mais par le ciel et la terre, par Jérusalem, par votre tôle. C'était une concession que cette loi avait faite à des peuples jeunes encore. Elle leur avait pennis d'immoler des victimes à DieUy afin de les empêcher d'immoler des vie-
times aux idoles : de même, elle leur ax>ait permis de jurer par Dieu, non, parce qu'il est bien de jurer par Dieu, mais parce quHl est mieux d'invoquer Dieu que les démons. Mais la vérité évangélique n'admet pas> le serment, parce toute parole sincère doit être tenue pour un serment. » (1)
Les autres écrivains ecclésiastiques qui l'ont précédé, et dont nous venons d'entendre les paroles, ne nous ont pas encore donné une réponse si lumineuse.
La loi de Moysc, nous dil-il, avait pernnis de jurer comme elle avait permis d'immoler des victimes, — non parce qu'il est bien de jurer ou d'immoler des animaux, mais parce . qu'il vaut mieux immoler des animaux que des hommes^ et invoquer Dieu que d'invoquer des idoles ; on fait dos concessions à des enfants avant d'exiger d'eux ce qu'on peut exiger des hommes ; de même il a fallu faire des concessions à des peuples encore enfants, avant de les amener a celte civilisation, réscrvce à de;3 peuples mûris par le christianisme : mais la vérité éoangéli.que n'admet pas le sermenl /...
11 est vrai, — comme Ta fait remarquer S^ Jérôme,— que le Sauveur n'a pas défendu, ici, en termes formels, de jurer par Dieu.
(1) S' Jérôme, comm. sur S' Mathieu.
11 ne Ta pas fait pour deux raisons :
D'abord, il était inutile de défendi^e aux Juifs, qui récoutaient, de jurer /?ar Dieu, puisqu'ils ne juraient pas ainsi, et qu'ils juraient par le ciel et par la terre, précii^ément pour rappeler le souvenir de Dieu, sans le nommer.
En second lieu, si le Sauveur avait défendu, en ternies formels, de jurer par Dieu, il aurait violé manifestement la loi de Moïse qui avait dit le contraire. « Vous jurerez par le nom de Dieu, »
Qu'à donc fail le Sauveur?
11 s'est servi— comme il l'avait fait pour interdire le divorce, — d'ex*pressions adoucies , qui lui permettaient de se faire comprendre par ses auditeurs , sans les irriter , sans les blesser, sans soulever contre lui^ dès le début même de son enseignement des persécutions qui l'auraient empêché d'achever sa mission.
11 a dit: vous ne jurerez pas du tout, ni par le ciel, ni par la terre, etc.
Mais, reconnaître, avec les Juifs, que jurer par le ciel et par la terre, c'élait encore jurer par Dieu (S'^ Mathieu, XXIII, 22), et, cependant, interdire de jurer même par le ciel et par la terre, qu'était-ce faire?
C'était interdire, implicitement, de jurer par Dieu lui-même. En effet, quand on défend de faire le moins, on défend de faire le plus.
Le Christ laissait d'autant moins de doute sur sa pensée, qu'il ajoutait aussitôt : ^ que votre discours soit oui, oui; non, non; tout ce qui est dit de plus vient de l'esprit du mal,^
C'est parceque cette vérité est évidente que S' Jérôme conclut ainsi :