CHAPITRE X
présence d'une multitude d'étrangers, dans sa comédie des Babyloniens, Cléon l'accusa devant l'aréopage d'avoir bafoué sa patrie et insulté le peuple (i). La peine était indéterminée.
Quelques fragments de lois pénales relatives aux représentations scéniques sont parvenues jusqu'à nous. Celui qui fait paraître des danseurs étrangers sur le théâtre des Dionysiaques est obligé de payer, pour chacun d'eux, une amende de mille drachmes (2). Le chorége qui, au moment où le chœur se prépare à prendre place, cite un choriste à comparaître devant l'archonte, encourt une amende de cinquante drachmes ; et cette amende monte à mille drachmes , s'il ordonne luimême l'expulsion (3). L'individu frappé de dégradation civique qui se présente dans un chœur s'expose aux peines les plus rigoureuses (4). L'atimie moyenne est encourue par le héraut qui, sans permission préalable du peuple et pour satisfaire la vanité de quelques citoyens, proclame au théâtre des aifranchissements d'esclaves ou des couronnes décernées par les tribus, les bourgs ou les peuples étrangers (5). L'acteur étranger peut être expulsé du théâtre; mais la loi dé-
(1) Voy. ci-dessus, p. 286, en note.
(2) Plutarque, Phocion, XXX. Démade ayant fait paraître cent danseurs étrangers dans les cliœurs, un jour qu'il donnait des jeux à ses frais, compta publiquement sur le théâtre les cent mille drachmes qu'il devait de ce chef {ibid.). Comp. le schol. d'Aristophane, Plutus,
(3) Démosthéne c. Midias, 56. Il s'attachait â ce fait un caractère d'impiété. Voy. ci-dessus, p. 185.
(4) Démosthéne c. Midias, 58, 59.
(5) Voy. ci-dessus, p. 109.
fend de le saisir au corps et de l'inquiéter quand il est en exercice (i).
Le scholiaste d'Aristophane rapporte que les lois défendaient de mettre en scène, soit un citoyen décédé, soit un citoyen vivant désigné par son nom (2) ; mais cette défense, si elle existait réellement, était aisément éludée dans un pays où, au dire de Lucien, on permettait aux comédiens de railler et de bafouer les citoyens dont ils connaissaient les mœurs dépravées, dans l'espoir que ces traits mordants rendraient meilleurs ces hommes pervers, et que les autres se garderaient d'encourir de semblables reproches (3). Xénophon avait déjà constaté que le peuple, très-susceptible à l'endroit des attaques dirigées contre lui-même, les autorisait pleinement quand elles s'adressaient à des particuliers (4). Pour savoir à quel degré la tolérance était poussée à cet égard, il suffit de lire les comédies d'Aristophane, et spécialement celle des Chevaliers, où le démagogue Cléon figure sous son véritable nom. Le peuple luimême, malgré sa susceptibilité, n'échappait pas toujours aux railleries acérées de ce poëte. On connaît le triste rôle que le vieillard Démos joue dans l'œuvre dramatique dont nous venons de citer le titre. « Nous avons, * dit le poëte, un maître fort brutal, grand man- « geur de fèves, vieillard insupportable et à moitié « sourd (5) ! 5>
(1) Discours c. A Zcîômde attribué àAndocide, 20.
(2) Aristophane, Za Paea;, 648 ; les AcJiarnéens, 1149.
(3) Anacharsis, 22. Platon se montre beaucoup plus sévère dans sa ville modèle. Voy. Lois, p. 935, E.
(4) Gouvernement des Athéniens,!!, 18. Comp. Isocrate, la Paix, 14 ,