CHAPITRE II
n'agira pas comme ces despotes « qui ordonnent, qui « menacent et croient que tout est fait quand leur loi « est écrite et affichée ». Il fera auprès de ses concitoyens le personnage d'un père et d'une mère pleins de prudence et d'affection, qui avertissent et éclairent leurs enfants avant de les châtier. A l'obéissance servile et lâche, déterminée par la crainte du châtiment, il préférera toujours l'obéissance spontanée, pure, libre, émanant d'une volonté guidée par la science. Chacune de ses lois pénales sera précédée d'un préambule qui en expliquera les termes et en justifiera les rigueurs. Le châtiment trouvera, pour ainsi dire, une seconde légitimité dans les conseils et les avertissements qui l'auront précédé (i).
Aux yeux de Platon, la peine, conçue et infligée dans ces conditions, n'aura pas seulement pour résultat le rétablissement de l'ordre naturel, qui condamne toute injustice et veut que celle-ci entraîne toujours l'obligation d'une réparation douloureuse ; elle sera pour le condamné lui-même un immense bienfait. Elle sera pour lui une source de régénération, un moyen de se réconcilier avec lui-même et avec la vertu, une sorte de médecine légale qui le délivrera « de la maladie de . l'injustice » ; car, si le délinquant enfreint les lois de sa patrie, s'il lèse le droit d'autrui, il agit de la sorte, soit parce que la partie intelligente de son âme (vovc) est obscurcie, soit parce qu'elle subit la domination de la
(1) Lois, IV, p. 720 et suiv. ; IX, 853, 854, 859. — On peut citer comme un cuineux spécimen de ces préambules, les recommandations placées par Platon en tète de sa loi conti^e le sacrilège. Lois, IX, 854.
partie irritable (0u/jio'ç) ou de la partie concupiscente {ïm9v[j.ia). Les maux de l'âme étant incontestablement les plus grands et les plus funestes, il importe au coupable, tout autant qu'à la cité qui pourrait subir la contagion de sa maladie, d'en être délivré le plus tôt possible. Or, de même que l'économie délivre de l'indigence et la médecine des infirmités du corps, la peine délivre du mal de l'âme ; et, de même encore que l'on conduit chez les médecins ceux dont le corps est malade, on doit conduire chez les juges ceux qui s'adonnent à l'injustice. La peine détruit la tyrannie qu'exercent sur l'âme la colère, la crainte, le plaisir, l'envie et les autres causes qui l'égarent. Elle rend sage, elle étouffe le vice, elle oblige à devenir plus juste, elle fait refleurir la vertu dans l'intelligence et le cœur purifiés par l'expiation ; elle anéantit, en un mot, l'état morbide dont les délits sont les symptômes extérieurs. « Qui- « conque subit une peine et est châtié d'une manière « convenable, en devient meilleur et gagne à la puni- « tion... ; car ce n'est que par la douleur et les souf- « frances que l'expiation s'accomplit en ce monde ou « dans l'autre, et il n'est pas possible d'être délivré au- « trement de l'injustice. » Le coupable qui fuit le châtiment ressemble au malade qui évite les médecins, craignant, comme un enfant, qu'on ne lui applique le fer ou le feu, parce qu'il en résulte une souffrance momentanée. L'opprobre n'est pas dans la répression du méfait, mais dans la ressemblance avec les méchants . Le bien et le beau étant identiques, la peine n'est hideuse qu'aux yeux du vulgaire ignorant ; pour l'homme