CHAPITRE II
cusé est un ennemi qu'ils détestent et dont ils désirent ardemment la ruine, l'exil ou la mort (i). Ils prodiguent l'invective et l'outrage ; ils ont recours à toutes les séductions de l'éloquence, à tous les artifices de la chicane, pour attirer sur la tête de leur adversaire le ressentiment et le courroux des juges (2). Ils engagent ces derniers à frapper sans pitié ; ils les menacent de la colère des dieux et de la vengeance du peuple, si le jugement ne porte pas l'empreinte d'une rigueur inflexible (3) ; ils aiment à proclamer qu'un juge indulgent se fait le complice moral de ceux qu'il est appelé à • punir (4).
On ne se contente pas de produire aiï grand jour ces idées étroites et dangereuses : on les élève à la hauteur de dogmes religieux et politiques. Au dire de Lysias, la haine assouvie, la vengeance exercée au moyen d'une poursuite judiciaire méritent la faveur des hommes et les bénédictions des Immortels (5) . Suivant
(1) Démostlxèiie c. Midias, IIS; c. Timocraie, 8. Lysias, c. Eratosthèi-ie, l'un des Trente, 2.Lycurgue c. Léocrate, 6. On trouve ces idées, là même où les intérêts particuliers de l'accusateur n'ont pas été lésés : « Tout bon citoyen, dit Lycurgue, regarde le criminel d'État comme un ennemi particulier. » 0. Léocrate, 6.
(2) Démosthène c. Androtion, 64 ; c. Midias, 98 ; c, Timocrate, 110 ; Procès de l'ambassade, 9, 339 ; Procès de la couy^onne, 274 ; c. Aristocrate, 184 ; c, Phormion, 19. Lysias c. Eratosthène, l'un des Trente, 79, 80. Lycurgue c. Léocrate, passim. Dinarque c. Démosthène, 2, 18, 107; c, Aristogiton, 20.
(3) Démosthène c. Aristogiton, 1, 99, 100 ; c. Neœra, 109. Lycurgue c. Léocrate, 148. Dinarque c. Démosthène, 66. Lysias, Sur l'impiété d'Andocide, 13.
(4) Démosthène c. Théocrinès, 55.
(5) Lysias c. Agoraius, 1-3.
EscMne, les inimitiés particulières, qui se produisent et s'agitent à la barre des tribunaux, tournent inévitablement au bénéfice de la communauté nationale (i). « Le salut de la cité, disait-on, dépend du nombre des « accusateurs (2) ! » Les passions ardentes du peuple, transportées dans le paisible domaine de la justice, deviennent un moyen de gouvernement, une source de force et de bien-être pour la patrie !
Dans un pays où de telles idées exerçaient une influence incontestée sur l'esprit des plaideurs et des juges, la peine ne pouvait prendre ce caractère élevé, cette empreinte morale qui en fait une rédemption pour le coupable en même temps qu'un élément de sécurité pour l'ordre social. Dans la pensée des magistrats et des citoyens de l'Attique, la peine, acte de vengeance pour les uns, doit être pour les autres un objet de terreur, un acte de contrainte psychologique qui les empêche de marcher sur les traces du condamné. Tous les orateurs admettent et prônent cette dangereuse et immorale théorie de l'intimidation à outrance, qui daigne parfois se préoccuper de la gravité intrinsèque du délit, mais qui, presque toujours, perd de vue les exigences de l'équité, pour se préoccuper à peu près exclusivement de l'effet que la vue du châtiment produit sur les instincts corrompus de la foule. Démosthène veut que la pitié soit bannie des tribunaux ; il n'attend rien d'un Etat qui manque d'énergie contre les délinquants. « Frappez, disait-il aux magistrats, frappez
(1) Procès de l'ambassade, 283.
(2) Démosthène c. Théocrmès, 63.