ARISTOTE
Dans rexamen des principes fondamentaux de la législation criminelle, le meilleur moyen d'apprécier exactement les idées d'Aristote consiste à les mettre en regard de celles de son illustre maître.
Plaçant le but suprême de la vie dans la recherche et la pratique de la vertu, Platon, toujours attentif à maintenir la dignité de la nature humaine, croit fermement à l'influence constante et souveraine que la vertu exerce sur ceux qui sont appelés à en contempler les splendeurs. A l'entendre, le jour où les masses vivront dans un milieu social où toutes les institutions tendront vers un seul et unique objet, — le règne de la vertu la plus parfaite à laquelle notre -faiblesse puisse atteindre— •, les magistrats auront encore besoin du frein de la répression; mais le nombre des méchants se trouvera réduit à des proportions minimes, et ce sera comme un rouage accessoire et « avec une sorte de honte », que législateur de cette société régénérée conservera le triste et humiliant appareil de la justice pénale.
Aristote, qui cherche dans l'observation des faits le point de départ de toute connaissance, ne partage pas ces nobles et généreuses illusions. Plaçant les faits avant les principes et n'admettant que les résultats constatés par l'expérience, il rejette dans la région des fables les riantes merveilles de la cité modèle rêvée par son maître. « A l'égard de la foule, dit-il, les préceptes « sont absolument insuffisants pour la pousser au bien. « Elle n'obéit point par respect, mais par crainte ; elle « ne s'abstient pas du mal par le sentiment de la honte, « mais par la terreur du châtiment. » Il ne croit pas à l'action prépondérante de ce que Kant a nommé, vingt siècles plus tard, « l'exhibition de la pure vertu ». A son avis, les préceptes les plus clairs, l'éducation la plus perfectionnée, les institutions les plus salutaires, en un mot, les efforts les mieux combinés du législateur n'agissent que sur un petit nombre d'intelligences d'élite ; ils peuvent tout au plus faire d'un cœur bien né et spontanément honnête un ami constant et inébranlable de la vertu. « La plupart des hommes, dit le « Stagirite, obéissent bien plutôt à la nécessité qu'à la « raison et aux châtiments plutôt qu'à l'honneur. » Il en conclut, avec le législateur inspiré de l'Inde, que la menace d'un châtiment prompt et énergique doit constamment accompagner les hommes depuis la naissance jusqu'à la tombe (i).
A cette appréciation essentiellement différente du rôle de la justice criminelle, correspond une manière
(1) Morale à Nicomague, X, 9.