CHAPITRE III
« perversité se tourne aux délits particuliers (i). 55 En généralisant ces prémisses, il arrive à la conclusion que toutes les actions mauvaises que nous commettons nous-mêmes ou dont nous sommes la cause immédiate dérivent d'habitudes coupables ou d'appétits contraires à la raison ; tandis que ces appétits dérivent, à leur tour, de la convoitise ou de la colère. L'avare viole la justice pour acquérir des richesses; le voluptueux, pour se procurer le moyen de jouir des plaisirs du corps; l'indolent, pour favoriser sa nonchalance; le lâche, pour éviter le danger; l'ambitieux, pour se procurer des honneurs ; l'homme facile à se laisser emporter, pour assouvir son courroux ; le vindicatif, pour satisfaire ses rancunes. Presque toujours, l'observateur attentif découvre, à la racine du délit, la colère qui trouble la raison ou la convoitise qui la domine; mais ces impulsions déréglées, pas plus que les habitudes coupables, ne sauraient êlre envisagées comme une cause de justification. L'homme qui n'écoute pas le langage de la raison, qui brave les lois et substitue aux exigences de la justice ses appétits corrompus, est un coupable que la puissance publique a le droit et le devoir de châtier. L'âme doit commander au corps comme un maître à l'esclave ; la raison doit dominer l'instinct, « comme un magistrat, comme un roi (2). -^
Arrivant ensuite à l'influence que les modifications de la volonté humaine exercent dans la perpétration du
(1) Politique, lY, 9.
(2j Rhétorique, I, 4. Politique, I, 2.
délit, Aristote procède avec une netteté d'idées, une précision de langage et une clarté d'exposition qu'on cherche vainement, dans cette importante matière^ chezl'immortel fondateur de l'Académie.
De même que Platon, il distingue nettement entre les actes prémédités et les actes simplement volontaires (i) ; puis, transportant aussitôt le débat sur le terrain pratique, il place à côté des actes volontaires ceux qui ne le sont pas, et il arrive ainsi à définir, d'une manière lucide et complète, la doctrine aujourd'hui généralement admise au sujet de la contrainte physique et de la contrainte morale.
Il détermine avec exactitude le caractère de la contrainte physique, en disant : « Une chose qui se fait par « force majeure est celle dont la cause est extérieure « et de telle nature que l'être qui agit ou qui souffre « ne contribue en rien à cette cause (2). » Il désigne tout aussi clairement la contrainte morale, quand il écrit : « On agit encore par nécessité, lorsqu'on fait une « chose qu'on trouve pénible et mauvaise, mais quand " on serait exposé, en ne le faisant pas, à des sévices « personnels, aux fers, à la mort (3). » Il admet que cette contrainte peut exister alors même que les menaces ne s'adressent pas à nous-mêmes, et il cite le cas
(1) Morale à Eudème, II, 10. Morale à Nicomaque, V, 8. Rhétorique, 1,10.
(2) Morale à Nicomaque, III, 1. — Voy. encore Rhétorique, 1, 10, où il dit que les actions involontaii'es proviennent du hasard ou de la nécessité, et que la nécessité dérive de la nature ou de la contrainte. Vo3^ aussi Rhétorique, III, 14.
(3) Morale à Eudème, II, 8.