CHAPITRE m
OÙ un tyran, maître de la personne d'un père ou d'un fils, nous imposerait un acte honteux comme condition du salut de nos proches (i).
Que la contrainte physique doive figurer au nombre des causes de justification, c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de démontrer. L'auteur immédiat de l'acte n'est qu'un instrument passif aux mains d'autrui, et le seul coupable est l'auteur de la violence. Mais faut-il adopter la même solution pour la contrainte morale ? N'avonsnous pas toujours la liberté de braver toutes les souffrances dont on nous menace? Ne convient-il pas de dire, avec les stoïciens, qu'il vaut mieux mourir que de commettre un crime? Aristote a prévu ces objections, bien longtemps avant le jour où elles furent formulées par les disciples de Zenon, et il y a répondu à l'avance par une distinction aussi juste que rationnelle. 11 ne se contente pas d'une menace quelconque. « Si, pour évi- « ter d'être touché par quelqu'un, on allait jusqu'à le « tuer, ce serait, dit-il, une plaisante excuse que d'al- « léguer qu'on a comaiis ce meurtre par nécessité. " Il exige, au contraire, une menace tellement grave qu'elle fasse disparaître la liberté morale et qu'on ne puisse plus dire qu'il dépendait de l'individu menacé de commettre ou de ne pas commettre le crime. « On en- « tend, dit-il, par ce qu'il dépend de quelqu'un, ce que « sa nature est capable de supporter, et on dit qu'une « chose ne dépend pas de lui, quand sa natu7-e n'est « pas capable de Vendwer (2)... On doit pardonner à
(1) Morale à Nicomaque, III, 1.
(2) Morale à Eudème, II, S.
« un homme qui fait ce qu'il ne doit pas, dans des « épreuves qui dépassent les forces ordinaires de la « nature humaine et qui ne sauraient être suppor- « tées (i). jj Si les criminalistes modernes s'étaient souvenus de cette solution si nette et si simple, ils se seraient épargné bien des controverses sur le degré d'intensité que les voies de fait ou les menaces doivent offrir pour constituer une contrainte exclusive du délit. Ils se seraient contentés de répondre, avec le Stagirite, que la responsabilité pénale cesse là où disparait la liberté morale.
Armé de ce critérium sévère, mais juste, Aristote ne pouvait admettre l'opinion de quelques philosophes qui disaient que l'acte prémédité pouvait seul recevoir la qualification d'acte volontaire. « Il y a une foule de choses, « dit-il, que nous faisons sur-le-champ par cela seul que « nous les voirions, tandis que l'on ne peut jamais agir « sur-le-champ par réflexion (2). » Il ne voit pas davantage l'anéantissement de la volonté dans l'influence, parfois redoutable, que le vice exerce sur ceux qui s'y sont longtemps livrés sans scrupule et sans mesure. « Le vice, dit-il, est volontaire comme la vertu, car il « n'y a jamais nécessité de vouloir le mal... Il dépen- « dait du méchant et du débauché, dans le principe, de « n'être point tels qu'ils sont devenus, et c'est volon- « tairement qu'ils se sont pervertis (3). » Il se sert à
(1) Morale à Nicomaque, III, 1. — Voy. encore Rhétorique, 1, 10, où il dit qu'une chose arrive par contrainte quand celui qui la fait agit contre son dessein ou contre sa raison.
(2) Morale à Eudème, II, 8.
(3) Ibid., II, 11. Morale à Nicomaque, III, 5. Voy. encore Rhéto-