CHAPITRE III
Stagirite donne aux juges pour déterminer a^ec précision le degré de culpabilité de ceux dont on réclame la punition.
Aristote estime, au plus liaufe degré, la mission du magistrat chargé de la noble tâche de départir la justice à ses concitoyens. Le juge est, à ses yeux, la justice vivante et personnifiée. Il le salue comme le gardien austère du droit et de l'équité (i). Mais il n'oublie pas que le juge est un homme, sujet aux faiblesses et aux défaillances des autres hommes, et il en déduit la conséquence que le législateur lui-même doit, autant que possible, définir les infractions et déterminer les peines. « La souveraineté, dit-il, doit appartenir aux « lois fondées par la raison, et le magistrat unique ou « multiple ne doit être souverain que là où la loi n'a rien « pu disposer par l'impossibilité de prévoir tous les dé- « tails dans un règlement général {2). » La volonté du juge ne doit se faire sentir que dans les choses qui, par leur nature même, ne sauraient être convenablement déterminées à l'avance. Pour ces sortes de choses, il faut que l'opinion du magistrat puisse s'adapter aux circonstances et se modifier avec elles, pareille à la règle de Lesbos « qui se plie et s'accommode à la « forme de la pierre qu'elle mesure. »
Mais comment le juge, dans cette sphère relative-
(1) Morale à Nicomaque, V, 6.
(2) Politique, III, 6. Ailleurs, il dit encoi^e : « Le juge ne doit prononcer souverainement que dans les cas que la loi n'a pu prévoir... Disposer législativement sur des objets qui exigent une délibération spéciale est chose tout à fait impossible. « Ibid., III, 11.
(3) Morale à Nicomaquc, V, 10.
ment restreinte, est-il obligé d'envisager les délits et de mesurer les peines?
De même que Platon, Aristote pose en principe que la gravité de l'infraction doit, en thèse générale, être appréciée d'après la perversité déployée par le coupable, et non d'après la gravité de la lésion que l'acte a produite ou la qualité de la personne qui en a été l'auteur. C'est une exagération manifeste et. qui n'a pas besoin d'être réfutée ; il importe seulement de ne pas lui donner, dans la pensée d'Aristotc, une portée qu'elle ne comporte guère. Le philosophe de Stagire n'enseigne pas que les juges, écartant toute considération déduite du mal matériel, ne doivent jamais se préoccuper de la qualité de l'agent ou de l'importance du dommage causé par l'infraction. ïl affirme simplement que la lésion produite par le délit ne doit entrer en ligne de compte que dans le seul cas où il s'agit de comparer entre elles les infractions de même nature (i). Il en conclut qu'il importe peu qu'un adultère s'oit commis par un pauvre ou par un riche, que ce soit un homme distingué qui ait dépouillé un homme obscur ou qu'un hommeobscur ait dépouillé un homme illustre. Il veut, en un mot, qu'on ne fasse entre les coupables d'autre distinction que celle qui résulte delà différence des actes délictueux, tout en laissant aux juges, dans la répression des actes de même nature, la faculté de tenir compte de la culpabilité subjective de chaque délinquant (2).
(1) Rhétorique, I, 14. Le passage est un peu obscur, mais je crois l'avoir bien interprété.
(2) Morale à Nicomaqiie, V, 4.